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La théorie marxienne de la fonction dialectique du capital

I. L’importance du développement du capitalisme dans les premières œuvres politiques de Marx
La conviction que l’expansion du mode de production capitaliste est une condition préalable à la naissance de la société communiste traverse l’ensemble de l’œuvre de Marx. Dans l’une de ses premières conférences publiques, qu’il donna à l’Association des travailleurs allemands à Bruxelles et qu’il intégrera dans un manuscrit préparatoire intitulé « Travail salarié », Marx parla d’un « aspect positif du capital, de la grande industrie, de la libre concurrence, du marché mondial». Aux ouvriers qui étaient venus l’écouter, il dit :

Je n’ai pas besoin de vous expliquer en détail comment, sans ces rapports de production, ni les moyens de production – les moyens matériels pour l’émancipation du prolétariat et la fondation d’une nouvelle société – n’auraient été créés, ni le prolétariat lui-même n’aurait pris l’unification et le développement par lesquels il est réellement capable de révolutionner l’ancienne société et lui-même.

Dans le Manifeste communiste, il soutient avec Engels que si les tentatives révolutionnaires de la classe ouvrière lors de la crise finale de la société féodale ont été vouées à l’échec, « c’est que le prolétariat lui-même se trouvait encore dans un état embryonnaire, c’est que faisaient défaut les conditions matérielles de son émancipation. Or, ces conditions sont le produit de l’ère bourgeoise». Néanmoins, il reconnaît plus d’un mérite à cette époque : non seulement elle a « détruit toutes les conditions féodales, patriarcales, idylliques » ; mais elle a aussi substitué « à l’exploitation, voilée par des illusions religieuses et politiques, […] l’exploitation ouverte, éhontée, directe, dans toute sa sécheresse ». Marx et Engels n’hésitent pas à déclarer que « la bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire ». En utilisant les découvertes géographiques et le marché mondial naissant, elle a « donné un caractère cosmopolite à la production et à la consommation dans tous les pays ». De plus, en un siècle à peine, « la bourgeoisie a créé des forces productives plus massives et plus colossales que ne l’avaient fait toutes les générations passées dans leur ensemble ». Cela a été possible après avoir « subordonné la campagne à la ville » et sauvé « une importante partie de la population de l’abrutissement de l’existence campagnarde » si répandu dans la société féodale européenne. Plus important encore, la bourgeoisie a « forgé les armes qui lui donneront la mort » et les êtres humains pour les utiliser : « les travailleurs modernes, les prolétaires » ; ceux-ci se développaient au même rythme que la bourgeoisie. Pour Marx et Engels, « le progrès de l’industrie, dont la bourgeoisie est le véhicule passif et inconscient, remplace peu à peu l’isolement des travailleurs, né de la concurrence, par leur union révolutionnaire au moyen de l’association ».

Marx a développé des idées similaires dans Les luttes de classes en France, en soutenant que seule la domination de la bourgeoisie « extirpe les racines matérielles de la société féodale et prépare le terrain sur lequel une révolution prolétarienne est possible ». Toujours au début des années 1850, lorsqu’il commente les principaux événements politiques de l’époque, il théorise davantage l’idée du capitalisme comme condition préalable nécessaire à la naissance d’un nouveau type de société. Dans l’un des articles qu’il a écrits avec Engels pour la Revue de la Neue Rheinische Zeitung, il soutient qu’en Chine, « en huit années, par les balles de coton de la bourgeoisie anglaise » avaient amené « le plus vieux et le plus inébranlable empire de la terre au seuil d’un bouleversement social dont les résultats ne manqueront pas d’être les plus significatifs pour la civilisation ». Trois ans plus tard, dans « Les conséquences futures de la domination britannique en Inde », il affirme :

L’Angleterre doit accomplir une double mission en Inde : l’une de destruction, l’autre de régénération – faire disparaître la vieille société asiatique et jeter les fondements matériels de la société occidentale en Asie.

Il ne se faisait pas d’illusions sur les caractéristiques fondamentales du capitalisme, étant bien conscient que la bourgeoisie n’avait jamais « effectué un progrès sans traîner individus et peuples dans le sang et la boue, dans la misère et la dégradation ». Mais il était également convaincu que le commerce mondial et le développement des forces productives des êtres humains, et la transformation de la production matérielle en « domination scientifique des forces naturelles », créaient les bases d’une société différente : « L’industrie et le commerce bourgeois créent ces conditions matérielles d’un monde nouveau ».

L’opinion de Marx sur la présence britannique en Inde change quelques années plus tard, dans un article du New York Daily Tribune sur la rébellion des Sepoy, où il se range alors résolument du côté de ceux qui « tentent d’expulser les conquérants étrangers ». Son jugement sur le capitalisme, en revanche, se trouve réaffirmé, avec une pointe plus politique, dans le brillant « Discours à l’occasion de l’anniversaire du People’s Paper » . En y rappelant qu’avec le capitalisme sont nées des forces industrielles et scientifiques sans précédent dans l’histoire, il dit aux militants présents à l’événement que « la vapeur, l’électricité et le métier à filer étaient des révolutionnaires infiniment plus dangereux que des citoyens de la stature d’un Barbès, d’un Raspail et d’un Blanqui ».

II. La conception du capitalisme dans les écrits économiques de Marx
Dans les Grundrisse, Marx répète plusieurs fois l’idée que certaines « tendances civilisatrices » de la société se manifestent avec le capitalisme. Il mentionne l’effet civilisateur du commerce extérieur », ainsi que la « tendance propagandiste (civilisatrice) » de la « production de capital », propriété « exclusive » qui ne s’était jamais manifestée dans « les conditions de production antérieures ». Il va même jusqu’à citer de manière appréciative l’historien John Wade (1788-1875) qui, réfléchissant à la création de temps libre générée par la division du travail, avait suggéré que « le capital n’est qu’un autre nom pour la civilisation ».

Pourtant, en même temps, Marx attaquait le capitaliste comme celui qui « usurpe » le « temps libre créé par les travailleurs pour la société ». Dans un passage très proche des positions exprimées dans le Manifeste communiste ou, en 1853, dans les colonnes du New York Daily Tribune, Marx écrit :

la production fondée sur le capital crée l’industrie universelle […] et d’autre part un système d’exploitation universelle des propriétés naturelles et humaines, un système qui repose sur l’utilité […]. Si c’est que c’est seulement le capital qui crée la société civile bourgeoise et développe et l’appropriation universelle de la nature et de la connexion sociale elle-même par les membres de la société. D’où la grande influence civilisatrice du capital. Le fait qu’il produise un niveau de société par rapport auquel tous les autres niveaux antérieurs n’apparaissent que comme des développements locaux de l’humanité et comme une idolâtrie naturelle. C’est seulement avec lui que la nature devient un pur objet pour l’homme, une pure affaire d’utilité ; qu’elle cesse d’être reconnue comme une puissance pour soi […]. Le capital, selon cette tendance, entraîne aussi bien au-delà des barrières et des préjugés nationaux que de la divinisation de la nature, et de la satisfaction traditionnelle des besoins modestement circonscrite à l’intérieur de limites déterminées et de la reproduction de l’ancien mode de vie. Il détruit et révolutionne constamment tout cela, renversant les obstacles qui freinent le développement des forces productives, l’expansion des besoins, la diversité de la production et l’exploitation et l’échange des forces naturelles et intellectuelles.

Au moment auquel Marx rédigeait les Grundrisse, la question écologique se trouvait ainsi encore à l’arrière-plan de ses préoccupations, subordonnée à la question du développement potentiel des individus.

Le fondateur de la revue Subaltern Studies s’est attaqué ici à une position erronée et superficielle qui, paradoxalement, a été adoptée par de nombreux épigones de Marx : « Certains des écrits de Marx – par exemple certains passages de ses articles bien connus sur l’Inde, par exemple – ont en effet été lus isolément et déformés au point de réduire son jugement sur les possibilités historiques du capital aux louanges d’un adorateur de la technologie ». D’après Guha, la critique de Marx « se distingue sans équivoque du libéralisme », et apparaît d’autant plus forte si l’on considère qu’elle a été développée dans un « contexte de mondialisation », lors d’une « phase ascendante et optimiste », lorsque le capital « croissait de plus en plus et qu’il semblait n’y avoir aucune limite à son expansion et à sa capacité à transformer la société » .

L’un des écrits les plus analytiques de Marx sur les effets positifs de la production capitaliste se trouve dans le Livre I du Capital. Bien qu’il soit beaucoup plus conscient qu’auparavant du caractère destructeur du capitalisme, il réitère dans son opus magnum quelles sont les six conditions générées par le capital – en particulier sa « centralisation » – qui sont les conditions préalables fondamentales à la naissance d’une société communiste. Ces conditions sont : 1) le travail coopératif ; 2) l’application de la science et de la technologie à la production ; 3) l’appropriation des forces de la nature par la production ; 4) la création de grandes machines que les travailleurs ne peuvent faire fonctionner qu’en commun ; 5) l’économie des moyens de production ; et 6) la tendance à créer un marché mondial. Pour Marx,

Parallèlement à cette centralisation ou à cette expropriation d’un grand nombre de capitalistes par quelques-uns, se développent, à une échelle toujours croissante, la forme coopérative du procès de travail, l’application consciente de la science à la technique, l’exploitation méthodique de la terre, la transformation des moyens de travail en moyens de travail qui ne peuvent être employés qu’en commun, l’économie de tous les moyens de production, utilisés comme moyens de production d’un travail social combiné, l’intrication de tous les peuples dans le réseau du marché mondial et, partant, le caractère international du régime capitaliste.

Marx savait bien que, avec la concentration de la production entre les mains de patrons de moins en moins nombreux, « s’accroît le poids de la misère, de l’oppression, de la servitude, de la dégénérescence, de l’exploitation » pour les classes ouvrières, mais il était également conscient que « la coopération des travailleurs salariés n’est elle-même que l’effet du capital qui les emploie en même temps ». Il était arrivé à la conclusion que l’extraordinaire croissance des forces productives sous le capitalisme – un phénomène plus important que dans tous les modes de production précédents – avait créé les conditions pour surmonter les rapports socio-économiques qu’il avait lui-même générés, et donc pour progresser vers une société socialiste.

Comme dans ses considérations sur les formes économiques des sociétés non-européennes, le point central de la pensée de Marx était ici la progression du capitalisme vers son propre renversement. Dans le Livre III du Capital, il écrit que l’« usure » a un « effet révolutionnaire » dans la mesure où elle contribue à la destruction et à la dissolution des « les formes de propriété, qui se reproduisaient sans cesse sous la même forme et sur la base desquelles reposait solidement la structure politique ». La ruine des seigneurs féodaux et de la petite production signifiait « la centralisation des conditions de travail ».

Dans le Livre I du Capital, Marx écrit que « le mode de production capitaliste se présente […] comme nécessité historique de la transformation du procès de travail en un procès social ». Ainsi, « la force productive sociale du travail se développe gratuitement, une fois que les travailleurs ont été placés dans des conditions déterminées, et c’est le capital qui les place dans ces conditions ». Marx soutenait que les circonstances les plus favorables au communisme ne pouvaient se développer qu’avec l’expansion du capital :

C’est en fanatique de la valorisation de la valeur qu’il [le capitaliste] contraint sans ménagement l’humanité à la production pour la production, et donc à un dévelop-pement des forces productives sociales et à la création de conditions matérielles de production qui seules peuvent constituer la base réelle d’une forme de société supérieure dont le principe fondamental est le plein et libre dévelop-pement de chaque individu.

Les réflexions ultérieures sur le rôle décisif du mode de production capitaliste pour faire du communisme une possibilité historique réelle apparaissent tout au long de la critique de l’économie politique par Marx. Certes, il avait bien compris – comme il l’écrit dans les Grundrisse – que si l’une des tendances du capital est de « créer du temps disponible », il le « convertit ensuite en plus-value ». Pourtant, avec ce mode de production, le travail est valorisé au maximum, tandis que « la quantité de travail nécessaire à la production d’un objet donné est […] réduite au minimum ». Pour Marx, il s’agit là d’un point fondamental. Le changement qu’il impliquait devait « profiter au travail émancipé » et était « la condition de son émancipation » . Le capital a donc, « malgré lui, contribué à créer les moyens du temps social disponible, afin de remplacer le temps de travail de toute la société par un minimum décroissant, et de libérer ainsi le temps de chacun pour son propre développement ». Marx note également que, pour parvenir à une société dans laquelle le développement universel des individus est réalisable, il est « nécessaire avant tout que le plein développement des forces productives » soit devenu « la condition de la production ». Il affirme donc que la « grande qualité historique » du capital est :

de créer ce surtravail, travail superflu du point de vue de la simple valeur d’usage, de la simple subsistance, et sa détermination et destination historique est accomplit dès lors que, d’un côté, les besoins sont développés au point que le surtravail au-delà de ce qui est nécessaire est lui-même besoin universel, résulte des besoins individuels eux-mêmes – que, d’un autre côté, l’ardeur universelle au travail du fait de la sévère discipline du capital par laquelle sont passées les générations successives, s’est développée comme acquis universel de la nouvelle génération – dès lors, enfin, que ce surtravail, grâce au développement des forces productives du travail que le capital pousse sans cesse en avant dans son avidité sans bornes à s’enrichir, dans les conditions où il peut seulement la satisfaire, s’est accru jusqu’au point où la possession et la conservation de la richesse universelle, d’une part, n’exige qu’un temps de travail minime pour la société tout entière et où, d’autre part, la société qui travaille adopte une attitude scientifique vis-à-vis du procès de sa reproduction sans cesse en progrès, de sa reproduction en une abondance toujours plus grande ; qu’a cessé donc le travail où l’homme fait ce qu’il peut laisser faire à sa place par des choses. […]

C’est pourquoi le capital est productif ; c’est-à-dire un rapport essentiel pour le développement des forces sociales productives. Il ne cesse de l’être que lorsque le développement de ces forces productives elles-mêmes rencontre un obstacle dans le capital lui-même.

Marx réaffirme ces convictions dans le texte « Résultats du procès de production immédiat » . Après avoir rappelé les limites structurelles du capitalisme – avant tout, le fait qu’il s’agit d’un mode de « production en opposition aux producteurs, et sans égard pour eux » il se concentre sur son « côté positif » . Par rapport aux autres modes de production précédents, le capitalisme se présente comme une forme de production « qui ne se lie pas à une limite prédéterminante et prédéterminée des besoins ». C’est précisément la croissance des « forces sociales productives du travail » qui explique « la signification historique spécifique de la production capitaliste » . Dans les conditions socio-économiques de son époque, Marx considérait donc comme fondamental le processus de création de « la richesse comme telle, c’est-à-dire le développement impitoyable des forces productives du travail social, qui seules peuvent former la base matérielle d’une libre société humaine ». Ce qui était « nécessaire » était d’« abolir la forme antagonique du capitalisme » .

Le même thème revient dans le Livre III du Capital, lorsque Marx souligne que la transformation des

conditions de production en conditions de production sociales, collectives, générales […] est impliquée par le développement des forces productives en système de production capitaliste et par la manière dont s’accomplit ce développement.

Tout en affirmant que le capitalisme était le meilleur système qui ait jamais existé, dans sa capacité à développer les forces productives au maximum, Marx reconnaissait également que, malgré l’exploitation impitoyable des êtres humains, il comportait un certain nombre d’éléments potentiellement progressistes qui permettaient aux capacités individuelles de s’épanouir beaucoup plus que dans les sociétés passées.
Profondément opposé à la maxime productiviste du capitalisme, à la primauté de la valeur d’échange et à l’impératif de la production de la plus-value, Marx a considéré la question de l’augmentation de la productivité en relation avec la croissance des capacités individuelles. Ainsi, il souligne dans les Grundrisse :

Dans l’acte de reproduction lui-même, il n’y a pas que les conditions objectives qui changent ; par exemple, le village devient une ville, la nature sauvage, terre défrichée, etc., mais les producteurs aussi changent, en tirant d’eux-mêmes des qualités nouvelles, en se développant, en se transformant eux-mêmes par le moyen de la production, en façonnant des forces nouvelles et des idées nouvelles, de nouveaux moyens de communications, de nouveaux besoins et un nouveau langage.

Ce développement beaucoup plus intense et complexe des forces productives engendre « le développement le plus riche des individus » et « l’universalité des relations ». Pour Marx,

en aspirant sans trêve à la forme universelle de la richesse, le capital pousse le travail au-delà des frontières de ses besoins naturels et crée ainsi les éléments matériels du développement de cette riche individualité qui est aussi polyvalente dans sa production que dans sa consommation et dont le travail, par conséquent, n’apparaît plus non plus comme travail, mais comme plein dévelop-pement de l’activité elle-même, où la nécessité naturelle a disparu sous sa forme immédiate ; parce qu’un besoin par l’histoire est venu remplacer un besoin naturel.

En bref, pour Marx, la production capitaliste a certainement produit « l’aliénation de l’individu par rapport à lui-même et aux autres, mais produit aussi l’universalité et le caractère multilatéral de ses relations et aptitudes ». Marx a souligné ce point à plusieurs reprises.

Dans les Manuscrits économiques de 1861-1863, il note qu’

une plus grande diversité de la production [et] une extension de la sphère des besoins sociaux et des moyens de les satisfaire […] favorise également le développement de la capacité productive humaine et, par conséquent, l’activation des dispositions humaines dans de nouvelles directions.

Dans les Théories sur la plus-value (1861-1863), il précise que la croissance sans précédent des forces productives générées par le capitalisme n’a pas seulement des effets économiques, mais « révolutionne tous les rapports politiques et sociaux ». Et dans le Livre I du Capital, il écrit que l’on voit « l’échange des marchandises briser les limites individuelles et locales de l’échange immédiat des produits et développer le métabolisme du travail humain. [Mais] il se développe tout un cercle de connexions sociales naturelles que les personnes qui négocient ne peuvent contrôler Le Capital, Livre I, p. 207 ; p. 127.} ». Il s’agit d’une production qui se déroule « sous une forme adéquate au plein développement de l’homme ».

Enfin, Marx voit d’un bon œil certaines tendances du capitalisme pour l’émancipation des femmes et la modernisation des relations au sein de la sphère domestique. Dans l’important document politique « Instructions pour les délégués du Conseil central provisoire de l’A.I.T. », qu’il a rédigé pour le premier congrès de l’Association internationale des travailleurs en 1866, il écrit que « faire coopérer les enfants et les adolescents des deux sexes dans la grande œuvre de la production sociale [est] un progrès légitime et salutaire, quoique la façon dont cette tendance se réalise sous le capital soit tout simplement abominable ».

On peut trouver des jugements similaires dans le Livre I du Capital, où il écrit :

Or quelque effrayante et choquante qu’apparaisse la décomposition de l’ancienne institution familiale à l’inté-rieur du système capitaliste, la grande industrie n’en crée pas moins, en attribuant aux femmes, aux adolescents et aux enfants des deux sexes un rôle décisif dans des procès de production organisés socialement hors de la sphère domestique, la nouvelle base économique d’une forme supérieure de la famille et du rapport entre les sexes.

Marx note également que « le mode de production capitaliste consomme la rupture du lien de parenté qui unissait initialement l’agriculture et la manufacture au stade infantile et non développé de l’une et de l’autre ». Il en résulte notamment une « prépondérance toujours croissante [de] la population urbaine », « la force motrice historique de la société » que « la production capitaliste entasse dans de grands centres » . À l’aide de la méthode dialectique, à laquelle il recourt fréquemment dans le Capital et dans ses manuscrits préparatoires, Marx soutient que « les éléments constitutifs d’une nouvelle société » prennent forme à travers la maturation des « conditions matérielles et la combinaison sociale du procès de production » sous le capitalisme. Les prémisses matérielles étaient donc créées pour « une nouvelle synthèse à un niveau supérieur ». Bien que la révolution ne soit jamais le fruit d’une dynamique purement économique, mais qu’elle nécessite toujours aussi le facteur politique, l’avènement du communisme « requiert pour la société une autre base matérielle, c’est-à-dire toute une série de conditions matérielles d’existence qui sont elles-mêmes à leur tour le produit naturel [naturwüchsiges Produkt] d’un long et douloureux développement historique ».

III. Le capitalisme dans les interventions politiques de Marx
On trouve des thèses similaires dans un certain nombre de textes politiques courts mais significatifs, qui sont contemporains ou postérieurs à la rédaction du Capital et qui confirment qu’il y a continuité de la pensée de Marx. Dans Salaire, prix et profit, il exhorte les travailleurs à comprendre que, « le régime actuel, avec toutes les misères dont il les accable, engendre en même temps les conditions matérielles et les formes sociales nécessaires pour la transformation économique de la société ». Dans la « Communication confidentielle sur Bakounine » envoyée au nom du Conseil général de l’Association internationale des travailleurs au comité de Brunswick du Parti ouvrier social-démocrate d’Allemagne (SDAP), Marx soutient que « même si l’initiative révolutionnaire viendra probablement de France, l’Angleterre seule peut servir de levier à une révolution économique sérieuse ». Il expliquait cela comme suit :

C’est le seul pays où il n’y a plus de paysans et où la propriété foncière est concentrée entre quelques mains. C’est le seul pays où la forme capitaliste – c’est-à-dire le travail coordonné à une grande échelle sous des directions capitalistes – englobe pratiquement toute la production. C’est le seul pays où la grande majorité de la population est constituée de travailleurs salariés. C’est le seul pays où la lutte des classes et l’organisation de la classe ouvrière par les syndicats ont atteint un certain degré de maturité et d’universalité. C’est le seul pays où, en raison de sa domination sur le marché mondial, toute révolution en matière économique doit immédiatement affecter le monde entier. Si le landlordisme et le capitalisme sont des traits classiques en Angleterre, par contre, les conditions matérielles de leur destruction sont ici les plus mûres.

Dans ses « Notes sur Bakounine : Étatisme et anarchie », qui contiennent des indications importantes sur ses différences radicales avec le révolutionnaire russe concernant les conditions préalables à une société alternative au capitalisme, Marx réaffirme, également en ce qui concerne le sujet social qui mènerait la lutte pour le socialisme, qu’« une révolution sociale est liée à des conditions historiques définies de développement économique ; ce sont ses prémisses. Elle n’est donc possible que là où, à côté de la production capitaliste, le prolétariat industriel représente au moins une masse importante du peuple ». Dans la Critique du programme de Gotha, dans laquelle Marx s’oppose à certains aspects du programme d’unification de l’Association générale des travailleurs allemands (ADAV) et du Parti ouvrier social-démocrate d’Allemagne, Marx propose :

À mesure que le travail se développe dans la société et devient, par suite, source de richesse et de culture, se développent, chez le travailleur, pauvreté et inculture, et chez le non-travailleur, richesse et culture.

Et il ajoutait :

il eût mieux valu démontrer avec précision comment, dans la société capitaliste d’aujourd’hui, ont fini par se créer les conditions matérielles, etc., qui mettent le travailleur en état de briser cette malédiction sociale, qui l’obligent à la briser.

Enfin, dans les « Considérants du programme du Parti ouvrier français », un court texte qu’il rédige trois ans avant sa mort, Marx souligne qu’une condition essentielle pour que les ouvriers puissent s’approprier les moyens de production est

la forme collective, dont les éléments matériels et intellectuels sont constitués par le développement même de la classe capitaliste.

Ainsi, en continuité qui va de ses premières formulations de la conception matérialiste de l’histoire, dans les années 1840, à ses dernières interventions politiques des années 1880, Marx met en évidence la relation fondamentale qui existe entre la croissance productive générée par le mode de production capitaliste et les conditions préalables à la société communiste pour laquelle le mouvement ouvrier doit lutter. Les recherches qu’il a menées dans les dernières années de sa vie l’ont cependant aidé à revoir cette conviction et à ne pas tomber dans l’économisme qui a marqué les analyses de tant de ses disciples.

IV. Une transition pas toujours nécessaire
Marx considérait le capitalisme comme un « point de passage nécessaire » pour que se mettent en place les conditions qui permettraient au prolétariat de lutter avec quelque chance de succès pour établir un mode de production socialiste. Dans un autre passage des Grundrisse, il répète que le capitalisme est un « point de transition » vers le progrès ultérieur de la société, qui permettrait « le développement maximum des forces productives » et « le plus riche développement des individus » . Marx décrit les « conditions actuelles de la production » comme « en train de s’abolir elles-mêmes et qui se posent, par conséquent, comme les présupposés historiques d’un nouvel état de la société » .

Marx expose parfois avec emphase l’idée d’une prédisposition capitaliste à l’autodestruction, comme lorsqu’il affirme « que nous n’avons vu le système de l’économie bourgeoise se dévelop-per que peu à peu ; il en va de même pour la négation de ce système lui-même, négation qui en est le résultat ultime ». Il se disait convaincu que « l’ultime figure servile » (avec « ultime » Marx allait certainement trop loin),

que prend l’activité humaine, celle du travail salarié d’un côté, du capital de l’autre, se trouve ainsi dépouillée [c’est-à-dire, éliminée, J.-P. L.], et ce dépouillement lui-même est le résultat du mode de production correspondant au capital ; les conditions matérielles et intellectuelles de la négation du travail salarié et du capital, qui sont déjà elles-mêmes la négation de formes antérieures de la production sociale non libre, sont elles-mêmes résultats de son procès de production. L’inadéquation croissante du développement productif de la société aux rapports de production qui étaient les siens jusqu’alors s’exprime dans des contradictions aiguës, des crises, des convulsions. La destruction violente du capital, non pas par des circonstances qui lui sont extérieures mais comme condition de sa propre conservation, est la forme la plus frappante du conseil qui lui est donné de se retirer pour faire place à un niveau supérieur de production sociale.

On peut trouver encore un autre passage dans les Théories sur la plus-value qui confirme que Marx considérait le capitalisme comme une étape fondamentale à la naissance d’une économie socialiste. Il y exprime son accord avec l’économiste Richard Jones (1790-1855), pour qui « le capital et le mode de production capitaliste » devaient être « acceptés » simplement comme « une phase transitoire dans le développement de la production sociale ». Grâce au capitalisme, écrit Marx, « s’ouvre la perspective d’une nouvelle société, [d’une nouvelle] formation économique de la société, à laquelle le mode de production bourgeois n’est qu’une transition ».

Marx a développé une idée similaire dans le Livre I du Capital et dans ses manuscrits préparatoires. Dans le célèbre « Appendice » non publié, « Résultats du procès de production immédiat », il écrit que le capitalisme est né à la suite d’une « révolution économique complète » qui :

d’une part, crée, parachève, donne forme adéquate aux conditions réelles de la domination du capital sur le travail, d’autre part, dans les forces productives du travail qu’elle développe en contradiction au travailleur, conditions de production et rapports de circulation, crée, les conditions réelles d’un mode de production nouveau, qui dépasse la forme antagonique,du mode de production capitaliste, et ainsi la base matérielle d’un procès de vie sociale structuré à neuf, et par là d’une formation sociale nouvelle.

Dans l’un des derniers chapitres du Livre I du Capital – « La tendance historique de l’accumulation capitaliste » – il affirme :

La centralisation des moyens de production et la socialisation du travail atteignent un point où elles deviennent incompatibles avec leur enveloppe capitaliste. On la fait sauter. L’heure de la propriété privée capitaliste a sonné. On exproprie les expropriateurs.

Bien que Marx ait soutenu que le capitalisme était une transition essentielle, lors de laquelle les conditions historiques étaient créées pour que le mouvement ouvrier lutte pour une transformation communiste de la société, il ne pensait pas que cette idée pouvait être appliquée de manière rigide et dogmatique. Au contraire, il a nié plus d’une fois – dans des textes publiés et non publiés – avoir développé une interprétation unidirectionnelle de l’histoire, dans laquelle les êtres humains seraient partout destinés à prendre le même chemin et à passer par les mêmes étapes.

V. La voie possible de la Russie
Au cours des dernières années de sa vie, Marx rejette la thèse qui lui est attribuée à tort, selon laquelle le mode de production bourgeois est historiquement inévitable. Il prend ses distances avec cette position lorsqu’il se trouve pris dans le débat sur le développement possible du capitalisme en Russie. Dans un article intitulé « Marx devant le tribunal de M. Joukovsky », l’écrivain et sociologue russe Nikolai Mikhaïlovski (1842-1904) l’accuse de considérer le capitalisme comme une étape inévitable pour l’émancipation de la Russie. Marx répond, dans une lettre qu’il rédige pour la revue politico-littéraire Otetchestvennie Zapiski (Les Annales de la Patrie), que dans le Livre I du Capital il n’a prétendu « que tracer la voie par laquelle, dans l’Europe occidentale, l’ordre économique capitaliste est sorti des entrailles de l’ordre économique féodal ». Marx se réfère à un passage de l’édition française du Livre I du Capital (1872-1875), où il affirme que la base de la séparation des masses rurales de leurs moyens de production est « l’expropriation des cultivateurs », ajoutant qu’elle « ne s’est accomplie d’une manière radicale qu’en Angleterre » et que « tous les autres pays de l’Europe occidentale parcourent le même mouvement » . Par conséquent, l’objet de son étude n’était que « le vieux continent », et non le monde entier.

C’est l’horizon spatial dans lequel nous devons comprendre la célèbre phrase de la Préface du Livre I du Capital : « Le pays plus développé industriellement ne fait que montrer ici aux pays moins développés l’image de leur propre avenir ». Écrivant pour un lectorat allemand, Marx observait que, « nous souffrons durement, semblables en cela à tous les pays occidentaux d’Europe continentale, non seulement du développement de la production capitaliste, mais aussi de l’insuffisance de ce même développement ». Selon lui, à côté des « misères modernes », les Allemands étaient « affligés de toute une série de misères congénitales, qui sont le résultat de modes de production antiques et surannés, qui continuent de végéter, avec leur cortège de rapports politiques et sociaux complètement anachroniques » . C’est pour l’Allemand qui pourrait « trouver la tranquillité dans l’illusion optimiste que les choses sont loin d’aller aussi mal en Allemagne » que Marx a affirmé « De te fabula narratur ! » .

Marx fait également preuve de souplesse à l’égard des autres pays européens, car il ne considère pas l’Europe comme un tout homogène. Dans un discours prononcé en 1867 devant la Société d’éducation des travailleurs allemands à Londres, publié plus tard dans Der Vorbote à Genève, il soutient que les prolétaires allemands pourraient mener à bien une révolution parce que, « contrairement aux travailleurs d’autres pays, ils n’ont pas besoin de passer par la longue période de développement bourgeois ».

Marx exprime les mêmes convictions en 1881, lorsque la révolutionnaire Vera Zassoulitch (1849-1919) sollicite son avis sur l’avenir de la commune rurale russe (obchtchina). Elle voulait savoir si elle pouvait se développer sous une forme socialiste, ou si elle était condamnée à périr parce que le capitalisme s’imposerait nécessairement aussi en Russie. Dans sa réponse, Marx souligne que dans le Livre I du Capital, il a « expressément restreint […] la fatalité historique » du développement du capitalisme – qui a opéré « une séparation radicale du producteur et d’avec les moyens de production […] aux pays de l’Europe occidentale » . Dans les premiers brouillons de la lettre, Marx s’attarde sur les particularités découlant de la coexistence de la commune rurale avec des formes économiques plus avancées. Il observe que

la contemporéanité de la production capitaliste lui [à la Russie] prête toutes faites les conditions matérielles du travail coopératif, organisé à une vaste échelle. Elle peut donc s’incorporer tous les acquêts positifs élaborés par le système capitaliste sans passer par ses fourches caudines. Elle peut graduellement […] devenir le point de départ direct du système économique auquel tend la société moderne et faire peau neuve sans commencer par son suicide.

À ceux qui soutenaient que le capitalisme était une étape inévitable pour la Russie aussi, au motif qu’il était impossible que l’histoire avance en faisant des bonds, Marx demandait ironiquement si cela signifiait que la Russie, « comme l’Occident », avait dû « passer par une longue période d’incubation de l’industrie mécanique pour arriver aux machines, aux bâtiments à vapeur, aux chemins de fer, etc. » . De même, n’avait-il pas été possible d’« introduire chez eux en un clin d’œil tout le mécanisme des échanges (banques, sociétés par action, etc.), dont l’élaboration a coûté des siècles à l’Occident ». Il était évident que l’histoire de la Russie, ou de tout autre pays, ne devait pas inévitablement retracer toutes les étapes que l’histoire de l’Angleterre ou d’autres nations européennes avait connues. Ainsi, la transformation socialiste de l’obchtchina pouvait également avoir lieu sans passer nécessairement par le capitalisme.

À la même époque, les recherches théoriques de Marx sur les relations communautaires précapitalistes, compilées dans ses Carnets ethnographiques, le conduisent dans la même direction que celle qui ressort de sa réponse à Vera Zassoulitch. Stimulé par la lecture des travaux de l’anthropologue américain Lewis Morgan (1818-1881), il écrit sur un ton propagandiste que « l’Europe et les États-Unis », les nations où le capitalisme est le plus développé, se trouvent dans une crise qui « finira par son élimination, par un retour des sociétés modernes à une forme supérieure d’un type archaïque de la propriété et de la production collectives » .

Le modèle de Marx n’était pas du tout un « type primitif de la production coopérative ou collective » résultant de « l’individu isolé », mais un modèle dérivant de la « socialisation des moyens de production » . Il n’a pas changé son point de vue (très critique) sur les communes rurales de Russie, et dans son analyse, le développement de l’individu et la production sociale restent toujours aussi centraux.

Il n’y a donc pas dans les réflexions de Marx sur la Russie de rupture spectaculaire avec ses idées antérieures. Les éléments nouveaux proviennent d’une maturation de sa position théorique et politique, qui l’amène à envisager qu’il existe d’autres voies possibles vers le communisme qu’il avait auparavant considérées comme irréalisables.

VI. Conclusions
L’idée que le développement du socialisme pourrait être plausible en Russie n’avait pas pour seul fondement l’étude par Marx de la situation économique de ce pays. Le contact avec les populistes russes, comme celui qu’il avait eu avec les communards parisiens dix ans plus tôt, a contribué à le rendre toujours plus ouvert à la possibilité que l’histoire soit le lieu non seulement d’une succession de modes de production, mais aussi de l’irruption d’événements révolutionnaires et des subjectivités qui les produisent. Il s’est trouvé contraint de tenir encore plus compte des spécificités historiques et du développement inégal des conditions politiques et économiques dans différents pays et contextes sociaux.

Par-delà sa réticence à admettre qu’un développement historique prédéfini puisse se manifester de la même manière dans des contextes économiques et politiques différents, les avancées théoriques de Marx sont dues à l’évolution de sa réflexion sur les effets du capitalisme dans les pays économiquement arriérés. Il ne soutient plus, comme il l’avait fait en 1853 dans un article sur l’Inde pour le New York Daily Tribune, que « l’industrie et le commerce bourgeois créent [l]es conditions d’un monde nouveau ». Des années d’études détaillées et d’observation attentive des changements dans la politique internationale l’avaient aidé à développer une vision du colonialisme britannique assez différente de celle qu’il avait exprimée en tant que journaliste lorsqu’il avait une trentaine d’années. Les effets du capitalisme dans les pays colonisés lui paraissent désormais très différents. Se référant aux « Indes orientales », dans l’un des brouillons de sa lettre à Vera Zassoulitch, il écrit que « tout le monde […] n’est pas sans savoir que là-bas la suppression de la propriété commune du sol n’était qu’un acte de vandalisme anglais, poussant le peuple indigène non en avant, mais en arrière ». Selon lui, « les Anglais eux-mêmes […] ont seulement réussi à gâter l’agriculture indigène et à redoubler le nombre et l’intensité des famines ». Le capitalisme n’a pas apporté, comme ses apologistes s’en sont vantés, le progrès et l’émancipation, mais le pillage des ressources naturelles, la dévastation de l’environnement et de nouvelles formes de servitude et de dépendance humaine.

Marx revient en 1882 sur la possibilité d’une concomitance entre le capitalisme et les formes de communauté antérieures. En janvier, dans la Préface de l’édition russe du Manifeste communiste, qu’il a cosignée avec Engels, on lit que le sort de la commune rurale russe est lié à celui des luttes prolétariennes en Europe occidentale :

En Russie, cependant, à côté du bluff capitaliste en plein épanouissement, et de la propriété foncière bourgeoise, en voie de développement, nous voyons que plus de la moitié du sol est la propriété commune des paysans. Dès lors, la question se pose : l’obchtchina russe, forme de l’archaïque propriété commune du sol, pourra-t-elle, alors qu’elle est déjà fortement ébranlée, passer directement à la forme supérieure, à la forme communiste de la propriété collective ? ou bien devra-t-elle, au contraire, parcourir auparavant le même processus de dissolution qui caractérise le développement historique de l’Occident ?

Voici la seule réponse que l’on puisse faire présen-tement à cette question : si la révolution russe donne le signal d’une révolution prolétarienne en Occident, et que toutes deux se complètent, l’actuelle propriété collective de Russie pourra servir de point de départ pour une évolution communiste.

En 1853, Marx avait déjà analysé les effets de la présence économique des Anglais en Chine dans l’article « Révolution en Chine et en Europe » écrit pour le New York Daily Tribune. Marx pensait qu’il était possible que la révolution dans ce pays puisse conduire à faire éclater « la crise générale depuis longtemps en gestation, laquelle sera suivie de près par des révolutions politiques sur le continent ». Il ajoutait que ce serait un « curieux spectacle, que de voir la Chine répandre le désordre en Occident tandis que les puissances occidentales, par des navires de guerre anglais, français et américains, ramèneront l’ordre à Shanghai, Nankin et les embouchures du Grand Canal ».

D’ailleurs, ce ne sont pas uniquement les réflexions de Marx sur la Russie qui l’ont amené à penser que les destins de différents mouvements révolutionnaires, émergeant dans des pays aux contextes socio-économiques différents, pourraient s’entremêler. Entre 1869 et 1870, dans différentes lettres et dans un certain nombre de documents de l’Association internationale des travailleurs – peut-être de la manière la plus claire et la plus concise dans une lettre à ses camarades Sigfrid Meyer (1840-1872) et August Vogt (1817-1895) – il scelle l’avenir de l’Angleterre (« la métropole du capital ») à celui de l’Irlande, plus arriérée. La première était sans aucun doute « la puissance dominante sur le marché mondial », et donc « pour l’instant le pays le plus important pour la révolution ouvrière, et, de surcroît, l’unique pays où les conditions matérielles de cette révolution sont relativement mûres » .

Cependant, après s’être « occupé des années durant de la question irlandaise », Marx avait acquis la conviction que « le coup décisif contre les classes dirigeantes en Angleterre » « doit être porté non pas en Angleterre, mais uniquement en Irlande » – et, se faisant des illusions, il estimait que ce coup serait « décisif pour le mouvement ouvrier dans le monde entier » . L’objectif le plus important reste de « précipiter la révolution sociale en Angleterre », mais le « seul moyen d’y parvenir » est de « rendre l’Irlande indépendante » . En tout état de cause, Marx considérait que l’Angleterre industrielle et capitaliste était stratégiquement centrale pour la lutte du mouvement ouvrier ; et la révolution en Irlande, uniquement possible si l’on mettait fin à « l’union forcée entre les deux pays », serait une « révolution sociale » qui se manifesterait « sous des formes dépassées » . La subversion du pouvoir bourgeois dans les nations où les formes modernes de production ne sont encore qu’en développement ne suffirait pas à entraîner la disparition du capitalisme.

La position dialectique à laquelle Marx est parvenu dans ses dernières années lui a permis d’écarter l’idée que le mode de production socialiste ne pouvait être construit qu’à travers certaines étapes incontournables. La conception matérialiste de l’histoire qu’il a développée est loin de la séquence mécanique à laquelle sa pensée a souvent été réduite. Elle ne peut être identifiée à l’idée que l’histoire humaine est une succession de modes de production, progressant comme de simples phases préparatoires avant la conclusion inévitable : la naissance d’une société communiste.

De plus, il a explicitement nié qu’il y avait une nécessité historique à ce que le capitalisme s’établisse dans toutes les parties du monde. Dans le célèbre « Avant-propos » de la Contribution à la critique de l’économie politique, il décrit succinctement l’évolution des « modes de production asiatiques, anciens, féodaux et bourgeois modernes » comme la fin de la « préhistoire de la société humaine » et on trouve des formulations similaires dans d’autres écrits. Cependant, cette idée ne représente qu’une petite partie de l’œuvre plus vaste de Marx sur la genèse et le développement des différentes formes de production. Sa méthode ne peut être réduite au déterminisme économique.

Les conceptions de Marx concernant la forme de la société communiste à venir n’ont fondamentalement pas changé de ce qu’il a esquissé depuis les Grundrisse. Ainsi guidé par une hostilité aux schématismes qui l’ont précédé et aux nouveaux dogmatismes émergeant en son nom, il estimait possible que la révolution éclate sous des formes et dans des conditions qui n’avaient jamais été envisagées auparavant.

 

Précisions sur le manuscrit « Travail salarié » cité par Marcello Musto
Le manuscrit « Travail salarié » de Karl Marx est directement en lien avec avec son texte inachevé « Travail salarié et capital » et constitue un complément important de ce dernier. Il n’est pas disponible en français, mais se trouve dans les éditions allemandes et anglaises à la suite de ce texte. Le manuscrit, qui est conservé dans les archives de la social-démocratie allemande, a été publié pour la première fois en allemand dans la revue Unter dem Banner des Marxismus, 1ère année, cahier 1, mars 1925. L’inscription sur la couverture du manuscrit (« Bruxelles, décembre 1847 »), le résumé introductif de ce qui a déjà été exposé, ainsi que la forme du texte laissent supposer que cette transcription était un travail préparatoire à la dernière ou à quelques-unes des dernières conférences que Marx a données dans la deuxième moitié de décembre 1847 à l’Association des travailleurs allemands de Bruxelles de la conférence. Cette hypothèse est encore corroborée par le fait que, pendant qu’il écrivait, Marx s’était déjà préparé à l’avance à la rédaction de ce travail, puisqu’il préparait déjà son célèbre « Discours sur la question du libre-échange » qu’il a prononcé le 9 janvier 1848 lors d’une réunion publique de l’Association démocratique à Bruxelles. Une indication dans le texte du manuscrit en témoigne. Dans le manuscrit « Travail salarié » comme dans « Travail salarié et capital », Marx évoque que l’ouvrier vend son travail au capitaliste. Dans ses écrits économiques ultérieurs, Marx explique que l’ouvrier ne vend pas son travail au capitaliste. Le capitaliste n’achète pas son travail, mais sa force de travail.

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Les nouveaux visages de Marx après La Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA²)

LA RENAISSANCE DE MARX
Depuis plus d’une décennie, Karl Marx est à nouveau décrit comme un théoricien clairvoyant dont l’actualité se trouve constamment confirmée, et ce dans des journaux respectables et des revues à grand tirage. Pour de nombreux auteurs progressistes, ses idées restent indispensables à quiconque croit en la nécessité de construire une alternative au capitalisme. On lui consacre désormais des séminaires universitaires et des conférences internationales dans de nombreux pays. Ses textes, simplement réimprimés ou retraduits dans de nouvelles éditions, sont réapparus sur les étagères des librairies, et l’étude de son œuvre, après vingt ans ou plus d’abandon, a pris un élan croissant. Les années 2017 et 2018 ont donné un nouveau souffle à cette « renaissance de Marx », car de nombreuses initiatives ont été organisées un peu partout pour commémorer le 150e anniversaire de la publication du Capital et le bicentenaire de la naissance de Marx.

Les idées de Marx ont changé le monde. Pourtant, malgré leur importance historique, notamment du fait de leur transformation en idéologies dominantes et en doctrines d’État pour une partie considérable de l’humanité au XXe siècle, il n’existe toujours pas d’édition complète des œuvres et manuscrits de Marx. La raison principale en est le caractère inachevé de l’œuvre : les ouvrages effectivement publiés par Marx représentent un volume infime en comparaison avec les projets laissés inachevés, sans parler de l’énorme Nachlass de notes de lecture qui ont accompagné des recherches incessantes. Marx nous a donc laissé beaucoup de manuscrits, et l’inachèvement est un élément constitutif de sa vie : la pauvreté parfois accablante dans laquelle il vivait, ainsi que ses problèmes de santé chroniques lui rendaient le travail difficile et ces difficultés se voyaient redoublées par la rigueur de sa méthode, ainsi qu’une tendance impitoyable à l’autocritique. En outre, sa passion pour la connaissance ne s’est pas démentie au fil du temps et l’a sans cesse poussé vers de nouvelles études. Cela étant, ses efforts acharnés devaient porter leurs fruits et déboucher sur des conséquences théoriques d’une importance extraordinaire.

Un élément s’est avéré particulièrement utile pour la réévaluation de l’œuvre de Marx : la reprise de la publication en 1998 de la Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA²), l’édition historico-critique des œuvres complètes de Marx et de Friedrich Engels. Entre 1975 et 1989, quarante volumes en avaient déjà paru , mais vingt-huit autres volumes sont venus les compléter et d’autres sont actuellement en cours de préparation. La MEGA² est organisée en quatre sections : 1) les œuvres, articles et brouillons rédigés par Marx et Engels (à l’exception du Capital) ; 2) le Capital et tous ses matériaux préparatoires ; 3) la correspondance – composée de 4.000 lettres de Marx et Engels et de 10.000 lettres qui leur ont été adressées par leurs correspondants, dont un grand nombre est publié pour la première fois ; et 4) les extraits, annotations et notes marginales laissées dans des cahiers. Cette quatrième section témoigne du travail encyclopédique mené par Marx : depuis ses études universitaires, il avait l’habitude de compiler des extraits des livres qu’il lisait , en les entrecoupant souvent des réflexions qu’ils suscitaient chez lui. Le legs littéraire de Marx contient environ deux cents cahiers. Ils sont essentiels pour comprendre la genèse de sa théorie et les éléments qu’il n’a pas pu développer comme il l’aurait souhaité. Les extraits qui nous sont parvenus, et qui courent sur une longue période (1838 à 1882), sont rédigés en huit langues (allemand, grec ancien, latin, français, anglais, italien, espagnol et russe) et s’inscrivent dans les disciplines les plus diverses : philosophie, histoire de l’art, religion, politique, droit, littérature, histoire, économie politique, relations internationales, technologie, mathématiques, physiologie, géologie, minéralogie, agronomie, anthropologie, chimie et physique. Il s’agit non seulement de livres et d’articles de journaux et de revues, mais également de comptes rendus parlementaires ainsi que de statistiques et de rapports gouvernementaux. Ces connaissances accumulées constituent le chantier de la théorie critique de Marx, et la MEGA² nous permet d’y accéder pour la première fois .

Ces matériaux inestimables – dont beaucoup ne sont disponibles qu’en allemand et donc réservés à un petit cercle de chercheurs – nous présentent un auteur très différent de celui que de nombreux critiques, ou disciples autoproclamés, ont présenté pendant si longtemps. En effet, les acquis philologiques de la MEGA² permettent d’affirmer que, parmi les classiques de la pensée politique, économique et philosophique, Marx est l’auteur dont le visage a le plus changé dans les premières décennies du XXIe siècle. Le changement du contexte politique, après l’implosion de l’Union soviétique, y a évidemment contribué. Car la fin du marxisme-léninisme a enfin libéré l’œuvre de Marx des chaînes d’une idéologie située à des années-lumières de sa conception de la société.

Des recherches récentes ont réfuté les différentes approches qui réduisaient la conception marxienne de la société communiste à un pur et simple développement accru des forces productives. Elles ont montré, par exemple, l’importance qu’il accordait à la question écologique : à plusieurs reprises, il a dénoncé le fait que l’expansion du mode de production capitaliste intensifiait non seulement le vol du travail des ouvriers mais aussi le pillage des ressources naturelles. Marx a abordé de nombreuses autres questions qui, bien que souvent sous-estimées, voire ignorées, par les spécialistes de son œuvre, acquièrent une importance cruciale pour l’agenda politique de notre époque. Parmi elles, la liberté individuelle dans la sphère économique et politique, l’émancipation des sexes, la critique du nationalisme, le potentiel émancipateur de la technologie et les formes de propriété collective non contrôlées par l’État. Ainsi, trente ans après la chute du mur de Berlin, il est devenu possible de lire un Marx très différent du théoricien dogmatique, économiciste et eurocentriste que l’on dépeint pendant si longtemps.

DE NOUVELLES DÉCOUVERTES SUR LA GENÈSE DE LA CONCEPTION MATÉRIALISTE DE L’HISTOIRE
En février 1845, après quinze mois intensifs à Paris, qui ont été déterminants pour sa formation politique, Marx est contraint de s’installer à Bruxelles, où il est autorisé à résider à condition de « ne rien publier sur la politique actuelle ». Pendant les trois années passées dans la capitale belge, il poursuit ses études d’économie politique et l’idée lui vient d’écrire, avec Engels, Joseph Weydemeyer et Moses Hess, une « critique de la philosophie allemande moderne telle qu’elle est exposée par ses représentants Ludwig Feuerbach, Bruno Bauer et Max Stirner, et du socialisme allemand tel qu’il est exposé par ses différents prophètes ». Le texte qui en résulte, publié à titre posthume sous le titre L’Idéologie allemande, a un double objectif : combattre les dernières formes de néo-hégélianisme en Allemagne, et, comme Marx l’écrit à l’éditeur Carl Wilhelm Julius Leske, « préparer le public à comprendre le point de vue de mon économie politique, qui s’oppose diamétralement à la science allemande en honneur jusqu’à aujourd’hui. » Ce manuscrit, sur lequel il travaille jusqu’en juin 1846, ne fut jamais achevé, mais il l’aida à élaborer plus clairement qu’auparavant, bien que sous une forme encore non définitive, ce qu’Engels définira pour le grand public quarante ans plus tard comme « la conception matérialiste de l’histoire ».

La première édition de L’Idéologie allemande, publiée en 1932, ainsi que toutes les versions ultérieures qui n’ont apporté que de légères modifications, ont été envoyées aux imprimeurs sous la forme d’un livre. Les éditeurs de ce manuscrit en réalité inachevé ont créé la fausse impression que L’Idéologie allemande comprenait un premier chapitre essentiel consacré à Feuerbach et dans lequel Marx et Engels exposaient de manière exhaustive les lois du « matérialisme historique » (un terme que Marx n’employa jamais). Selon Althusser, c’est là qu’ils ont conceptualisé une « “coupure épistémologique” sans équivoque » avec leurs écrits précédents. L’Idéologie allemande est rapidement devenu l’un des textes philosophiques les plus importants du vingtième siècle. Selon Henri Lefebvre, elle énonce les « thèses fondamentales du matérialisme historique ». Pour Maximilien Rubel, ce « manuscrit contient l’énoncé le plus élaboré de la conception critique et matérialiste de l’histoire ». David McLellan a été tout aussi direct en affirmant qu’il « contient l’exposé le plus détaillé de la conception matérialiste de l’histoire de Marx ».

Le volume I/5 de la MEGA², Karl Marx et Friedrich Engels, Deutsche Ideologie. Manuskripte und Drücke (1845-1847) , a rendu caduques nombre de ces affirmations, en restaurant L’Idéologie allemande dans son incomplétude originelle. Cette édition – qui comprend 17 manuscrits totalisant 700 pages, auquel s’ajoute un appareil critique de 1200 pages fournissant les variantes et les corrections en indiquant également la paternité de chaque section – établit une fois pour toutes le caractère fragmentaire du texte . Le sophisme du « communisme scientifique » inventé au XXe siècle, et toutes les instrumentalisations de L’Idéologie allemande rappellent en réalité une phrase que l’on trouve dans le texte lui-même. En effet, dans cette critique de la philosophie allemande contemporaine de Marx, on trouve un avertissement acerbe contre les tendances exégétiques futures : « Non seulement dans ses réponses, mais même dans ses questions, il y avait une mystification . »

À la même époque, le jeune révolutionnaire approfondit les études qu’il avait commencées à Paris. En 1845, il passe les mois de juillet et d’août à Manchester pour se plonger dans la très vaste littérature économique anglophone et compiler neuf livres d’extraits (les « Manchester Notebooks »), principalement tirés de manuels d’économie politique et de livres d’histoire économique. Le volume IV/4 de la MEGA², publié en 1988, contient les cinq premiers de ces carnets, ainsi que trois livres de notes d’Engels datant de la même période à Manchester . Le volume IV/5, Karl Marx et Friedrich Engels, Exzerpte und Notizen Juli 1845 bis Dezember 1850 , complète cette série de textes et met à la disposition des chercheurs de nombreux inédits. Il comprend les cahiers 6, 7, 8 et 9, contenant les extraits de seize ouvrages d’économie politique. Les plus importants proviennent de Labour’s Wrongs and Labour’s Remedy (1839) de John Francis Bray et de quatre textes de Robert Owen, en particulier son Book of the New Moral World (1840-1844), qui témoignent du grand intérêt de Marx pour le socialisme anglais de l’époque et de son profond respect pour Owen, un auteur que trop de marxistes ont exagérément taxé d’« utopisme ». Le volume se termine par une vingtaine de pages que Marx a écrites entre 1846 et 1850, ainsi que par des notes de travail d’Engels datant de la même période.

Ces études sur la théorie socialiste et l’économie politique ne sont pas un obstacle à l’engagement politique, permanent, de Marx et d’Engels. Les 800 pages du volume I/7 récemment publié, Karl Marx et Friedrich Engels, Werke, Artikel, Entwürfe. Februar bis Oktober 1848 , nous permettent d’en apprécier l’ampleur en 1848, l’une des années d’activité politique et journalistique les plus riches dans la vie des auteurs du Manifeste du Parti communiste. Après qu’un mouvement révolutionnaire d’une ampleur et d’une intensité sans précédent a plongé l’ordre politique et social de l’Europe continentale dans la crise, les gouvernements en place prennent toutes les contre-mesures possibles pour mettre fin aux insurrections. Marx lui-même en subit les conséquences et est expulsé de Belgique en mars. Cependant, la république vient d’être proclamée en France et Ferdinand Flocon, ministre du gouvernement provisoire, invite Marx à revenir à Paris : « Brave et loyal Marx ! […] la tyrannie vous a banni, la France libre vous rouvre ses portes. » Marx met alors évidemment de côté ses études d’économie politique et se lance dans une activité journalistique pour défendre la révolution et réfléchir au cours qu’elle devrait suivre. Après un bref séjour à Paris, il s’installe en avril en Rhénanie et deux mois plus tard, il dirige la Neue Rheinische Zeitung, fondée entre-temps à Cologne. Il mène dans ses colonnes une campagne résolue en faveur de la cause des insurgés et exhorte le prolétariat à promouvoir « la révolution républicaine et sociale ».

Presque tous les articles de la Neue Rheinische Zeitung ont été publiés anonymement. L’un des mérites de ce volume est d’avoir définitivement attribué la paternité de trente-six textes à Marx et/ou à Engels, alors que les recueils précédents nous avaient laissé dans le doute. Sur un total de 275 articles, 125 sont imprimés ici pour la première fois dans une édition des œuvres de Marx et Engels. Un appendice présente également 16 documents intéressants contenant les comptes rendus de certaines de leurs interventions lors des réunions de la Ligue des communistes ou des assemblées générales de la Société démocratique de Cologne. Ceux qui s’intéressent à l’activité politique et journalistique de Marx pendant « l’année révolutionnaire », 1848, trouveront ici un matériel précieux pour approfondir leurs connaissances.

LE CAPITAL. UNE CRITIQUE INACHEVÉE
Le mouvement révolutionnaire qui a secoué l’Europe en 1848 a été défait en peu de temps et en 1849, après deux ordres d’expulsion (de la Prusse et de la France), Marx n’a pas d’autre choix que de traverser la Manche. Il restera en Angleterre, exilé et apatride, pour le reste de sa vie, mais la réaction européenne n’aurait pas pu le confiner dans un meilleur endroit pour écrire sa critique de l’économie politique. À cette époque, Londres est le premier centre économique et financier du monde, le « démiurge du cosmos bourgeois », et donc l’endroit le plus favorable pour observer les derniers développements économiques de la société capitaliste. C’est là qu’il devient également correspondant du New-York Tribune, le journal ayant le plus grand tirage aux États-Unis.

Pendant de nombreuses années, Marx attend l’éclatement d’une nouvelle crise et lorsqu’elle survient, en 1857, il consacre une grande partie de son temps à en analyser les caractéristiques essentielles. Le volume I/16, Karl Marx et Friedrich Engels, Artikel, Oktober 1857 bis Dezember 1858 , contient 84 articles publiés entre l’automne 1857 et la fin de l’année 1858 dans le New-York Tribune, y compris ceux qui expriment ses premières réactions face à la crise. Le quotidien américain imprimait souvent des éditoriaux non signés, mais les recherches effectuées pour ce nouveau volume de la MEGA² ont permis d’attribuer deux articles supplémentaires à Marx, ainsi que d’en annexer quatre, qui furent substantiellement modifiés par la rédaction, et encore trois autres dont l’origine reste incertaine.
Pressé par un besoin désespéré d’améliorer sa situation économique, Marx rejoint également le comité de rédaction de The New American Cyclopædia et accepte de composer un certain nombre d’entrées pour ce projet (le volume I/16 en contient 39). Même si la paie est ridicule, 2 dollars la page, cela améliore un peu ses finances désastreuses. En outre, il confie la majeure partie du travail à Engels afin de pouvoir consacrer plus de temps à ses écrits économiques.

Le travail accompli par Marx à cette époque est ambitieux et remarquable. Parallèlement à son engagement journalistique, il remplit, entre août 1857 et mai 1858, les huit cahiers connus sous le nom de Grundrisse. Mais il s’attelle également à une tâche ardue, l’étude analytique de la première crise économique mondiale. Le volume IV/14, Karl Marx, Exzerpte, Zeitungsausschnitte und Notizen zur Weltwirtschaftskrise (Krisenhefte). November 1857 bis Februar 1858 , apporte une contribution décisive à notre connaissance de l’une des périodes les plus fertiles de la production théorique de Marx. Dans une lettre à Engels de décembre 1857, Marx décrit ainsi son activité :

J’abats un travail gigantesque – le plus souvent jusqu’à 4 heures du matin. Ce travail est de deux sortes : 1. Élaboration des Traits fondamentaux de l’Économie politique [Grundrisse] (il est absolument nécessaire d’aller au fond de la chose pour le public, et pour moi individually, to get rid of this nightmare [personnellement, de me débarrasser de ce cauchemar]) ; 2. La crise actuelle. À ce sujet, en dehors des articles pour le Tribune, je note simplement tout au jour le jour mais cela prend un temps considérable. Je pense que, about [vers] le printemps, nous pourrions écrire ensemble un pamphlet sur cette histoire – pour nous signaler de nouveau au public allemand – pour montrer que nous sommes de nouveau et toujours là, always the same [toujours les mêmes] .

Le plan de Marx est donc de travailler en même temps sur deux projets : un ouvrage théorique sur la critique du mode de production capitaliste, et un livre plus directement lié à l’actualité et consacré aux vicissitudes de la crise en cours. C’est pourquoi, dans les « Cahiers de la crise », à la différence des volumes précédents, Marx ne compile pas des extraits des travaux d’autres économistes, mais rassemble une grande quantité de reportages sur les grandes faillites bancaires, sur les variations des cours de la bourse, sur les changements dans la structure du commerce, sur les taux de chômage et la production industrielle. L’attention particulière qu’il accorde à ces derniers distingue son analyse de celle de tant d’autres qui attribuent les crises exclusivement à une insuffisance d’offre de crédits et à la multiplication des phénomènes spéculatifs. Marx répartit ses notes dans trois cahiers distincts. Dans le premier, le plus court, intitulé « 1857 France », il recueille des données sur l’état du commerce français et les principales mesures prises par la Banque de France. Le second, le « Cahier sur la crise de 1857 », est presque deux fois plus long et traite principalement de la Grande-Bretagne et du marché monétaire. Des thèmes similaires sont traités dans le troisième cahier, légèrement plus long, le « Cahier sur la crise commerciale », dans lequel Marx prend en notes des données et des nouvelles concernant les relations industrielles, la production de matières premières et le marché du travail.

Le travail de Marx est toujours aussi rigoureux : il copie dans plus d’une douzaine de revues et de journaux, par ordre chronologique, les parties les plus intéressantes de nombreux articles et toute autre information qu’il peut utiliser pour saisir ce qui se passait. Sa principale source est The Economist – un hebdomadaire dans lequel il a puisé environ la moitié de ses notes – mais il consulte aussi fréquemment le Morning Star, The Manchester Guardian et The Times. Tous ces extraits sont compilés en langue anglaise. Dans ces carnets, Marx ne se contente pas de transcrire les principales nouvelles concernant les États-Unis d’Amérique et la Grande-Bretagne. Il suit également les événements les plus significatifs dans d’autres pays européens – notamment la France, l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie et l’Espagne – et s’intéresse à d’autres parties du monde, notamment l’Inde et la Chine, l’Extrême-Orient, l’Égypte et même le Brésil et l’Australie.

Au fil des semaines, Marx abandonne l’idée de publier un livre sur la crise et concentre toute son énergie sur son travail théorique, la critique de l’économie politique, qui, selon lui, ne peut plus attendre. Pourtant, les « Cahiers de la crise » restent particulièrement utiles et permettent de réfuter une idée fausse de ce qu’étaient les principaux intérêts de Marx pendant cette période. Dans une lettre du début de l’année 1858 à Engels, il écrit que « dans la méthode » à utiliser pour son travail, « la Logique de Hegel » lui a « rendu grand service » et il ajoute qu’il voulait mettre en évidence son « fond rationnel » . Sur cette base, certains interprètes ont conclu que lors de la rédaction des Grundrisse, Marx avait passé un temps considérable à étudier la philosophie hégélienne. Mais la publication du volume IV/14 montre clairement que sa principale préoccupation à l’époque était l’analyse empirique des événements liés à la grande crise économique qu’il prédisait depuis si longtemps.

Les efforts infatigables déployés par Marx pour achever sa « critique de l’économie politique » peuvent être appréhendés également à travers le volume III/12, Karl Marx et Friedrich Engels, Briefwechsel. Januar 1862 bis September 1864 , qui contient sa correspondance entre janvier 1862 et le moment de la fondation de l’Association internationale des travailleurs. Sur les 425 lettres conservées, 112 sont des échanges entre Engels et Marx, tandis que 35 ont été écrites à des tiers et 278 reçues de tiers (227 de ces lettres sont publiées ici pour la première fois). L’inclusion de ces dernières – la différence la plus notable par rapport aux éditions précédentes – constitue un véritable trésor, fournissant une foule d’informations nouvelles sur les événements et les théories que Marx et Engels ont découverts grâce aux femmes et des hommes avec lesquels ils partageaient leur engagement politique.
Comme tous les autres volumes de correspondance de la MEGA², celui-ci se termine également par un registre des lettres écrites par, ou adressées à, Marx et Engels et dont n’a gardé que des traces. Elles sont au nombre de 125, soit près d’un quart du nombre de lettres conservées, dont 57 écrites par Marx. Là, même le chercheur le plus rigoureux en est réduit à spéculer et à parier sur des hypothèses diverses.

Les principales questions abordées dans cette correspondance sont, entre autres, la guerre civile américaine, la révolte polonaise contre l’occupation russe et la naissance du Parti social-démocrate allemand inspiré par les principes de Ferdinand Lassalle. Mais un autre thème revient constamment, la lutte permanente que mène Marx pour progresser dans la rédaction du Capital.

Durant cette période, Marx se lance dans un nouveau domaine de recherche : les Théories sur la plus-value. Dans dix cahiers, il dissèque minutieusement l’approche des principaux économistes qui l’ont précédé, son idée de base étant que « tous les économistes sans exception commettent la même faute : ils ne considèrent pas la plus-value en tant que telle, mais sous les formes particulières du profit et de la rente ». La situation économique de Marx, elle, est toujours aussi désespérée. En juin 1862, il écrit à Engels : « Ma femme me répète chaque jour qu’elle voudrait être sous terre avec les enfants et je ne peux vraiment pas lui en vouloir, car les humiliations, les tourments et les angoisses que cette situation oblige à endurer sont effectivement inimaginables . » La situation est si extrême que Jenny décide de vendre certains livres de la bibliothèque personnelle de son mari, mais elle ne trouve personne pour les acheter. Néanmoins, Marx parvient à « donner un grand coup de collier » et exprime une note de satisfaction à Engels : « curieusement, cela fait des années que mon cerveau n’a travaillé aussi bien, malgré toute cette misère ambiante . » En septembre, Marx écrit à Engels qu’il pourrait trouver un emploi « dans une agence des chemins de fer » au cours de la nouvelle année . En décembre, il répète à son ami Ludwig Kugelmann que la situation était devenue si désespérée qu’il avait décidé de devenir un « praticien », tout en ajoutant avec son don pour le sarcasme : « Fût-ce chance ou malchance ! Ma mauvaise écriture fut cause que je n’obtins pas cette place . »

En plus de ses angoisses financières, Marx souffre de problèmes de santé. Néanmoins, de l’été 1863 à décembre 1865, il se lance dans une nouvelle rédaction des différentes parties en lesquelles il avait décidé de subdiviser le Capital. Mais en fin de compte, il ne réussit à rédiger que la première ébauche du Livre I, un manuscrit, unique, du Livre III (dans lequel il offre son seul exposé du processus complet de la production capitaliste) et une première version du Livre II, contenant la première présentation générale du processus de circulation du capital.

Le volume II/11 de la MEGA², Karl Marx, Manuskripte zum zweiten Buch des Kapitals 1868 bis 1881 , contient tous les manuscrits définitifs relatifs au Livre II du Capital que Marx a rédigés entre 1868 et 1881. Neuf de ces dix manuscrits n’avaient pas été publiés auparavant. En octobre 1867, Marx reprend le Livre II du Capital, mais divers problèmes de santé l’obligent à une nouvelle interruption soudaine. Quelques mois plus tard, lorsqu’il est en mesure de reprendre le travail, près de trois ans se sont écoulés depuis la dernière version qu’il a écrite. Marx achève les deux premiers chapitres au cours du printemps 1868, en plus d’un groupe de manuscrits préparatoires – consacrés à la relation entre la plus-value et le taux de profit, à la loi du taux de profit et aux métamorphoses du capital – qui l’occupent jusqu’à la fin de l’année. La nouvelle version du troisième chapitre est achevée au cours des deux années suivantes. Le volume II/11 se termine par un certain nombre de textes courts que Marx, vieillissant, a écrits entre février 1877 et le printemps 1881.

Les brouillons du Livre II du Capital, laissés dans un état rien moins que définitif, présentent un certain nombre de problèmes théoriques. Cependant, une version définitive du volume II a été publiée par Engels en 1885 et figure aujourd’hui dans le volume II/13 de MEGA² intitulé : Karl Marx, Das Kapital. Kritik der politischen Ökonomie. Zweiter Band. Herausgegeben von Friedrich Engels. Hambourg 1885 .

Enfin, le volume II/4.3, Karl Marx, Ökonomische Manuskripte 1863-1868. Teil 3 , complète la deuxième section de la MEGA². Ce volume, qui fait suite aux II/4.1 et II/4.2 de la série précédente , contient 15 manuscrits jusqu’ici inédits, datant de l’automne 1867 à la fin de l’année 1868. Sept d’entre eux sont des ébauches de fragments Livre III du Capital ; ils ont un caractère très fragmentaire et Marx n’a jamais réussi à les mettre à jour d’une manière qui reflète l’avancement de ses recherches. Trois autres se rapportent au deuxième volume, tandis que les cinq derniers abordent des questions concernant les liens entre les volumes 2 et 3 et comprennent des extraits commentés des œuvres d’Adam Smith et de Thomas Malthus. Ces derniers sont particulièrement stimulants pour les économistes qui s’intéressent à la théorie marxienne du taux de profit et à ses idées sur la théorie des prix. Les études philologiques liées à la préparation de ce volume ont également montré que le manuscrit original du Livre I du Capital (dont le fameux « chapitre inédit » était considéré comme la seule partie subsistante) date en fait de la période 1863-1864, et que Marx l’a découpé et repris dans la copie préparée pour la publication .

Avec la publication de ce volume II/4.3, tous les textes annexes du Capital sont désormais disponibles, depuis la fameuse « Introduction », écrite en juillet 1857 lors de l’un des plus grands krachs de l’histoire du capitalisme, jusqu’aux derniers fragments composés au printemps 1881. Il s’agit de 15 volumes, chacun redoublé par un appareil critique volumineux. Ils comprennent tous les manuscrits de la fin des années 1850 et du début des années 1860, la première version du Capital publiée en 1867 (dont certaines parties seront modifiées dans les éditions ultérieures), la traduction française revue par Marx parue entre 1872 et 1875, et toutes les modifications qu’Engels a apportées aux manuscrits des volumes 2 et 3. À côté de cela, le coffret habituel des trois Livres du Capital apparaît bien léger. On peut dire sans exagération que ce n’est que maintenant que nous pouvons comprendre pleinement les mérites, les limites et l’incomplétude du magnum opus de Marx.

Le travail éditorial entrepris par Engels après la mort de son ami pour préparer les Livres inachevés du Capital en vue de leur publication a été extrêmement compliqué. Les différents manuscrits, brouillons et fragments des Livres II et III, écrits entre 1864 et 1881, correspondent à plus de 2 300 pages de la MEGA². Engels a réussi à publier le volume II en 1885 et le volume III en 1894. Il faut cependant garder à l’esprit que ces deux volumes sont issus de la reconstruction de textes incomplets, souvent composés de matériaux hétérogènes. Ils ont été écrits à des époques diverses et incluent donc des versions différentes, parfois contradictoires, des idées de Marx.

L’INTERNATIONALE, LES RECHERCHES DE MARX APRÈS LE CAPITAL, ET LES DERNIERS TRAVAUX D’ENGELS
Immédiatement après la publication du Capital, Marx reprend son activité militante et s’engage avec constance dans le travail lié à l’Association internationale des travailleurs. Cette phase de sa biographie politique est documentée dans le tome I/21, Karl Marx et Friedrich Engels, Werke, Artikel, Entwürfe. September 1867 bis März 1871 , qui contient plus de 150 textes et documents pour la période 1867-1871, ainsi que les procès-verbaux de 169 réunions londoniennes du Conseil général (absents de toutes les éditions précédentes des œuvres de Marx et Engels ) dans lesquelles Marx est intervenu. Ce volume fournit donc un matériau de recherche important pour des années cruciales de la vie de l’Internationale.

Dans les premiers temps de l’organisation, en 1864, les idées de Proudhon sont hégémoniques en France, en Suisse romande et en Belgique et les mutualistes – nom sous lequel ses disciples sont connus – constituent l’aile la plus modérée de l’Internationale. Résolument hostiles à l’intervention de l’État dans quelque domaine que ce soit, ils s’opposaient à la socialisation de la terre et des moyens de production ainsi qu’à tout recours à la grève. Les textes publiés dans ce volume montrent que Marx a joué un rôle clé dans la lutte de longue haleine pour réduire l’influence de Proudhon dans l’Internationale. Ils comprennent les documents relatifs à la préparation des congrès de Bruxelles (1868) et de Bâle (1869), où l’Internationale s’est prononcée pour la première fois clairement sur la socialisation des moyens de production par les autorités étatiques et en faveur du droit d’abolir la propriété individuelle de la terre. Cela marque une victoire importante pour Marx et la première apparition des principes socialistes dans le programme politique d’une grande organisation ouvrière.

Au-delà de la seule question du programme politique de l’AIT, la fin des années 1860 et le début des années 1870 sont riches en conflits sociaux. De nombreux ouvriers mobilisés décident de prendre contact avec l’Internationale, dont la réputation s’étend de plus en plus, et de lui demander de soutenir leurs luttes. Cette période voit également la naissance de certaines sections d’ouvriers irlandais en Angleterre. Marx s’inquiète de la division que le nationalisme violent avait engendrée dans les rangs du prolétariat et, dans un document connu sous le nom de « Communication confidentielle », il souligne que « la bourgeoisie anglaise n’a pas seulement exploité la misère irlandaise pour maintenir la classe ouvrière en Angleterre par l’immigration forcée d’Irlandais pauvres » ; elle a également réussi à diviser les travailleurs « en deux camps ennemis ». Selon lui, « un peuple qui en asservit un autre forge ses propres chaînes » et la lutte des classes ne peut éluder une question aussi décisive. Un autre thème majeur du volume, traité avec une attention particulière dans les textes d’Engels rédigés pour The Pall Mall Gazette, est l’opposition à la guerre franco-prussienne de 1870-1871.

Le travail de Marx au sein de l’Association internationale des travailleurs s’étend de 1864 à 1872, et le tout nouveau volume IV/18, Karl Marx et Friedrich Engels, Exzerpte und Notizen. Februar 1864 bis Oktober 1868, November 1869, März, April, Juni 1870, Dezember 1872 nous permet de découvrir une part jusqu’ici inconnue des études réalisées pendant ces années. Marx fait des recherches avant et après la publication du Livre I du Capital, mais également après 1867, lorsqu’il prépare les Livres II et III pour la publication. Ce volume de la MEGA² se compose de cinq livres d’extraits et de quatre cahiers contenant les résumés de plus d’une centaine d’ouvrages publiés, de comptes rendus de débats parlementaires et d’articles journalistiques. La partie la plus importante et la plus théorique de ces matériaux concerne les recherches de Marx sur l’agriculture, ses principaux centres d’intérêt étant la rente foncière, les sciences naturelles, les réalités agraires dans divers pays européens et aux États-Unis, en Russie, au Japon et en Inde, et les systèmes fonciers dans les sociétés précapitalistes.

Marx lit attentivement un ouvrage du scientifique allemand Justus von Liebig, Die Chemie in ihrer Anwendung auf Agricultur und Physiologie (1843), qu’il considère comme essentiel car il lui permet de modifier sa croyance antérieure selon laquelle les découvertes scientifiques de l’agriculture moderne résolvent le problème de la reconstitution des sols. Dès lors, il s’intéresse de plus en plus à ce que nous appellerions aujourd’hui « l’écologie », en particulier à l’érosion des sols et à la déforestation. Parmi les autres ouvrages qui ont fortement impressionné Marx à cette époque, il faut également d’accorder une place particulière à l’Einleitung zur Geschichte der Mark-, Hof-, Dorf- und Stadt-Verfaßung und der öffentlichen Gewalt (1854) du théoricien politique et historien du droit Georg Ludwig von Maurer. Dans une lettre adressée à Engels, il déclare avoir trouvé les livres de Maurer « extrêmement importants », car ils abordent d’une manière entièrement différente « non seulement la préhistoire, mais aussi toute l’évolution ultérieure des villes libres d’Empire, des propriétaires fonciers jouissant de l’immunité, de la puissance publique [et] de la lutte entre la paysannerie libre et le servage ». Marx approuve en outre la démonstration de Maurer selon laquelle la propriété privée de la terre appartient à une période historique précise et ne peut être considérée comme un trait naturel de la civilisation humaine. Enfin, Marx étudie en profondeur trois ouvrages allemands de Karl Fraas : Klima und Pflanzenwelt in der Zeit. Ein Beitrag zur Geschichte beider (1847), Geschichte der Landwirthschaft (1852) et Die Natur der Landwirthschaft (1857). Il trouve le premier ouvrage « très intéressant », appréciant particulièrement la partie dans laquelle Fraas démontre que « à l’époque historique, le climat et la flore changent ». Il décrit l’auteur comme un « darwinien avant Darwin », qui « fait apparaître les espèces elles-mêmes pendant l’époque historique ». Marx est également frappé par les considérations écologiques de Fraas et par son inquiétude quant au fait que « la culture – si elle progresse naturellement sans être contrôlée consciemment (le bourgeois qu’il est ne va naturellement pas jusque là) – laisse derrière elle des déserts ». Marx pouvait déceler dans tout cela « une tendance socialiste [inconsciente] ».

Après la publication des « Cahiers sur l’agriculture », on peut affirmer avec plus d’évidence qu’auparavant que l’écologie aurait pu jouer un rôle beaucoup plus important dans la pensée de Marx s’il avait eu l’énergie de terminer les deux derniers volumes du Capital . Bien sûr, la critique écologique de Marx est anticapitaliste dans son élan et, malgré les espoirs qu’il place dans le progrès scientifique, elle implique une remise en question du mode de production dans son ensemble.

L’ampleur des études de Marx en matière de sciences naturelles apparaît pleinement depuis la publication du volume IV/26, Karl Marx, Exzerpte und Notizen zur Geologie, Mineralogie und Agrikulturchemie. März bis September 1878 . Au printemps et à l’été 1878, la géologie, la minéralogie et la chimie agraire occupent une place plus centrale dans les études de Marx que l’économie politique. Il compile des extraits de plusieurs ouvrages, dont The Natural History of the Raw Materials of Commerce (1872) de John Yeats, Das Buch der Nature (1848) du chimiste Friedrich Schoedler et Elements of Agricultural Chemistry and Geology (1856) du chimiste et minéralogiste James Johnston. Entre juin et début septembre, il travaille sur le Student’s Manual of Geology (1857) de Joseph Jukes, dont il recopie beaucoup d’extraits. Ceux-ci portent principalement sur des questions de méthodologie scientifique, sur les étapes du développement de la géologie en tant que discipline, et sur son utilité pour la production industrielle et agricole.
Ces aperçus scientifiques éveillent chez Marx le besoin de développer ses idées sur le profit, sur lequel ses dernières recherches remontent au milieu des années 1860, lors de la rédaction d’un projet de section, « La transformation du surprofit en rente foncière », pour le Livre III du Capital. Certains de ses résumés de textes scientifiques ont pour but de lui faire mieux comprendre l’objet qu’il étudie. Mais d’autres extraits, plus axés sur les aspects théoriques, étaient destinés à être utilisés pour l’achèvement du Livre III. Engels rappellera plus tard que Marx « a étudié à fond (…) la préhistoire, l’agronomie, la propriété foncière russe et américaine, la géologie, etc., notamment pour élaborer, avec une exhaustivité inédite, la section sur la rente foncière du Livre III du Capital ». Ces volumes de MEGA² sont d’autant plus importants qu’ils permettent de réfuter le mythe, répété dans un certain nombre de biographies et d’études, selon lequel le Capital aurait satisfait sa curiosité intellectuelle et lui aurait fait complètement abandonner les nouvelles études et recherches .

Enfin, trois livres de la MEGA² publiés au cours de la dernière décennie concernent le dernier Engels. Le volume I/30, Friedrich Engels, Werke, Artikel, Entwürfe Mai 1883 bis Septembre 1886 , contient 43 textes rédigés dans les trois années qui ont suivi la mort de Marx. Parmi les 29 plus importants, 17 sont des articles journalistiques parus dans certains des principaux journaux de la presse ouvrière européenne. En effet, bien que durant cette période il soit principalement absorbé par l’édition des manuscrits incomplets du Capital de Marx, Engels n’oublie pas d’intervenir sur une série de questions politiques et théoriques brûlantes. Il publie ainsi notamment un ouvrage polémique qui s’en prend à la résurgence de l’idéalisme dans les milieux universitaires allemands, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1886). Quatorze autres textes, publiés en annexe de ce volume, sont des traductions d’Engels et une série d’articles signés par d’autres auteurs qui ont bénéficié de sa collaboration.
La MEGA² a également publié un volume de correspondance d’Engels, le volume III/30, Friedrich Engels, Briefwechsel Oktober 1889 bis November 1890 , qui contient 406 lettres conservées sur les plus de 500 qu’il a écrites entre octobre 1889 et novembre 1890. En outre, l’inclusion pour la première fois de lettres d’autres correspondants permet d’apprécier plus profondément la contribution d’Engels à la croissance des partis ouvriers en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne, sur toute une série de questions théoriques et organisationnelles. Certains des articles en question concernent la naissance et les nombreux débats de la Deuxième Internationale, dont le congrès fondateur a lieu le 14 juillet 1889.

Enfin, le volume I/32, Friedrich Engels, Werke, Artikel, Entwürfe März 1891 bis August 1895 , rassemble les écrits des quatre dernières années de la vie d’Engels. On y trouve un certain nombre d’articles écrits pour les principaux journaux socialistes de l’époque, dont Die Neue Zeit, Le Socialiste et Critica Sociale, mais aussi des préfaces et des postfaces à diverses réimpressions d’œuvres de Marx et d’Engels, des transcriptions de discours, d’entretiens et de vœux aux congrès du parti, des comptes rendus de conversations, des documents qu’Engels a rédigés en collaboration avec d’autres, ainsi qu’un certain nombre de traductions.

Ces trois volumes s’avéreront donc fort utiles pour approfondir l’étude des contributions théoriques et politiques du dernier Engels. Les nombreuses publications et conférences internationales organisées à l’occasion du bicentenaire de sa naissance (1820-2020) ont apporté de nouveaux éclairages sur ces douze années qui ont suivi la mort de Marx et pendant lesquelles Engels s’est consacré à la diffusion du marxisme.

UN AUTRE MARX ?
Quelle image de Marx ressort de la nouvelle édition historico-critique de ses œuvres ? À certains égards, ce nouveau Marx diffère du penseur que de nombreux adeptes et opposants ont présenté au fil des ans – pour ne rien dire des statues de pierre que l’on trouvait sur les places publiques des régimes autoritaires d’Europe de l’Est, qui le montraient pointant l’index vers l’avenir avec une certitude impérieuse. Mais il serait mensonger d’affirmer – comme le font ceux qui saluent avec excès d’enthousiasme un « Marx inconnu » dès que paraît un nouveau texte – que les recherches récentes ont bouleversé tout ce que l’on savait déjà sur lui. Ce que la MEGA² fournit, au contraire, c’est la base philologique permettant de repenser un Marx différent. Non pas parce que la lutte des classes disparaîtrait de sa pensée (comme certains universitaires le souhaiteraient, reprenant le vieux refrain du « Marx économiste » contre le « Marx militant », mais parce qu’il apparaît radicalement différent de l’auteur converti dogmatiquement en source et origine d’un « socialisme réellement existant » centré sur ce seul conflit de classes.

Les nouvelles avancées réalisées dans les études marxiennes laissent penser que l’exégèse de l’œuvre de Marx est à nouveau susceptible de gagner en subtilité. Pendant longtemps, de nombreux marxistes ont mis en avant les écrits du jeune Marx – principalement les Manuscrits économiques et philosophiques de 1844 et L’Idéologie allemande – alors même que le Manifeste du Parti communiste restait son texte le plus lu et le plus cité. Dans ces premiers écrits, cependant, on trouve de nombreuses idées qui ont été abandonnées dans ses travaux ultérieurs. Pendant longtemps, la difficulté d’examiner les recherches de Marx dans les deux dernières décennies de sa vie a entravé notre connaissance des acquis importants qu’il a réalisés à cette époque. Mais c’est surtout dans le Capital et ses brouillons, ainsi que dans les recherches de ses dernières années, que nous trouvons les réflexions les plus précieuses sur la critique de la société bourgeoise. Elles représentent les dernières conclusions, certainement pas définitives, auxquelles Marx est parvenu. Examinées de façon critique à la lumière des changements survenus dans le monde depuis sa mort, elles peuvent encore s’avérer utiles pour une tâche qui demeure importante : théoriser, après les échecs du XXe siècle, un modèle socio-économique alternatif au capitalisme.

Grâce à la MEGA², il n’est plus possible de prétendre que Marx serait un penseur sur lequel tout a déjà été écrit et dit. Il y a encore tant à apprendre de Marx. Il est aujourd’hui possible de le faire en étudiant non seulement ce qu’il a écrit dans ses œuvres publiées, mais aussi les questions et les doutes que contiennent ses manuscrits inachevés.

 

Traduit de l’anglais par Guillaume Fondu

 

Références
1. Il existe plusieurs ouvrages qui témoignent de cet intérêt renouvelé. Voir Musto Marcello (ed.), The Marx Revival: Essential Concepts and New Interpretations, Cambridge, Cambridge University Press, 2020.
2. Les volumes II/4.1 et II/4.2 furent publiés avant l’interruption de la MEGA², tandis que le II/4.3 n’a finalement paru qu’en 2012. Ce triple volume porte le nombre total de volumes de la MEGA² publié depuis 1975 à 67. A l’avenir, certains volumes ne seront publiés que sous forme numérique.
3. La MEGA² a publié un volume particulièrement intéressant de ce point de vue, le vol. IV/32 : Karl Marx – Friedrich Engels, Die Bibliotheken von Karl Marx und Friedrich Engels, édité par Hans-Peter Harstick, Richard Sperl and Hanno Strauß, Berlin, Akademie Verlag, 1999. Il consiste en un index de 1450 ouvrages (2100 tomes), soit les deux tiers des livres que possédaient Marx et Engels. Le volume indique en outre, pour chaque volume, les pages sur lesquelles Marx et Engels ont laissé des notes.
4. Pour une recension des 13 volumes de la MEGA² publiés entre 1998, année de la reprise du travail de la MEGA², et 2007, voir Marcello Musto, « The Rediscovery of Karl Marx », International Review of Social History, vol. 52 (2007), n°3, pp. 477-498. La présente recension porte sur les 15 volumes publiés entre 2008 et 2019, soit un total de 20 508 pages.
5. Marx Karl, « Marx’s Undertaking Not to Publish Anything in Belgium on Current Politics » in Marx Karl et Engels Friedrich, Collected Works, vol. 4, Lawrence & Wishart (Electric Book), 2010, p. 677. [Citation traduite depuis la version anglaise, NDT]
6. Marx Karl, »Erklärung gegen Karl Grün » in Marx Karl et Engels Friedrich, Werke, vol. 4, Berlin, Dietz Verlag, 1977 p. 38. [Citation traduite depuis l’original allemand, NDT]
7. Lettre de Karl Marx à Carl Wilhelm Julius Leske, 1er août 1846, in Marx Karl et Engels Friedrich, Correspondance, Tome I, Paris, Les éditions sociales, 2019, p. 396.
8. Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande (1888), Paris, Éditions sociales, 1976. En réalité, Engels avait déjà employé cette expression en 1859, dans sa recension de la Contribution à la critique de l’économie politique de Marx, mais ce texte ne rencontra guère d’écho et le terme ne commença à circuler qu’après la publication du Ludwig Feuerbach.
9. Althusser Louis, Pour Marx (1965), Paris, La Découverte, 2005, p. 25.
10. Lefebvre Henri, Le Matérialisme dialectique (1940), Paris, Puf, 1990, p. 65.
11. Cette phrase ne se trouve pas telle quelle dans l’édition française ayant servi de base au volume anglais. Nous retraduisons donc à partir de ce dernier : Rubel Maximilien, Marx Life and Works, Londres, Macmillan, 1980. p. 13.
12. McLellan David, Karl Marx, Londres, Fontana, 1975, p. 37.
13. MEGA², vol. I/5, édité par Ulrich Pagel, Gerald Hubmann et Christine Weckwerth, Berlin, De Gruyter, 2017.
14. Quelques années avant la publication de ce volume I/5, en 2003, le Marx-Engels-Jahrbuch avait publié une édition allemande des deux premiers chapitres : Marx Karl et Engels Friedrich, Weydemeyer Joseph, Die Deutsche Ideologie. Artikel, Druckvorlagen, Entwürfe, Reinschriftenfragmente und Notizen zu « I. Feuerbach » und « II Sankt Bruno ». Sur cette base, deux chercheurs ont proposé une nouvelle édition anglaise du « Chapitre sur Feuerbach » : Carver Terrell et Blank David, Marx and Engels’s « German Ideology » Manuscripts: Presentation and Analysis of the « Feuerbach Chapter », New York, Palgrave, 2014. Les deux auteurs prétendent à une fidélité maximale au texte original et critiquent l’édition du Marx-Engels Jahrbuch (désormais incluse dans le volume I/5) car, dans la continuité des éditeurs du XXe siècle, elle arrange les manuscrits de manière à donner l’impression d’une œuvre cohérente quoique inachevée.
15. Marx Karl, Engels Friedrich et Weydemeyer Joseph, L’Idéologie allemande. Premier et deuxième chapitres, Paris, Les éditions sociales, 2014, p. 261.
16. Marx Karl et Engels Friedrich, Exzerpte und Notizen Juli bis August 1845, MEGA², vol. IV/4, édité par l’Institut du marxisme-léninisme, Berlin, Dietz, 1988.
17. MEGA², vol. IV/5, édité par Gueorgui Bagaturia, Timm Graßmann, Aleksander Syrov and Liudmila Vasina, Berlin, De Gruyter, 2015.
18. MEGA², vol. I/7, édité par Jürgen Herren et François Melis, Berlin, De Gruyter, 2016.
19. Marx Karl, « La bourgeoisie et la contre-révolution » (1848) in Marx Karl et Engels Friedrich, La Nouvelle Gazette rhénane, trad. L. Netter, tome 2, Paris, Éditions sociales, 1969, p. 250.
20. Marx Karl, Les Luttes de classes en France (1850), in Marx Karl, Oeuvres IV. Politique I, op. cit., p. 332.
21. MEGA2, I/16, édité par Claudia Rechel et Hanno Strauß, Berlin, De Gruyter, 2018. Marx Karl, Les Luttes de classes en France (1850), in Marx Karl, Oeuvres IV. Politique I, op. cit., p. 332.
22. MEGA², vol. IV/14, édité par Kenji Mori, Rolf Hecker, Izumi Omura et Atsushi Tamaoka, Berlin, De Gruyter, 2017.
23. Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 18 Décembre 1857 in Marx Karl et Engels Friedrich, Correspondance. Tome 5, Paris, Éditions sociales, 1975, p. 89.
24. Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 16 Janvier 1858, in ibidem, pp. 116-117.
25. MEGA², vol. III/12, édité par Galina Golovina, Tatiana Gioeva et Rolf Dlubek, Berlin, Akademie Verlag, 2013.
26. Marx Karl, Théories sur la plus-value. Tome 1, Paris, Éditions sociales, 1974, p. 26.
27. Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 18 Juin 1862, in Marx Karl et Engels Friedrich, Correspondance. Tome 7, Paris, Éditions sociales, 1979, pp. 50-51.
28. Idem.
29. Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 4 Octobre 1862, in ibidem, p. 89.
30. Lettre de Karl Marx à Ludwig Kugelmann, 29 Décembre 1862, in ibidem, p. 109.
31. MEGA2, vol. II/11, édité par Teinosuke Otani, Liudmila Vasina and Carl-Erich Vollgraf, Berlin, Akademie Verlag, 2008.
32. MEGA2, vol. II/13, Berlin, Akademie Verlag, 2008.
33. MEGA2, vol. II/4.3, édité par Carl-Erich Vollgraf, Berlin, Akademie Verlag, 2012. Une partie de ce volume a été récemment traduite en anglais : Karl Marx, « Marx’s Economic Manuscript of 1867-68 (Excerpt) », Historical Materialism, vol. 27 (2019), n° 4, pp. 162-192.
34. Le volume II/4.2 a été récemment traduit en anglais : Moseley Fred (ed.), Marx’s Economic Manuscript of 1864-1865, Leyde, Brill, 2015.
35. Voir Vollgraf Carl-Erich, « Einführung », in MEGA², vol. II/4.3, op. cit., pp. 421-74.
36. MEGA², vol. I/21, édité par Jürgen Herres, Berlin, Akademie Verlag, 2009.
37. On a utilisé certains d’entre eux, par exemple l’adresse et les résolutions présentées lors des congrès de l’Internationale, pour préparer un volume d’anthologie paru à l’occasion des 150 ans de l’organisation : Marcello Musto, Pour lire la Première Internationale (2014), Paris, Les éditions sociales, 2022.
38. Marx Karl, « Konfidentielle Mitteilung » (1870), in Marx Karl et Engels Friedrich, Werke, vol. 16, Berlin, Dietz Verlag, 1962, p. 416. [Citation traduite à partir de l’original allemand, NDT]
39. Ibidem, p. 417.
40. MEGA², vol. IV/18, édité par Teinosuke Otani, Kohei Saito and Timm Graßmann, Berlin, De Gruyter, 2019.
41. Lettre de Karl Marx à Friedrich Engels, 25 Mars 1868, in Marx Karl et Engels Friedrich, Correspondance. Tome 9, Paris, Éditions sociales, 1982, pp. 192-193.
42. Ibidem, p. 194-195.
43. Sur ces questions, on se reportera à l’ouvrage de l’un des éditeurs du volume IV/18 : Saito Kohei, Karl Marx’s Ecosocialism: Capital, Nature and the Unfinished Critique of Political Economy, New York, Monthly Review Press, 2017.
44. MEGA², vol. IV/26, édité par Anneliese Griese, Peter Krüger and Richard Sperl, Berlin, Akademie Verlag, 2011.
45. Engels Friedrich, « Marx, Heinrich Karl », in Marx Karl et Engels Friedrich, Werke, vol. 22, Berlin, Dietz Verlag, 1963, p. 342. [Citation traduite depuis l’original allemand, NDT] Le grand intérêt porté par Marx aux sciences naturelles, demeuré longuement ignoré, est désormais manifeste grâce au vol. IV/31 : Karl Marx et Friedrich Engels, Naturwissenschaftliche Exzerpte und Notizen. Mitte 1877 bis Anfang 1883, édité par Annalise Griese, Friederun Fessen, Peter Jäckel and Gerd Pawelzig, Berlin, Akademie, 1999. Ce volume contient les notes prises par Marx après 1877 sur des ouvrages de chimie organique et inorganique.
46. Voir Musto Marcello, The Last Years of Karl Marx: An Intellectual Biography, Stanford, Stanford University Press, 2020 ; traduction française à paraître en 2023 aux PUF. Voir également Smith David (ed), Marx’s World: Global Society and Capital Accumulation in Marx’s Late Manuscripts, Londres, Yale University Press, 2021.
47. MEGA2, vol. I/30, édité par Renate Merkel-Melis, Berlin, Akademie Verlag, 2011.
48. MEGA2, vol. III/30, édité par Gerd Callesen et Svetlana Gavril’čenko, Berlin, Akademie Verlag, 2013.
49. MEGA2, vol. I/32, édité par Peer Kösling, Berlin, Akademie Verlag, 2010.

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Marina Simonin, Politis

Travailleurs émancipés

En 1864, est fondée une organisation politique destinée à soutenir le mouvement ouvrier naissant : l’Association internationale des travailleurs (AIT), dont le conseil général siège à Londres. Elle produit des milliers de textes, un matériau destiné à nourrir les réflexions et luttes des diverses forces de gauche, de la social-démocratie à l’anarchisme en passant par le communisme. Parmi ses plus illustres acteurs, on connaît Marx, Engels ou Bakounine. On doit à l’AIT la célèbre formule : « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. » Ce recueil propose une approche panoramique de la production écrite de l’AIT, une anthologie de textes permettant de restituer la richesse et la puissance d’une organisation qui a inspiré la plupart des luttes sociales du XXe siècle.

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Histoire-débat. «Pour Rosa Luxemburg»

Lorsqu’en août 1893, au Congrès de la Deuxième Internationale à Zurich, son nom est mentionné par le président de l’assemblée, Rosa Luxemburg se fraye un chemin sans hésitation à travers le parterre des délégués et des militants qui remplissent la salle comble.

Elle était l’une des rares femmes présentes à la réunion, encore très jeune, avec une petite taille et une déformation de la hanche qui l’obligeait à boiter dès l’âge de cinq ans. Les personnes présentes semblaient avoir l’impression d’avoir affaire à une personne fragile.

La question nationale
Mais elle a surpris tout le monde quand, après être montée sur une chaise pour mieux se faire entendre, elle a réussi à attirer l’attention de tout le public, surpris par l’habileté de sa dialectique et fasciné par l’originalité de ses thèses. Pour Rosa Luxemburg, en effet, la revendication centrale du mouvement ouvrier polonais n’était pas la construction d’une Pologne indépendante, comme cela a été unanimement répété. La Pologne est encore divisée en trois entre les empires allemand, austro-hongrois et russe; sa réunification était difficile à réaliser, tandis qu’il fallait proposer aux travailleurs des objectifs réalistes qui susciteraient des luttes pratiques au nom de besoins concrets.

Dans un raisonnement qu’elle a développé dans les années suivantes, elle a mis en garde ceux qui insistaient sur la question nationale, convaincue que la rhétorique du patriotisme serait dangereusement utilisée pour affaiblir la lutte des classes et reléguer la question sociale au second plan. Aux nombreuses oppressions subies par le prolétariat, il n’est pas nécessaire d’ajouter «l’asservissement à la nationalité polonaise». Pour faire face à ce danger, Rosa Luxemburg espérait la naissance de gouvernements autonomes locaux et le renforcement des autonomies culturelles qui, une fois le mode de production socialiste établi, agiraient comme une barrière à la réapparition possible de régurgitations chauvines et d’autres nouvelles discriminations. Par la combinaison de ces réflexions, elle a distingué la question nationale de celle de l’État-nation.

Une existence à contre-courant
L’épisode du Congrès de Zurich symbolise toute la biographie intellectuelle de l’un(e) des plus importants représentants du socialisme du XXe siècle. Né il y a 150 ans, le 5 mars 1871, à Zamosc [près de Lublin], dans la Pologne occupée par les tsars, Rosa Luxemburg a passé sa vie dans les marges, luttant contre de nombreuses adversités et allant toujours à contre-courant. D’origine juive, handicapée toute sa vie, elle s’installe à vingt-six ans en Allemagne, où elle ne parvient à obtenir la citoyenneté que par un mariage arrangé. Pacifiste convaincue au moment de la Première Guerre mondiale, elle a été emprisonnée à plusieurs reprises pour ses idées. Elle était une ardente ennemie de l’impérialisme pendant une nouvelle et violente période coloniale. Elle s’est battue contre la peine de mort au milieu de la barbarie. Elle était avant tout une femme et vivait dans des mondes habités exclusivement par des hommes. Elle a souvent été la seule présence féminine à l’Université de Zurich, où elle a obtenu son doctorat en 1897 avec une thèse sur le développement industriel de la Pologne, et parmi les dirigeants du Parti social-démocrate allemand. Dans ce parti, comme première femme, elle a été nommée la professeure à l’école centrale de formation des cadres [en remplacement d’Hilferding] – un poste qu’elle a occupé entre 1907 et 1913. Durant cette période elle a développé le projet inachevé d’écrire une Introduction à l’économie politique, dont la première édition allemande sera publiée en 1925 et publiera en 1913 L’accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme. [Dans le cadre du projet de publication des œuvres complètes de Rosa Luxemburg par les Editions Smolny, en collaboration avec les Ed. Agone, une version française de l’Introduction à l’économie politique, accompagnée de divers documents, a été publiée en 2008; de même une nouvelle version française L’accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme suivi du texte Critique des critiques a été publié en novembre 2019.]

Ces difficultés ont été aggravées par son esprit indépendant et son autonomie – une vertu qui est souvent pénalisée même dans les partis politiques de gauche. Avec son intelligence vive, Luxemburg a su élaborer de nouvelles idées et a su les défendre, sans crainte de manquer de révérence et même avec une franchise désarmante, en présence de personnalités du calibre d’August Bebel ou de Karl Kautsky qui avaient eu le privilège de se former au contact direct d’Engels. Son but n’était pas de répéter les termes de Marx, mais de les interpréter historiquement et, si nécessaire, d’élargir son analyse. Exprimer librement son opinion et exercer le droit d’exprimer des positions critiques au sein du parti étaient pour elle des exigences indispensables. Le parti doit être un espace où les différentes positions peuvent coexister, si ceux qui y adhèrent ont en commun ses principes fondamentaux.

Parti, grève, révolution
Elle a réussi à surmonter les nombreux obstacles qu’elle a rencontrés et, à l’occasion du tournant réformiste d’Eduard Bernstein et du débat passionné qui a suivi, elle est devenue une figure bien connue de la principale organisation du mouvement ouvrier européen. Si, dans le célèbre texte [synthèse des trois essais publiés dans la revue Die Neue Zeit dès 1896], Les prémisses du socialisme et les tâches de la social-démocratie (1899), Bernstein avait invité le parti à couper ses liens avec le passé et à se transformer en une simple force gradualiste, Rosa Luxemburg, en 1899, dans la brochure Réforme sociale ou révolution? – [dont la première est la synthèse d’articles publiés dans la Leipziger Volkszeitung du 21 au 28 septembre 1898] – a répondu avec fermeté que, dans toutes les périodes de l’histoire, «le travail légal de réformes ne possède aucune autre forme motrice propre, indépendante de la révolution; il ne s’accomplit dans chaque période historique que dans la direction que lui a donnée l’impulsion de la dernière révolution». Ceux qui pensaient pouvoir réaliser dans «la mare aux grenouilles du parlementarisme bourgeois» les mêmes changements que la conquête révolutionnaire du pouvoir politique aurait rendus possibles n’avaient pas choisi «en réalité une voie plus paisible, plus sûre et plus lente conduisant au même but; mais plus exactement un but différent». Ils avaient accepté le monde bourgeois et son idéologie.

Il ne s’agissait pas d’améliorer l’ordre social existant, mais d’en construire un entièrement différent. Le rôle des syndicats – qui ne pouvaient qu’arracher aux patrons des conditions plus favorables dans le cadre du mode de production capitaliste – et la Révolution russe de 1905 lui ont donné l’occasion d’élaborer sur les thèmes et les actions qui pourraient entraîner une transformation radicale de la société. Dans son ouvrage Grève de masse, parti et syndicats (1906), analysant les principaux événements qui se sont déroulés dans de vastes régions de l’Empire russe, elle souligne l’importance fondamentale des couches plus larges du prolétariat, généralement non organisées. Pour elle, ce sont les masses qui ont été les véritables protagonistes de l’histoire. Elle fait remarquer qu’en Russie, «l’élément de spontanéité» (concept pour lequel on lui reproche d’avoir surestimé la conscience de classe présente dans les masses) a été pertinent et que, par conséquent, le rôle du parti ne doit pas être de préparer la grève, mais de se placer à la «direction politique de tout le mouvement».

Pour Rosa Luxemburg, la grève de masse est «le pouls vivant de la révolution et, en même temps, sa force motrice la plus puissante». C’est la véritable «forme de manifestation de la lutte prolétarienne dans la révolution». Il ne s’agit pas d’une action unique, mais du moment récapitulatif d’une longue période de lutte des classes. On ne pouvait d’ailleurs pas ignorer que «dans la tourmente de la période révolutionnaire, le prolétaire se transforme de père de famille prudent qui exige un subside [«pour chômer un Premier Mai»], en un “révolutionnaire romantique” pour qui même le bien suprême, la vie, à plus forte raison le bien-être matériel, n’a que peu de valeur en comparaison du but idéal de la lutte». Les travailleurs y acquièrent une conscience et une maturité. En témoignent les grèves de masse en Russie, qui sont passées «insensiblement de l’ordre économique à l’ordre politique, en sorte qu’il est impossible de tracer la limite entre eux». (Grève de masses, parti et syndicats, Ed. François Maspero, Bibliothèque socialiste, 1968, p. 50 et 44)

Le communisme est synonyme de liberté et de démocratie
Sur le thème des formes d’organisation politique et, plus précisément, sur le rôle du parti, Rosa Luxemburg était, dans ces années-là, le protagoniste d’un autre débat violent, cette fois-ci avec Lénine. Dans l’ouvrage [de plus de 130 pages] «Un pas en avant, deux pas en arrière» (1904), le dirigeant bolchevique défend les choix faits lors du deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe et conçoit le parti comme un noyau compact de révolutionnaires professionnels, une avant-garde qui doit diriger les masses. Rosa Luxemburg objecte dans Problèmes d’organisation de la social-démocratie russe [article publié dans les numéros 42 et 43 de la Neue Zeit, en 1904 et aussi dans l’Iskra, organe de la social-démocratie russe] qu’un parti extrêmement centralisé génère une dynamique très dangereuse: «l’obéissance aveugle des militants au pouvoir central». Le parti devait développer la participation sociale, et non l’étouffer, «maintenir vivante la juste appréciation des formes de lutte». Marx avait écrit que «chaque étape du mouvement réel était plus importante qu’une douzaine de programmes». Rosa Luxemburg a étendu ce postulat et a affirmé que «les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l’infaillibilité du meilleur “Comité central“». (Marxisme contre dictature, Ed. Spartacus, Paris, 1946, p. 33) [2]

Cette polémique a pris encore plus d’importance après la révolution soviétique de 1917, à laquelle elle a apporté son soutien inconditionnel. Préoccupée par les événements en Russie (à commencer par la manière dont la réforme agraire commençait à être abordée), Rosa Luxemburg a été la première dans le camp communiste à constater qu’un «régime de siège prolongé» exercerait une «influence dégradante sur la société». Dans son ouvrage, publié de manière posthume, La Révolution russe [3] elle a réitéré que la mission historique du «prolétariat arrivé au pouvoir» était de «créer une démocratie socialiste à la place de la démocratie bourgeoise, et non de détruire toutes les formes de démocratie». Pour elle, le communisme signifiait une «participation plus active et plus libre des masses populaires dans une démocratie sans limites» qui n’envisageait pas de dirigeants infaillibles pour les guider. Un horizon politique et social véritablement différent ne serait atteint qu’à travers ce processus compliqué et non pas si l’exercice de la liberté était «réservé aux seuls partisans du gouvernement et aux membres d’un seul parti». [Voir en français, la publication récente, Rosa Luxemburg, Sur la révolution russe et autres textes 1917-1918, Editions L’Escalier, mai 2020]

Elle était fermement convaincue que «le socialisme, de par sa nature, ne peut être accordé par en haut». Il était censé étendre la démocratie, et non la réduire. Elle a affirmé que l’on pouvait «décréter ce qui est négatif, la destruction, mais pas ce qui est positif, la construction». C’était un «terrain vierge» et seule «l’expérience pouvait corriger et ouvrir de nouvelles voies». La Ligue Spartacus – formée en 1914 après la rupture avec le parti social-démocrate allemand, et devenue plus tard le Parti communiste allemand – ne prendra le pouvoir que «par la volonté claire et indubitable de la grande majorité des masses prolétariennes de toute l’Allemagne».

Tout en pratiquant des options politiques opposées, les sociaux-démocrates et les bolcheviks avaient tous deux conçu à tort la démocratie et la révolution comme deux processus alternatifs. Au contraire, le cœur de la théorie politique luxemburgiste est centré sur leur unité indissoluble. Son héritage a été écrasé entre ces deux forces: les sociaux-démocrates, complices de son assassinat brutal à l’âge de 47 ans par des milices paramilitaires, l’ont combattue sans relâche pour les accents révolutionnaires de sa pensée, tandis que les staliniens ont pris soin de ne pas diffuser son héritage en raison du caractère critique et libertaire de sa pensée.

Contre le militarisme, la guerre et l’impérialisme
L’autre pierre angulaire de ses convictions et de son militantisme était la combinaison de l’opposition à la guerre et de l’agitation antimilitariste. Sur ces questions, Rosa Luxemburg a su moderniser le bagage théorique de la gauche et faire adopter lors des congrès de la Deuxième Internationale des résolutions clairvoyantes qui, si elles n’avaient pas été ignorées, auraient contrecarré les plans tracés par les partisans de la Première Guerre mondiale. La fonction des armées, le réarmement constant et la répétition des guerres ne doivent pas être compris uniquement à travers les catégories classiques du XIXe siècle. Elles étaient, comme on l’a affirmé à plusieurs reprises, des forces qui réprimaient les luttes ouvrières, des instruments utiles aux intérêts de la réaction et qui, de plus, produisaient des divisions dans le prolétariat, mais elles répondaient aussi à un objectif économique précis de l’époque. Le capitalisme a besoin de l’impérialisme et de la guerre, même en temps de paix, pour augmenter la production, ainsi que pour conquérir, dès que les conditions se présentent, de nouveaux marchés dans les périphéries coloniales hors d’Europe. Comme elle l’a déclaré dans L’accumulation du capital, «la violence politique n’était que le véhicule du processus économique». Cette déclaration a été suivie par l’une des thèses les plus controversées de son travail, à savoir que le réarmement était indispensable pour faire face à l’expansion productive du capitalisme.

C’était un scénario très différent des représentations optimistes des réformistes et, pour le décrire au mieux, Rosa Luxemburg a utilisé un slogan qui était destiné à avoir un grand succès: «socialisme ou barbarie». Elle explique que cette dernière ne peut être évitée que par la lutte consciente des masses et, comme l’opposition au militarisme nécessite une forte conscience politique, elle fait partie des partisans les plus convaincus de la grève générale contre la guerre – une arme que beaucoup de gens de gauche, dont Marx, sous-estiment. Le thème de la défense nationale devait être utilisé contre les nouveaux scénarios de guerre et le mot d’ordre «guerre contre guerre» devait devenir «le point central de la politique prolétarienne». Comme elle l’écrit dans La crise de la social-démocratie (1916), également connue sous le titre de Juniusbroschüre [La brochure de Junius] la Deuxième Internationale a implosé parce qu’elle n’a pas réussi à «réaliser une tactique et une action communes du prolétariat dans tous les pays». Par conséquent, le prolétariat devait désormais avoir comme «objectif principal», même en temps de paix, de «lutter contre l’impérialisme et de prévenir les guerres». [Voir Œuvres complètes – Tome IV – La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907-1916), Ed. Smolny –Ed. Agone, 2014]

Sans perdre de sa tendresse
Cosmopolite, citoyenne de «ce qui est à venir», elle dit se sentir chez elle «partout dans le monde, là où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes humaines». Passionnée de botanique et amoureuse des animaux, comme en témoignent ses lettres, c’était une femme d’une sensibilité extraordinaire, qui est restée intacte malgré les expériences amères que la vie lui a réservées. Pour la co-fondatrice de la Ligue Spartacus, la lutte des classes n’était pas épuisée par une augmentation des salaires. Rosa Luxemburg ne voulait pas être une simple épigone et son socialisme n’a jamais été économiciste.

Immergée dans les drames de son temps, elle cherche à innover le marxisme sans en remettre les fondements en question. Sa tentative est un avertissement constant aux forces de gauche de ne pas limiter leur action politique à la réalisation de palliatifs fades et de ne pas abandonner l’idée de changer l’état actuel des choses. Sa façon de vivre, la capacité avec laquelle elle a réussi à mener de front l’élaboration théorique et l’agitation sociale, sont une leçon extraordinaire, inchangée au fil du temps, qui parle à la nouvelle génération de militant·e·s qui a choisi de poursuivre les nombreux combats qu’elle a entrepris. (Texte envoyé par l’auteur à la rédaction de A l’Encontre le 18 février ; traduction de l’italien par la rédaction A l’Encontre)

References
[1] Dans cet article Marcello Musto cite Rosa Luxemburg en utilisant la collection de textes établie par Lelio Basso en 1967: Rosa Luxemburg, Scritti Politici, Ed. Riuniti, 1967. Les références exactes (pages, chapitres, etc.) de la collection faite par Lelio Basso ne sont pas fournies. Nous nous sommes efforcés, pour l’essentiel, dans la traduction de cet article, de fournir les références précises des traductions françaises des contributions de Rosa Luxemburg et d’indiquer l’important travail, récent et en cours, de traduction (enfin) en français, des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg par les éditions Smolny et Agone. (Réd. A l’Encontre)

[2] La réponse de Lénine, intitulée de même «Un pas en avant, deux pas en arrière», a été refusée de publication par K. Kautsky dans la Neue Zeit. En outre, il serait univoque de ne pas mentionner, pour faire écho à cette réflexion de Rosa Luxemburg, ce qu’écrivait Lénine à propos de «l’autoritarisme»: «L’histoire en général, et plus particulièrement l’histoire des révolutions, est toujours plus riche de contenu, plus variée, plus “ingénieuse” que ne le pensent les meilleurs partis, les avant-gardes les plus conscientes des classes les plus avancées», in La maladie infantile du communisme, Œuvres, T.31, pp.91-92. (Réd. A l’Encontre)

[3] Pour comprendre le contexte dans lequel Rosa Luxemburg écrit les essais qui seront publiés, en fin 1921, sous le titre La Révolution Russe, il est quasi impératif pour les lecteurs et lectrices de langue française de se rapporter à l’ouvrage de John Peter Nettl, datant de 1966 (Oxford University Press), et dont la traduction française est parue en 1972, en deux volumes – dans la collection Bibliothèque socialiste animée par Georges Haupt – auprès des Editions François Maspero, en 1972, sous le titre: La Vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg. Sur la publication de la Révolution russe, J.P. Nettl consacre des dizaines de pages – pp.658-685, volume II – au contexte interconnecté, allemand et russe, et à la «vision» de Rosa Luxemburg à propos de la révolution russe initiée en 1917 et à la conjoncture révolutionnaire en Allemagne en 1918. J.P. Nettl conclut fort bien: «L’essai de Rosa Luxemburg sur la révolution russe est célébré aujourd’hui comme une accusation quasi prophétique contre les bolchéviks. C’est en partie justifié. Mais nous lui rendrons mieux justice encore si nous le lisons comme un exposé de révolution idéale et qui serait rédigé – comme c’est souvent le cas chez Rosa Luxemburg – sous forme de dialogue critique, en l’occurrence avec la révolution bolchévik d’Octobre. Ceux qui recherchent une critique des fondements mêmes de la révolution bolchévik devront s’adresser ailleurs.» (p. 685)

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Marx 2018 Duex Siècles D’actualité

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Marxisme-Histoire. Comment est né «Le Capital» de Marx

L’ouvrage, qui peut-être plus que tout autre a le plus contribué à changer le monde, au cours de ces 150 dernières années, a connu une longue et très difficile gestation.

Marx commença à écrire Le Capital seulement plusieurs années après le début de ses études de l’économie politique. Il avait critiqué la propriété privée et le travail aliéné propre à la société capitaliste depuis 1844; mais ce ne fut qu’après la [première] crise financière de 1857 qui éclata aux Etats-Unis, puis se diffusa en Europe, qu’il s’est senti obligé de mettre ses incessantes recherches de côté pour commencer à rédiger ce qu’il nommait son «Economie».

La crise, les Grundrisse et la pauvreté
Avec l’irruption de la crise, Marx pressentit la naissance d’une nouvelle période de bouleversements sociaux. Et, dès lors, il considéra que le plus urgent consistait à fournir au prolétariat la critique du mode de production capitaliste, fondement indispensable pour son dépassement. C’est ainsi que naquirent les Grundrisse [ Manuscrits de 1857-1858, Ed. Sociales, 2011], huit cahiers substantiels abordant les formations économiques précapitalistes et esquissant quelques caractéristiques de la société communiste en soulignant l’importance de la liberté et du développement de chaque individu. Le mouvement révolutionnaire, qu’il croyait devoir être engendré par la crise, resta une illusion et Marx ne publia pas ses manuscrits, conscient de ce qui le séparait encore de la pleine maîtrise de la matière à laquelle il s’affrontait. La seule partie de sa recherche qu’il confia à un éditeur, après une profonde réélaboration du Chapitre sur l’argent, futContribution à la critique de l’économie politique [ Zur Kritik der politischen Ökonomie], texte qui fut publié en 1859 et qui n’a été l’objet d’une recension que par une personne: Engels.

Le projet de Marx était de diviser son œuvre en six livres. Ces derniers auraient dû être consacrés: au capital, à la propriété foncière, au travail salarié, à l’Etat, au commerce extérieur et au marché mondial. Mais lorsqu’en 1862, à cause de la guerre de Sécession aux Etats-Unis, le New York Tribune licencia ses collaborateurs européens, Marx – qui avait travaillé pour ce quotidien américain durant plus d’une décennie – et sa famille se retrouvèrent plongés dans des conditions de pauvreté terribles, les mêmes dont ils avaient souffert au cours des premières années de leur exil londonien. Il ne disposait plus que de l’aide d’Engels, auquel il écrivit: chaque jour ma femme me dit qu’elle voudrait être dans la tombe, avec les enfants, et, en vérité, «je ne peux lui en faire le reproche parce que les humiliations et les afflictions que nous devons subir sont indescriptibles». Sa situation était si désespérée que, dans les semaines les plus sombres, la nourriture venait à manquer pour ses filles au même titre que pour lui le papier afin d’écrire. Il essaya d’obtenir un emploi dans les chemins de fer anglais. Mais il ne put l’obtenir à cause de sa piètre calligraphie. En conséquence, afin de pouvoir faire face à l’indigence, le travail central de Marx a continué à subir d’importants retards.

L’explication de la plus-value et la maladie du charbon (anthrax)
Malgré cela, durant cette période, dans un très long manuscrit, portant le titre Théories sur la plus-value, il accomplit un examen attentif, minutieux et critique de la façon dont tous les principaux économistes avaient traité, de manière erronée, de la plus-value comme profit ou rente. Pour Marx, à l’opposé, la plus-value constituait la forme spécifique grâce à laquelle se manifeste l’exploitation capitaliste. Les ouvriers passent une partie de leur journée à travailler gratuitement pour le capitaliste. Ce dernier cherche, de toutes les manières possibles, à générer de la plus-value au moyen du surtravail: «il ne suffit pas que l’ouvrier produise en général, il doit produire de la plus-value», autrement dit il doit servir à l’auto-valorisation du capital. Le vol (la soustraction), ne serait-ce que de quelques minutes, de son temps de repas ou de pause implique le déplacement d’une masse considérable de richesse dans les poches des patrons. Le développement intellectuel, l’accomplissement de fonctions sociales, les temps festifs sont, pour le capital, «pure et simple fanfreluche». «Après moi le déluge!» était selon Marx (y compris au regard de la question écologique, qu’il a prise en compte comme peu d’auteurs de son époque) la devise des capitalistes. Même si, après cela, de manière hypocrite, ils s’opposaient à la législation sur les fabriques au nom de la «pleine liberté du travail». La réduction de la durée de la journée de travail, ainsi que l’augmentation de la valeur de la force de travail vont devenir dès lors le premier terrain sur lequel allait se manifester la lutte des classes.

En 1862, Marx choisit enfin le titre de son ouvrage, Le Capital. Il pensait pouvoir rapidement donner une forme définitive à la version entreprise, mais aux vicissitudes financières très dures se sont ajoutés de très graves problèmes de santé, avec l’apparition de ce que sa femme, Jenny, nomma «la terrible maladie», contre laquelle Marx devra se battre pendant des années. Il fut atteint par l’anthrax, une horrible infection qui se manifestait par l’apparition sur toutes les parties du corps d’abcès cutanés et par une furonculose étendue et affaiblissante. Puis, atteint d’un grave ulcère, il fut opéré et «se trouva pendant une longue période entre la vie et la mort». Sa famille fut alors, plus que jamais, au bord du gouffre.

Néanmoins, le Maure – c’était son surnom – s’est ressaisi. Et, jusqu’à décembre 1865, il accomplit la véritable et authentique version de ce qui deviendra son magnum opus. En outre, dès l’automne 1864, il participa assidûment aux réunions de l’Association internationale des travailleurs pour laquelle il rédigea, durant huit années d’intenses activités, les principaux documents politiques. Il étudiait le jour à la bibliothèque [The British Library], pour être au courant des nouvelles découvertes et pouvoir, la nuit, faire progresser son manuscrit. Telle était l’épuisante routine à laquelle Marx se soumit jusqu’à l’épuisement de toute son énergie et à l’exténuation de son corps.

Même s’il avait réduit son projet initial de six livres à trois consacrés au capital, Marx ne voulait pas abandonner le dessein de les publier tous ensemble. Il écrivit à Engels: «Je ne peux me résoudre à donner [à l’éditeur] quoi que ce soit avant que le tout soit devant moi. Quelles que soient les lacunes qu’ils [les manuscrits] peuvent contenir, c’est là la valeur de mes livres: ils constituent une totalité artistique [au sens d’une activité qui fait naître], un résultat obtenu seulement grâce à ma méthode de pas les donner à imprimer avant que je les aie en totalité devant moi.» Le dilemme de Marx – «parfaire une partie du manuscrit et la remettre à l’éditeur ou terminer le tout avant de le publier» – a été résolu par les circonstances. Marx subit une autre attaque d’anthrax plus virulente que toutes les précédentes et fut en danger de mort. Il écrivit à Engels avoir «risqué sa peau»; les médecins lui avaient dit que les causes de sa rechute résidaient dans l’excès de travail et les veilles nocturnes répétées: «La maladie trouvait sa source dans la tête.» Par la suite, Marx décida de se concentrer sur le Livre premier, au cœur duquel se trouve le «procès de production du capital».

Cependant les furoncles continuaient à le tourmenter, durant des semaines entières, Marx fut incapable de rester assis. Il essaya de s’opérer lui-même, il se procura un rasoir bien affilé, et confia à Engels avoir «extirpé cette chose damnée». Cette fois, l’achèvement de l’œuvre n’a pas été retardé à cause de «la théorie», mais pour des «raisons physiques et prosaïques».

Lorsqu’en avril 1867 le manuscrit fut enfin achevé, il demanda à son ami de Manchester [Engels] – qui l’avait sans cesse aidé durant deux décennies – de lui envoyer de l’argent, afin de récupérer «les vêtements et la montre mis en gage au Mont-de-Piété». Marx, qui avait vécu avec le minimum indispensable et sans ces objets, ne pouvait se rendre en Allemagne, où il était attendu pour remettre le manuscrit à l’éditeur.

Les corrections des épreuves se sont prolongées durant tout l’été, et lorsque Engels fit remarquer à Marx que l’exposition de la forme valeur était trop abstraite et que cela «témoignait de la virulence des furoncles», Marx lui répondit: «J’espère que la bourgeoisie se souviendra de mes abcès jusqu’à son dernier jour.»

Le Capital fut publié le 11 septembre 1867. Un siècle et demi après sa publication, il compte parmi les livres les plus traduits, les plus vendus, les plus discutés et débattus au cours de l’histoire l’humanité. Pour qui veut comprendre en quoi consiste vraiment le capitalisme et de même pourquoi les salariés doivent lutter pour une «forme supérieure de société, dont le principe fondamental soit le plein et libre développement de chaque individu», Le Capital est, aujourd’hui plus que jamais, une lecture qui simplement s’impose.

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Le dernier voyage de Marx

Le 2 décembre 1881 mourait d’un cancer du foie Jenny von Westphalen, la femme qui, pendant toute son existence, avait été aux cotés de Marx et en avait partagé les affres et la passion politique. Ce fut pour ce dernier une perte fatale.
Ainsi, à la douleur morale causée par la perte de sa femme, vint s’ajouter la douleur physique. Pendant le mois d’octobre, en effet, Marx fut frappé par une bronchite virulente qui engendra une grave pleurésie. Sa santé devint alors si précaire que, comme il l’avoua à son ami, l’économiste russe Nikolaï Danielson, dans un des moments les plus critiques il fut « sur le point de tourner le dos à ce monde de malheurs [1]. »
À cette époque Marx était en train de préparer une vaste chronologie des principaux événements politiques, sociaux et économiques de l’histoire mondiale. Entre fin 1880 et début 1881, il s’était plongé dansLa société archaïque de Lewis Morgan (1887) ;Java : du gouvernement d’une colonie (1861) de James Money ; Le village aryen en Inde et à Ceylan (1880) de John Phear ; ainsi que l’Histoire de l’origine des institutions (1875) de Henry Maine, rédigeant, comme à son habitude, des synthèses de chaque ouvrage. Un peu plus tard, dans un autre cahier rédigé en 1882, il avait retranscrit des pages choisies de La condition primitive de l’Homme de John Lubbock[2]. En outre, à partir de 1881, Marx recommença aussi à s’occuper de mathématiques, discipline avec laquelle il avait déjà eu occasion de se mesurer à plusieurs reprises. Il concentra son attention sur le calcul différentiel, sujet qu’il avait probablement jugé intéressant pour mettre à l’épreuve sa méthode d’analyse sociale.

LE RETOUR À L’HISTOIRE
Toutefois, entre l’automne 1881 et l’hiver 1882, il allait consacrer l’essentiel de son énergie intellectuelle aux études historiques. Dans ce cadre, il conçut une chronologie critique dans laquelle il répertoria, année par année, les plus importants événements historiques depuis le premier siècle de notre ère, en en résumant les causes et les traits marquants. Il s’agissait de la même méthode déjà employée dans la rédaction de ses Notes sur l’histoire indienne (664-1858) [3] , rédigées entre l’automne 1879 et l’été 1880, à partir du livre de Robert Sewell, Histoire analytique de l’Inde (1870) [4]. Ainsi il entendait, une fois de plus, mettre ses conceptions à l’épreuve des événements réels ayant marqué le sort de l’humanité. Dès lors, il ne se focalisa pas uniquement sur les mutations productives, mais concentra son attention sur la question fondamentale du développement de l’État moderne, par-delà tout déterminisme économique[5].
Pour ce faire, Marx eut recours, à côté de quelques références mineures dont il n’est pas fait mention dans ses notes, essentiellement à deux livres. Le premier, Histoire des peuples d’Italie (1825) de l’italien Carlo Botta, publié en français en trois volumes ; le second, Histoire mondiale à l’usage du peuple allemand (1844-57) de Friedrich Schlosser, paru à Francfort, en 18 volumes, ouvrage qui connut à l’époque un grand succès et une diffusion importante. À partir de ces deux ouvrages, Marx remplit deux cahiers.
Les résumés, interrompus parfois par de courts commentaires critiques, ont été rédigés par Marx en allemand, en anglais et en français [6].
Dans le premier cahier, il procéda à la classification, par ordre chronologique et sur un total de 143 pages rédigées, de certains événements majeurs ayant eu lieu entre 91 avant notre ère et 1370. Il prit comme point de départ l’histoire de la Rome antique, pour passer ensuite à la chute de l’empire romain, en passant par l’importance historique de Charlemagne, le rôle de Byzance, les républiques maritimes italiennes, le développement du féodalisme, les croisades, ainsi qu’une description des califats de Bagdad et de Mossoul. Dans le deuxième cahier, qui compte 145 pages, avec des notes allant de 1308 à 1469, le sujet principal porte sur les progrès économiques ayant eu lieu en Italie [7] et la situation politique et économique en Allemagne entre le XIVe et le XVe siècle ; alors que, dans le troisième cahier, au cours de 141 pages couvrant la période 1470-1580, Marx s’occupe du conflit entre la France et l’Espagne, de la République florentine à l’époque de Jérôme Savonarole et de la réforme protestante introduite par Luther. Enfin, dans le quatrième cahier, se composant de 117 pages, il résume la grande quantité de conflits religieux intervenus en Europe entre 1577 et 1648 [8].
À coté de ces quatre cahiers, où figurent des extraits des ouvrages de Botta et Schlosser, Marx en rédigea un cinquième, que l’on peut considérer remonter à la même époque et sur la même ligne de recherche. Dans ce dernier cahier, à partir de l’ Histoire de la République de Florence (1875) de l’Italien Gino Capponi, il rédigea les notices concernant la période allant de 1135 à 1433, alors qu’il rédigea la section relative à la période 1449-1485 à partir de l’ouvrage Histoire du peuple anglais (1877) de John Richard Green. Sa santé chancelante ne lui permit pas de faire davantage, et ses notes s’arrêtent donc à la paix de Westphalie de 1648, c’est-à-dire aux traités qui mirent fin à la guerre de Trente Ans.
Quand enfin ses conditions de santé s’améliorèrent, il fut nécessaire de prendre toutes mesures utiles pour prévenir une rechute [9]. Ainsi, accompagné par sa fille Eleanor, Marx se déplaça à Ventnor, localité de l’île de Wight au climat doux, où il avait déjà séjourné à plusieurs reprises par le passé et qui paraissait adaptée aux circonstances. Il y resta pendant les deux premières semaines de 1882.
Pour pouvoir se balader, sans trop de difficultés, et être par là même « moins dépendant des aléas du climat », il fut obligé de porter « en cas de besoin » un respirateur, qu’il compara à « une muselière [10] ». Même dans de telles circonstances, Marx ne renonça jamais à l’ironie, avouant à sa fille Laura que la véhémence avec laquelle, en Allemagne, les journaux bourgeois avaient annoncé sa « mort, ou tout de même son imminence inéluctable » l’avait « beaucoup amusé [11] ».
Malgré son très mauvais état physique, il continuait à suivre de près les principaux événements de l’actualité politique. Suite à un discours du chancelier allemand devant le Parlement, au cours duquel Bismarck n’avait pas pu ignorer la profonde méfiance avec laquelle les travailleurs avaient accueilli les propositions du gouvernement, il écrivit à Engels : « je considère comme une grande victoire, non seulement pour l’Allemagne mais aussi pour l’étranger, le fait que Bismarck ait avoué devant leReichstag que les ouvriers se fichent de son socialisme d’État [12] ».
Malheureusement sa bronchite devint néanmoins chronique et, une fois de retour à Londres, le séjour dans un lieu chaud devint indispensable, afin d’envisager une guérison complète. L’île de Wight n’avait pas fait l’affaire. Gibraltar n’était pas envisageable, car pour y entrer, il aurait dû exhiber un passeport dont il était précisément démuni en sa qualité d’apatride. L’Empire de Bismarck était, quant à lui, sous la neige, et toujours interdit à Marx, alors que l’Italie n’était pas non plus envisageable car, comme le formula Engels : « la première ordonnance pour les convalescents est celle d’éviter d’être embêtés par la police [13] ».
Avec l’aide de leur médecin commun, Bryan Donkin, et de Paul Lafargue, le gendre de Marx, Engels persuada ce dernier de se rendre à Alger, ville réputée à l’époque parmi les personnes qui, en Angleterre, pouvaient se permettre de s’y rendre afin d’échapper aux rigueurs de l’hiver [14].
Marx quitta Londres le 9 février et, sur le chemin vers la Méditerranée, s’arrêta à Argenteuil, un faubourg de Paris où vivait sa fille aînée Jenny. Après avoir traversé la France en train, il parvint à Marseille le 17 février. Là, il acheta un billet pour le premier navire en partance pour l’Afrique[15] et, le lendemain, par un froid après-midi d’hiver, il fit la queue avec les autres voyageurs, dans le port de Marseille, en attendant de s’embarquer. Il avait avec lui deux valises remplies d’habits chauds, de médicaments et quelques livres. Le bateau Said quitta le port à cinq heures de l’après-midi en direction d’Alger, où Marx demeura pendant 72 jours, seule période de sa vie passée loin de l’Europe [16].

LE VOYAGE À ALGER ET LES REFLEXIONS SUR LE MONDE ARABE
Marx parvint à destination, après une traversée orageuse de 34 heures, le 20 février. Le lendemain, il annonça à Engels que son « corpus delicti a[vait] atterri à Alger gelé jusqu’à la moëlle ».
Il s’installa à l’Hôtel-Pension Victoria, dans la zone du Mustapha supérieur. Depuis sa chambre, située idéalement avec la vue sur le port d’un côté et les montagnes de Kabylie à l’horizon de l’autre, il jouissait d’une « situation magnifique », avec la possibilité d’apprécier le « merveilleux mélange européo-africain [17] ».
La seule personne connaissant l’identité de ce monsieur polyglotte qui venait de débarquer était Albert Fermé, juge de paix et disciple de Charles Fourier, arrivé à Alger en 1870 après une période d’emprisonnement en raison de son opposition au Second Empire en France. Il fut le seul compagnon de Marx et son guide dans ses explorations, toujours prêt à répondre à ses curiosités concernant ce monde inconnu.
Malheureusement, au fil des jours, la santé de Marx ne s’améliora guère. Il était toujours torturé par la bronchite et par une toux intarissable qui l’empêchait de dormir. Pire, le climat pluvieux et humide dans lequel baignait Alger à cette époque de l’année favorisa une nouvelle attaque de pleurite. Alger était frappée par le pire hiver depuis dix ans, et Marx écrivit à Engels : « la seule différence entre ma tenue à Alger et celle que je portais sur l’île de Wight est que j’ai pu remplacer mon manteau de rhinocéros par un manteau plus léger ». Au point qu’il envisagea de se déplacer 400 km plus au sud, à Biskra, un village aux portes du Sahara, mais son mauvais état de santé le dissuada d’entreprendre un tel voyage. Il entama alors un long cycle de traitements. Il fut pris en charge par le meilleur médecin d’Alger, le docteur Stéphan, qui lui fit une ordonnance à base d’arséniate de sodium et d’un sirop mélangeant des opiacés et de la codéine, censés lui permettre de dormir la nuit. Le même médecin lui imposa de réduire au minimum les efforts physiques et de ne s’atteler à « aucun genre de travail intellectuel, sauf un peu de lecture distrayante ». Pourtant, le 6 mars, sa toux s’aggrava, provoquant des hémorragies à plusieurs reprises. Il lui fut dès lors interdit de sortir de l’hôtel et même de converser : « à présent, la paix, la solitude et le silence sont pour moi une obligation civique ». « Au moins – écrivit-il à Engels – le docteur Stéphan, tout comme mon cher docteur Donkin [à Londres], n’a pas oublié le cognac ».
La thérapie la plus douloureuse fut celle consistant en une série de dix vésicatoires, que Marx parvint à réaliser grâce à l’aide chanceuse d’un autre patient, un jeune pharmacien. Après une série d’applications de collodion sur la poitrine autant que sur le dos, et l’incision des vessies ainsi obtenues, M. Casthelaz parvint à lui extraire, petit à petit, le liquide en excès dans les poumons.
Très mal à point, Marx commençait à regretter le choix d’un tel voyage. Il se plaignit, auprès de son gendre Lafargue, du fait que « depuis le départ de Marseille », sur la côte d’Azur, l’autre destination qu’il avait envisagée, il avait fait « un temps absolument splendide » [18]. Dans la deuxième moitié du mois de mars il avoua à Jenny : « avec cette expédition, folle et malavisée, j’ai recouvré exactement le même état de santé qu’avant le départ » de Londres. Il précisa avoir nourri beaucoup de doutes sur un voyage aussi lointain, mais Engels et Donkin avaient été « partisans tout feu tout flamme pour l’Afrique, sans bien se renseigner ni l’un ni l’autre [19] ». À son avis, « il eut été préférable de se renseigner avant de s’aventurer dans une telle «chasse aux oies sauvages* [20] ».
Le 20 mars il annonça à Lafargue la suspension momentanée du traitement, car, aussi bien sur le thorax que sur les épaules, il ne lui restait plus aucune partie étanche. Son corps lui rappelait la vision d’« un champ de melons en miniature ». Toutefois, il retrouvait « petit à petit » le sommeil, ce qui le soulageait énormément : « qui n’a pas connu d’insomnies ne saurait éprouver la bienfaisante sensation que l’on a quand la peur des nuits passées sans sommeil finit par reculer [21] ».
Néanmoins son essoufflement allait s’accroître avec l’éclosion nocturne des vessies, l’obligation de rester pansé, et l’interdiction absolue de se gratter. Ayant appris, à la lecture des bulletins météo, qu’après son départ le temps en France « avait été splendide », et repensant à l’idée originelle d’une guérison rapide, Marx écrivit à Engels qu’« un homme ne devrait jamais se leurrer avec des visions trop optimistes ». Car, malheureusement, pour « un esprit sain dans un corps sain il a[vait] encore du travail[22] ».
Mais ses douleurs n’étaient pas uniquement d’ordre physique. Il souffrait également de solitude, comme le prouvent ces mots adressés à sa fille Jenny : « Il n’y aurait rien de plus enchanteur que la ville d’Alger, ni surtout que la campagne aux abords de l’été, (…) j’aurais une impression de Mille et une Nuits – me supposant en bonne santé, si j’avais autour de moi tous ceux que j’aime (sans oublier surtout les petits-fils) [23] ». Dans une lettre envoyée juste après, il avoua que ça lui aurait bien plu d’assister à l’émerveillement de Johnny, son premier neveu, devant « des Maures, des Arabes, des Berbères, des Turcs, des Nègres, bref toute cette tour de Babel et leurs costumes (souvent poétiques), ce monde oriental où se mêlent des Français ‘policés’ et de tristes Anglais [24] ».
À Engels, son camarade avec lequel il avait l’habitude de tout partager, il avoua éprouver « une profonde mélancolie, tout comme le grand Don Quichotte ». Sa pensée revenait constamment à la perte de sa compagne : « tu sais que peu de gens répugnent plus que moi aux démonstrations sentimentales ; ce serait mentir toutefois que de ne pas avouer que ma pensée est essentiellement occupée par le souvenir de ma femme, cette part du meilleur de ma vie ! » [25]. Ce qui parvenait à le distraire de sa douleur était toutefois le spectacle de la nature environnante. Ainsi il pouvait déclarer : « je n’arrive jamais à me lasser de contempler la mer de ma galerie », et être enchanté par « l’admirable clarté de la baie sous la lune [26] ».
Marx était profondément affligé par l’astreinte à s’abstenir de toute activité intellectuelle. Depuis le début de ses pérégrinations il s’était montré tout à fait conscient qu’un tel voyage allait « comporter une énorme perte de temps », mais il s’y était fait, après avoir réalisé que sa « satanée maladie endommage l’esprit même du malade [27] ».
Il écrivit à Jenny que, à Alger, « toute activité de travail était à exclure », même la correction du Capital en vue de la troisième édition allemande. Concernant la situation politique, il se borna à lire les nouvelles télégraphiques rapportées par le journal local, Le Petit Colon, et par le seul petit journal ouvrier qui lui parvenait du Vieux Continent, L’Égalité, à propos duquel il put dire, avec son sarcasme habituel, qu’ « on ne pouvait pas le considérer vraiment comme un journal ».
La correspondance du printemps 1882 montre son « désir de mener une vie active et cesser ce stupide métier d’invalide [28] », histoire d’en finir avec cette existence « vide, inutile et en outre chère ! [29] » Il avoua à Lafargue avoir été tellement occupé à ne rien faire qu’il s’était « senti proche de l’imbécillité[30] ». Témoignages qui semblent trahir sa crainte de ne pas pouvoir revenir à son existence habituelle.
L’enchaînement de toutes ces déconvenues empêcha Marx de comprendre en profondeur la réalité algérienne, et a fortiori d’étudier de près, comme l’avait souhaité Engels, le statut de « la propriété collective chez les Arabes ». Marx s’était déjà intéressé à la question foncière en Algérie sous la domination française pendant ses études d’ethnologie, d’histoire de la propriété foncière et des sociétés précapitalistes, menées à partir de 1879. Il avait recopié, dans un de ses cahiers, certains passages concernant l’importance de la propriété commune avant l’arrivée des colonisateurs français, et des changements introduits par ces derniers, à partir du livre de l’historien russe Maxime Kovalevsky, intitulé La propriété rurale commune. Raisons, processus et conséquences de sa décomposition :
La formation de la propriété privée de la terre (aux yeux du bourgeois français) est une condition nécessaire pour le progrès de l’ensemble de la sphère politique et sociale. Le maintien de la propriété commune, en tant que « forme qui soutient les tendances communistes dans les esprits » (Débats à l’Assemblée nationale, 1873), est dangereux, aussi bien pour la colonie que pour la patrie. La distribution de la propriété aux différents clans est vivement encouragée, voire ordonnée : tout d’abord en tant que moyen pour affaiblir les tribus soumises, lesquelles, néanmoins, sont constamment tentées par la révolte et, en deuxième lieu, en tant que seule façon pour envisager le transfert ultérieur de la propriété foncière des natifs aux colonisateurs. Il s’agit de la même politique appliquée par les Français ailleurs et sous d’autres régimes (…) Le but étant toujours le même : la destruction de la propriété collective indigène et sa transformation en objet de libre échange, ce qui facilite son passage ultime entre les mains des colonisateurs français [31].
Le projet de loi sur la situation algérienne, présenté au Parlement par le député de la gauche républicaine Jules Warnier, et approuvé en 1873, avait pour but « l’expropriation des populations natives par les colonisateurs européens et les spéculateurs ». L’outrecuidance française fut proche du « vol explicite », au moyen de la transformation en « propriété gouvernementale » de toutes les terres en friche réservées à l’usage commun parmi les indigènes. Un tel processus visait en outre un autre résultat : annihiler tout risque de résistance de la part des populations locales. Toujours en citant Kovalevsky, Marx nota dans ses cahiers :
La fondation de la propriété privée et l’installation des colonisateurs européens parmi les clans arabes (…) deviendra le moyen le plus efficace pour accélérer le processus de dissolution de l’union entre clans (…) L’expropriation des Arabes poursuivie par la loi [visait] : I) à procurer le plus de terres possible aux Français et II) à arracher les Arabes de leurs liens traditionnels à la terre, afin de briser la force fondamentale de l’union clanique, et, avec elle, tout risque de rébellion [32].
Cette « individualisation de la propriété foncière » aurait donc engendré non seulement un énorme avantage économique aux envahisseurs, mais aurait également permis « un objectif politique (…) : détruire les bases de la société en question[33] ». À ce propos, le 22 février 1882, le journal algérien L’Akhbar ( Les Nouvelles) avait publié un article qui documentait les injustices du système ainsi conçu. À cette époque, chaque citoyen français pouvait acquérir, en théorie, 100 hectares de terrain en Algérie, qu’il pouvait revendre par la suite à un indigène pour la somme de 40.000 francs. En moyenne, les colons revendaient une parcelle de terre payée entre 20 et 30 francs pour 300 francs.
Son mauvais état de santé empêcha Marx de se pencher sur ces questions, et personne ne lui signala l’article susmentionné. En tout cas, sa soif de connaissance restait intacte, même dans de telles circonstances. Il commença donc par explorer la zone autour de son hôtel, où était en cours un vaste chantier de reconstruction des habitations, en remarquant que « bien que les ouvriers qu’on emploie à ces travaux soient des gens d’ici, ils sont pris de fièvre. Ainsi, une partie de leur salaire consiste-t-elle en une dose quotidienne de quinine, qui leur est fournie par les entrepreneurs[34] ».
Parmi les observations qu’il parvint à résumer dans les seize lettres rédigées sur la rive méridionale de la Méditerranée [35], parfois marquées par une vision encore partiellement coloniale, les plus significatives concernent les relations sociales entre musulmans.
Après avoir été profondément frappé par l’allure des Arabes, à propos desquels il remarque que « le plus misérable des Maures surpasse le plus grand comédien d’Europe dans l’art de se draper dans son capot et de prendre une attitude pleine de naturel, de grâce et de dignité » [36], ainsi que le mélange entre classes sociales, alors que, vers la moitié du mois d’avril, il raconta à sa fille Laura avoir vu certains Arabes habillés « avec recherche, et même richement », jouant aux cartes avec d’autres portant des chemises « en lambeaux et en loques ». Pour un « vrai Musulman », ajouta-t-il :
La chance et la malchance ne sauraient établir une vraie différence entre fils de Mahomet. Cela n’influe pas sur l’égalité absolue qu’ils établissent dans leurs relations sociales. Ce n’est que lorsqu’ils sont démoralisés qu’ils prennent conscience de ces différences ; en ce qui concerne la haine envers les chrétiens et l’espoir de remporter enfin la victoire sur ces infidèles, leurs hommes politiques considèrent à juste titre ce sentiment et la pratique de l’égalité absolue (non du confort ou de la position, mais de la personnalité) comme quelque chose qui les incite à maintenir vivante la première et ne pas renoncer au second (et pourtant ils sont fichus sans un mouvement révolutionnaire) [37].
Marx s’étonna par ailleurs de la quasi-absence de l’État :
Dans aucune autre ville qui soit en même temps le siège du gouvernement central il n’existe un tel laisser- faire, laisser-passer ; la police est réduite au strict minimum, sans-gêne public inouï, c’est l’élément maure qui a introduit ces mœurs. Les musulmans en réalité n’acceptent pas la subordination. Ils ne sont ni sujets ni administrés, ils ne reconnaissent nulle autorité excepté sur les questions politiques, ce qui provoque de la part des Européens un grave malentendu [38].
Enfin, Marx s’attaqua violemment aux abus de ces derniers, aux provocations répétées des colonisateurs, sans oublier « l’arrogance impudente, la prétention, la rage vengeresse et la cruauté digne d’un Moloch » de ces derniers face au moindre acte de rébellion de la population locale, et soulignant le fait que, concernant les dommages produits par les grandes puissances dans l’histoire des occupations coloniales, « les Britanniques et les Hollandais dépassent largement les Français ». Concernant Alger, il relata à Engels le témoignage de son ami Fermé, qui, pendant sa carrière de juge de paix, avait vu appliquer « régulièrement une sorte de torture (…), du fait de la police (…) afin d’extorquer des aveux aux Arabes », exactement « comme chez les Anglais en Inde », ajouta-t-il. Le juge Fermé lui avait raconté ceci :
Quand par exemple une bande d’Arabes commet un meurtre, presque toujours pour voler, et qu’au bout de quelques temps les véritables auteurs ont été pincés, jugés et décapités, cette expiation ne suffit pas à la famille des colons lésés. Elle exige au minimum qu’on coupe un peu la tête à une demi-douzaine d’Arabes innocents (…) partout où un colon s’installe ou simplement séjourne pour ses affaires au milieu de « races inférieures », en général il se considère comme plus intouchable que le beau Guillaume 1 er [39].
Marx revint sur le sujet dans une autre occasion, en relatant à Engels une brutalité perpétrée par les autorités françaises à l’égard d’ « un pauvre voleur, un pauvre assassin professionnel d’Arabe ». À la veille de son exécution, « il découvre qu’on ne va pas le fusiller mais le guillotiner ! Et cela en violation de ce qui était convenu ! De la promesse faite ! Et en dépit de l’accord passé… » En outre :
Ses parents, comme les Français l’ont autorisé jusqu’ici, attendent qu’on leur livre le corps et la tête, de façon à recoudre la seconde au premier, et à enterrer ensuite « le tout ». Que non ! Hurlement et malédiction et vacarme ; l’autorité française a refusé, pour la première fois et catégoriquement ! À présent, si le tronc arrive au paradis, Mahomet va demander : où as-tu perdu la tête ? Ou encore, comment la tête a-t-elle tué le tronc ? Tu n’es pas digne d’entrer au paradis ! Retourne donc chez ces chiens de chrétiens ! Et les parents de se lamenter [40].
Après deux mois de souffrances, l’état de Marx s’améliora enfin, et il put rentrer en France. Avant son départ, il fit part à Engels d’une dernière surprise : « à cause du soleil je me suis débarrassé de ma barbe de prophète et de ma perruque, mais (comme mes filles me préfèrent avec) je me suis fait photographier avant de sacrifier ma chevelure sur l’autel d’un barbier algérois »[41]. C’est à cette occasion qu’on prit le dernier cliché de Marx. Une image fort éloignée du profil granitique qu’on retrouve dans les statues qui occupaient les places des capitales du « socialisme réel », par lequel le pouvoir préféra le représenter. Ses moustaches, tout comme ses idées, n’avaient pas perdu le teint de la jeunesse, et son visage, par-delà les difficultés de la vie, demeurait débonnaire, modeste et souriant.

UN RÉPUBLICAIN DANS LA PRINCIPAUTÉ
Le mauvais temps n’avait pas fini de persécuter Marx. Au cours de ses « dernières journées africaines » [42] sa santé fut mise à rude épreuve par l’arrivée du sirocco, et son voyage vers Marseille, où il débarqua le 5 mai – jour de son soixante-quatrième anniversaire – fut également fort agité. Il raconta à la fille Eleanor comment la traversée avait en effet eu lieu dans de très mauvaises conditions : « une violente tempête qui a fait de ma cabine (…) un antre ouvert à tous vents ». Ces nouvelles tracasseries furent nuisibles pour Marx, car, comme il le dit avec son sarcasme habituel, elles « détraquaient plus ou moins de nouveau ma machine », l’obligeant, dès qu’il parvint à Monte- Carlo, à se remettre « entre les mains d’unesculape[43] ».
Son nouveau médecin fut un certain Kunemann, excellent praticien originaire d’Alsace, spécialiste en maladies pulmonaires [44]. Malheureusement, ce dernier constata que la bronchite était devenue chronique et que, à la « grande frayeur » de Marx, « la pleurésie était là de nouveau [45] ». Les déplacements s’étaient révélés, une fois de plus, nuisibles. Il fut donc nécessaire de pratiquer à nouveau, entre les 9 et 30 mai, quatre traitements vésicatoires.
Ne pouvant pas repartir dans un tel état, Marx resta trois semaines dans la Principauté. Ses descriptions du milieu qui l’entourait combinent la perspicacité à la critique sociale. Il s’amusa à comparer Monte-Carlo à Gérolstein, le minuscule État imaginaire dans lequel Jacques Offenbach avait mis en scène La Grande-Duchesse de Gérolstein. Le tableau le plus éloquent d’une telle réalité, il le réserva à sa fille Eleanor, dans une lettre écrite peu avant son départ :
À la table d’hôte, dans les cafés, on parle à voix haute ou basse, presque uniquement des tables de roulette et de trente-et-quarante. Tantôt par exemple une jeune dame russe – la femme d’un diplomate et agent russe (…) – gagne 100 frs et en perd 6000, tantôt un autre joueur n’a même plus l’argent du voyage de retour ; d’autres gaspillent la fortune de toute une famille ; très rares sont ceux qui profitent de ce vol – je veux parler des joueurs – et parmi eux il s’agit presque exclusivement de gens riches. Il ne saurait être question ici de calcul rationnel, etc., à peine si, à partir de calculs de probabilité, on peut s’attendre à bénéficier du « hasard », à condition de pouvoir risquer des sommes rondelettes [46].
La frénésie qu’on respirait dans l’air ne se limitait pas aux salles de jeu ou aux heures du soir, elle gagnait aussi bien l’ensemble de la ville et les journées de ses visiteurs. Près du Casino on trouvait par exemple :
Un kiosque ; chaque jour un placard attire le regard, pas imprimé, manuscrit, signé des initiales de l’auteur ; pour 600 frs il vous révèle, noir sur blanc, les secrets de la science : comment, avec 1000 frs., gagner des millions aux tables de roulette et de trente-et-quarante. Les victimes de cet attrape-nigaud ne sont pas rares non plus. De fait, la majorité des joueurs et des joueuses croit qu’il existe une science de ce qui n’est que jeu de hasard. Devant le Café de Paris, ces messieurs et dames sont assis en face du magnifique jardin qui appartient au casino ou sur les bancs ; des tables (imprimées) à la main, la tête penchée en avant ils griffonnent et se livrent à des calculs ; ou encore l’un d’eux explique sentencieusement à son voisin « le système » qu’il préfère ; s’il vaut mieux se fier à la loi des « séries », etc. On croirait avoir devant soi les pensionnaires d’un asile de fous.
Bref, pour Marx il était clair que « la base économique de Monaco-Gérolstein c’est le casino. Si on le fermait demain, Monaco-Gérolstein à la trappe – tous fichus ! ». Et il ajouta que, en l’absence de ce dernier, « Nice aussi – ce monde de gens distingués et d’aventuriers qui la peuple en hiver – ne pourrait (…) rester ce centre à la mode qu’elle est (…) Et, avec tout ça, quel jeu d’enfant ce casino, comparé à la bourse ! »
Après le dernier traitement vésicatoire, le Dr Kunemann congédia Marx en l’autorisant à reprendre le voyage, tout en lui suggérant « de séjourner quelques jours à Cannes, étant donné que le séchage des plaies de [son] dos l’exigeait ». À peu près quatre mois après son départ, le 7 juin, Marx put ainsi monter dans le train qui l’amena, le lendemain, chez sa fille à Argenteuil.
Suite à son arrivée à Argenteuil, Marx compara son existence à celle d’un « détenu en liberté surveillée », car, au même titre qu’un prisonnier de cette sorte, il devait à chaque fois « se présenter chez le médecin le plus proche de son lieu de séjour [47] ». Le docteur de la famille Longuet connaissait Marx fort bien et lui conseilla d’« essayer pendant quelques semaines les eaux sulfureuses d’Enghien-Les-Bains [48] », pas loin de Paris, où il pourrait également consulter le Dr Feugier.
Pour cela, il dut néanmoins attendre que les beaux jours reviennent, au début du mois de juillet. Avec son sarcasme coutumier il décrit alors à Engels les traitements auxquels il se soumet, dans ces termes :
Dans la salle des inhalations, l’air est dense de vapeurs sulfureuses ; on n’y reste que pendant 30 à 40 minutes ; toutes les cinq minutes, assis à une table spéciale, on aspire de la vapeur chargée de soufre pulvérisé (…). Tout le monde est enveloppé de la tête aux pieds avec de la gomme élastique, on dirait des momies ; à la suite de quoi l’on marche, les uns derrière les autres, autour de la table, version innocente de l’Enfer dantesque[49].
La routine des soins thermaux fut agrémentée par le temps passé en compagnie de sa fille, sa famille et en particulier avec les petits-enfants. Au retour d’Enghien-les-Bains, après s’être reposé un peu, Marx allait régulièrement, au cours de l’après-midi, « se promener et faire des courses avec les enfants, avec des conséquences pour l’ouïe et la vue (sans parler de l’intellect) bien plus nocives que la pratique du Hegel de la Phénoménologie ».
Par la suite les médecins français lui suggérèrent de se rendre sur le lac de Genève « d’où nous viennent des nouvelles météorologiques favorables », dans l’espoir que « les dernières traces du (…) catarrhe bronchique puissent disparaître spontanément [50] ». Cette fois-ci, ne pouvant s’exposer « tout seul aux risques du voyage » il fut accompagné par sa fille Laura, à laquelle Marx rappela – se comparant à l’ismaélien Rashid ad-Din Sinan (1132/1135-1192), le chef de la secte des Assassins, qui occupa une fonction importante pendant la troisième croisade – qu’il était de son devoir d’« accompagner le Vieux de la Montagne » [51].
La première étape du voyage, entreprise uniquement en journée afin d’« éviter tout facteur de rechute [52] », fut Lausanne, sur le chemin pour Vevey. Depuis cette petite ville Marx écrivit à Engels que la toux perdurait, mais aussi que les choses se déroulaient pour le mieux : « on vit au pays de Cocagne [53] ». La compagnie de son ami lui manquait grandement, et il tenta de le persuader de le rejoindre depuis Londres. Mais celui-ci était avant tout préoccupé par des problèmes pratiques, afin de continuer à garantir à Marx les soins nécessaires. Ce dernier comprit la situation et exprima sa gratitude dans ces termes : « l’altruisme dont tu fais preuve à mon égard est incroyable et j’en ai souvent honte, silencieusement [54] ».
Après son retour chez Laura à Paris, à la fin du mois, Marx rencontra à nouveau le docteur pour lui demander « la permission de traverser la Manche [55] ». Le médecin le trouva « fort mieux [et…] presque libéré du catarrhe ». Toutefois, il lui ordonna de ne pas rester « à Londres plus de quinze jours, trois semaines au maximum, seulement si le temps est très bon (…) La campagne d’hiver [aurait dû…] commencer tôt, dans l’île de Wight ». En tous cas, rajouta ironiquement Marx en écrivant à son ami en Angleterre, « si le gouvernement français était informé de ma présence ici, probablement je serais renvoyé, même sans la permission du docteur Dourlen [56] ».

LES DERNIERS TRAVAUX
À Londres les journées passèrent vite. Le 9 octobre Marx écrivit à sa fille Laura que la toux demeurait « gênante [57] », et qu’il était donc nécessaire d’essayer de « s’en libérer entièrement avant de tenter d’être parfaitement efficace ». L’arrivée de l’automne apporta l’humidité et le brouillard. Ce qui poussa le docteur Donkin à conseiller à Marx de se déplacer à nouveau sur l’île de Wight.
Dans ces conditions, et après cette « longue période d’éclipse intellectuelle[58] », Marx jugea impossible de s’atteler à la troisième édition allemande du Capital. Le 14 décembre il écrivit à sa fille Laura que, « depuis à peu près deux semaines, un cathare trachéal » le contraignait « à rester à domicile ». Il précisait qu’il vivait « en ermite : je ne vois personne, à l’exception du Dr Williamson [59] », lequel, en raison du temps « très humide et pluvieux », lui avait interdit de sortir [60].
En dépit de toute cette adversité, Marx ne cessa pas, dans la mesure du possible, de commenter les événements les plus actuels et les positions des dirigeants du mouvement ouvrier. À ce propos il se dit « contrarié » par l’usage d’une « certaine phraséologie ultra-révolutionnaire que j’ai toujours jugée ‘vide’, une spécialité que les nôtres feraient mieux de laisser aux anarchistes, qui sont en réalité les piliers de l’ordre existant, et non pas les créateurs du désordre [61] ».
De la même, il ne tarit pas d’éloges pour ceux qui se montrèrent en mesure de conserver une position de classe autonome, et signala l’absolue nécessité, pour les travailleurs, de s’opposer aux institutions et à la rhétorique de l’État. Lorsque par exemple le président du Congrès des Coopératives et député Joseph Cowen – que Marx tenait pour « le meilleur parmi les parlementaires anglais » – justifia l’invasion de l’Égypte par l’Angleterre[62], il fit part à sa fille Eleanor de sa plus totale désapprobation.
D’abord il s’en prit au gouvernement anglais : « Joli travail ! On pourrait difficilement trouver d’exemple plus effronté de l’hypocrisie chrétienne que cette ‘conquête’ de l’Égypte, une occupation en règle en temps de paix ! ». Il s’en prit en outre à Cowen qui, dans un discours public du 8 janvier 1883, à Newcastle, avait exprimé son admiration pour cette « action héroïque [et] la splendeur du (…) défilé militaire » et « avait souri, avec complaisance, face au tableau enchanteur de toutes ces bases militaires fortifiées entre l’Atlantique et l’Océan indien, auxquelles s’ajoutait maintenant cet empire ‘afro-britannique’ allant du delta du Nil à la région du Cap ». C’était là le « style anglais », caractérisé par « l’intérêt pour la ‘patrie’ ».
Aux yeux de Marx, en matière de politique étrangère, Cowen était l’exemple typique de « ces pauvres bourgeois britanniques qui, tout en se chagrinant, assumaient toujours davantage de ‘responsabilités’ afin de remplir leur mission historique, tout en protestant, en vain, contre celle-ci [63] ». Il s’intéressa également à l’aspect économique de l’événement, comme le montrent les huit pages d’extraits rédigés à partir de l’article Egyptian Finance de Michael George Mulhall (1836-1900) publié dans la livraison d’octobre de la revue londonienne The Contemporary Review [64].
Jusqu’à la fin, donc, Marx livra bataille, avec un zèle inflexible, aux deux nations qu’il avait toujours tenues pour responsables de la réaction en Europe : le Royaume-Uni et la Russie. À cette dernière il consacra toujours une grande attention, en particulier après avoir appris à lire l’alphabet cyrillique en 1869, et il ne se démentit pas non plus entre la fin de 1881 et l’automne 1882, comme le prouvent deux de ses derniers cahiers qui montrent l’intérêt de Marx pour les mutations qui touchent la Russie[65]. En particulier Marx étudia les ouvrages russes qui venaient de paraître et concernant les nouvelles relations socio-économiques engendrées par la réforme agraire de 1861, qui avait abrogé le servage. Parmi les livres résumés par Marx on dénombre Les paysans à l’époque de l’impératrice Catherine II (1881) de Vassili Semevskii (1848-1916), Les artels en Russie (1881) d’Andrej Isaev (1851-1924), La terre commune rurale dans la province d’Archange (1882) de Gerard Minejko (1832-1888) et Le destin du capitalisme en Russie (1882) de Vasilij Voroncov (1847-1918), à côté d’ouvrages plus anciens comme La question paysanne à l’époque d’Alexandre II (1862) d’Aleksander Skerebickij (1827-1902) et En périphérie et dans la capitale (1870) de Fedor Elenev (1827-1902), édité sous le pseudonyme Skaldin.
A cette même époque certains articles parus à Saint-Pétersbourg avaient fait état de « la grande fortune de [ses] théories dans ce pays ». Il s’en félicita vivement, car, comme il le dit à sa fille Laura : « nulle part ailleurs mon succès me réjouit autant. Cela me donne le plaisir de nuire à une puissance qui, avec l’Angleterre, est le rempart de l’ancienne société [66] ».
Marx ne fut pas en mesure de suivre de près les développements du mouvement prolétarien européen, ni de poursuivre son œuvre scientifique. Et cela malgré tous ses efforts pour se rétablir et reprendre le travail, qui l’avaient poussé à demander à sa fille Eleanor – lui rendant visite pour le jour de l’an – de lui apporter certains livres : « apporte-moi la Physiologie, celle de [Johannes] Ranke, et aussi cet horrible petit livre de [Edward] Freeman (1823-1892) [Histoire de l’Europe, 1876], car il remplace ma table chronologique [67] », alors que l’instabilité de sa santé et ses soucis pour l’état de santé de sa fille Jenny, qui venait de s’aggraver, contribuèrent à le replonger dans le désespoir.
Et ce fut la mort de sa fille aînée qui effaça définitivement tout espoir d’un rétablissement. Le 11 janvier Jenny mourait d’un cancer de la vessie. La nouvelle acheva un homme déjà gravement malade et éprouvé par une vie de privations. Le témoignage d’Eleanor sur ce moment pénible est irremplaçable :
On avait reçu par télégramme la nouvelle de la mort de Jenny, et je partis alors immédiatement pour Ventnor. J’en ai vécu des heures tristes, mais jamais comme celle-là. Je savais apporter à mon père son arrêt de mort. Pendant les longues heures de ce voyage angoissant, je me torturais la cervelle en réfléchissant à la manière de lui annoncer la nouvelle. Mais ce ne fut pas nécessaire ; mon visage parla à ma place. Le Maure s’exclama tout de suite : ‘notre petite Jenny est morte !’ et m’ordonna de partir immédiatement pour Paris, pour aider à garder les enfants. Je voulais rester, mais il ne toléra pas d’objections [68].
Le 13 janvier, donc, Marx s’apprêta à son tour à rentrer chez lui. Avant de quitter l’île de Wight, il confia au Dr Williamson la raison pour laquelle il avait soudainement décidé de rentrer à Londres : « la terrible nouvelle de la mort de ma fille aînée ». Ce fut à cette occasion qu’il écrivit ses derniers mots couchés sur papier : « je trouve un peu de soulagement dans un affreux mal au crâne. La douleur physique est le seul ‘étourdissement’ possible contre la douleur morale [69] ».

 

Traduit de l’italien par Livio Boni

 

Références
1. Karl Marx à Nikolaï Danielson, le 13 décembre 1881 (en absence d’une édition française complète de la correspondance de Marx, nous traduisons, en indiquant, ici comme par la suite, les références à l’édition italienne utilisée par l’auteur : Marx Karl, Engels Friedrich, Lettere 1880-1883, Genova, Lotta Comunista, 2008. Les traductions ont été systématiquement confrontées à l’allemand avec les Marx Engels Werke (Berlin-RDA, Dietz Verlag, 1962) (NDT).
2. Cf. Krader Lawrence, The Ethnological Notebooks of Karl Marx, Van Gorcum, Assen, 1972 (Le volume n’inclut pas les extraits de l’ouvrage de Money).
3. L’édition la plus récente de ces dernières étant Marx Karl, Notes on Indian History, Honolulu, Press of the Pacific, 2001.
4. Nous traduisons ici les titres des ouvrages en français consultés par Marx pour une meilleure compréhension (NDT).
5. Cf. Krätke Michael, « Marx und die Weltgeschichte »,Beiträge zur Marx-Engels Forschung. Neue Folge, 2014-2015, pp. 133-177. L’auteur affirme que Marx entendait un tel processus comme « le développement, dans son ensemble, du commerce, de l’agriculture, de l’industrie minière, du système fiscal et des infrastructures » (p. 176).
6. Dans la correspondance de Marx ne figure aucune référence à ces études, ce qui rend difficile leur datation. Les éditeurs du dix-neuvième volume des Marx Engels Werke optèrent pour leur encadrement temporel « entre la fin de 1881 et la fin de 1882 » (pp. 621-622), ce qui reste fort vague. On peut émettre l’hypothèse que ces cahiers remontent aux deux seules phases d’activité intellectuelle de Marx pendant les 18 derniers mois de sa vie, se déroulant l’une et l’autre entre Londres et l’île de Wight, période allant de l’automne de 1881 au 9 février 1882 et à celle du début octobre 1882 au 12 janvier 1883. On peut tout à fait exclure que Marx ait travaillé à sa chronologie historique pendant les huit mois de 1882 passés entre la France, l’Algérie et la Suisse.
7. Dans son essai « Marx und die Weltgeschichte », Krätke, propose une excellente synthèse du contenu de l’ensemble de ces cahiers, et affirme par ailleurs que Marx voyait « dans le développement économique des cités-États italiennes à la fin du XIIIe siècle le début du capitalisme moderne » (p. 162).
8. La seule partie de ces manuscrits ayant été publiée est celle, correspondant à une ample section du quatrième cahier, qui figure dans Marx Karl, Engels Friedrich, Über Deutschland und die deutsche Arbeiterbewegung, Berlin, Dietz, 1953, pp. 285-516.
9. Cf. Friedrich Engels à Karl Marx, 8 janvier 1882, in Marx K.- Engels F., Lettere 1880-1883, op. cit., p. 141.
10. Karl Marx à Friedrich Engels, 5 janvier 1882, op. cit., p. 138.
11. Lettre de Karl Marx à Laura Lafargue, 4 janvier 1882, op. cit., p. 137.
12. Karl Marx à Friedrich Engels, 15 janvier 1882, op. cit., p. 147.
13. Friedrich. Engels à Eduard Bernstein, 25 janvier 1882, op. cit., p. 150.
14. Voir Badia Gilbert, « Marx en Algérie », in Marx Karl, Lettres d’Alger et la Côte d’Azur, trad. de G. Badia, Paris, Le Temps de Cerises, 1997, p. 17.
15. Karl Marx à Friedrich Engels, 17 février 1882 : « pas question de passeport ou de choses de cette sorte. Sur le billet ne figurent que le prénom et le nom du passager » (op. cit., p. 160)
16. Les biographes de Marx n’ont jamais accordé une grande importance à ce voyage dans la capitale algérienne. Dans le volume de Vesper Marlene, Marx in Algier (Bonn, Pahl-Rugestein, 1995) on reconstruit par contre, en détail, tout moindre événement qui accompagna le séjour à Alger. Signalons en outre la récente et succincte publication de Krysmanski Hans Jürgen, Die letzte Reise des Karl Marx, Frankfurt am Main, 2014, conçue en tant que scénario pour un film qui n’a jamais vu le jour, faute de financements.
17. Karl Marx à Friedrich Engels, 1er mars 1882, in Marx Karl, Lettres d’Alger…, op. cit., pp. 46-47.
18. Karl Marx à Paul Lafargue, 20 mars 1882, op. cit., p. 56.
19. Karl Marx à Jenny Longuet, 16 mars 1882, op. cit., p. 52.
20. En français dans le texte. Karl Marx à Jenny Longuet, 27 mars 1882, op. cit., p. 58.
21. Karl Marx à Paul Lafargue, 20 mars 1882, op. cit., p. 56.
22. Karl Marx à Friedrich Engels, 28-31 mars 1882, op. cit., pp. 60-63.
23. Karl Marx à Jenny Longuet, 16 mars 1882, op. cit., p. 52.
24. Karl Marx à Jenny Longuet, 27 mars 1882, op. cit., pp. 59-60.
25. Karl Marx à Friedrich Engels, 1er mars 1882, op. cit., p. 48.
26. Karl Marx à Friedrich Engels, 4 avril 1882, op. cit., p. 62.
27. Karl Marx à Petr Lavrov, 25 janvier 1882, in Marx Karl, Engels Friedrich, Lettere 1880-1883, op. cit., p. 148.
28. Karl Marx à Jenny Longuet, 6 avril 1882, op. cit., p. 65.
29. Karl Marx à Friedrich Engels, 20 mai 1882, op. cit., p. 100.
30. Voir Paul Lafargue à Friedrich Engels, 19 juin 1882, in Engels Friedrich, Lafargue Paul and Laura, Correspondence, vol. I (1868-1886), Moscou, Foreign Languages Publishing House, 1959, p. 87.
31. Marx Karl, Excerpts from M. Kovalevskij, Obschinnoe Zemlevladenie, in Krader Lawrence, The Asiatic Mode of Production. Sources, Development and Critique in the Writings of Karl Marx , Assen, Van Gorcum, 1975, p. 405. Les mots entre parenthèses sont rajoutés per Marx. Les notes remontent à 1879.
32. Op. cit. , pp. 411, 408 et 412.
33. Op. cit. , p. 412.
34. Marx Karl, Lettres d’Alger et de côte d’Azur, op. cit., p . 54.
35. Ce chiffre se base uniquement sur les lettres qui nous sont parvenues. En réalité, leur nombre est plus important, car certaines ont été malheureusement perdues. Voir Marx Eleanor in Enzensberger Hans Magnus, Colloqui con Marx e Engels, Torino, Einaudi, 1977.
36. Karl Marx à Jenny Longuet, 6 avril 1882, in Marx Karl, Lettres d’Alger et de côte d’Azur, op. cit., p. 67.
37. Karl Marx à Laura Lafargue, 14 avril 1882, op. cit., p. 78.
38. Karl Marx à Laura Lafargue, 13 avril 1882, op. cit., p. 73.
39. Karl Marx à Friedrich Engels, 8 avril 1882, op. cit., p. 71.
40. Karl Marx à Friedrich Engels, 18 avril 1882, op. cit., pp. 83-84.
41. Karl Marx à Friedrich Engels, 28 avril 1882, op. cit., p. 85.
42. Karl Marx à Friedrich Engels, 8 mai 1882, op. cit., p. 92.
43. Karl Marx à Eleanor Marx, 28 mai 1882, op. cit., p. 104.
44. Karl Marx à Friedrich Engels, 5 juin 1882, op. cit., p. 109.
45. Karl Marx à Friedrich Engels, 20 mai 1882, op. cit., p. 98.
46. Karl Marx à Eleanor Marx, 28 mai 1882, op. cit., pp. 105-106
47. Karl Marx à Friedrich Engels, 9 juin 1882, op. cit., p. 218.
48. Ibidem.
49. Karl Marx à Friedrich Engels, 4 juillet 1882, op. cit., p. 230.
50. Karl Marx à Friedrich Engels, 21 août 1882, op. cit., p. 218. Entre-temps, Engels écrit à Jenny : « on a quand même toutes les raisons d’être satisfaits des améliorations intervenues, compte tenu du climat hostile qui l’a constamment persécuté, et des trois pleurésies, dont deux graves (…). Encore un peu de soins à Enghien ou à Cauterets, afin d’éliminer les résidus de la bronchite, et un séjour climatique sur les Alpes ou les Pyrénées, vont le remettre en état et lui permettre de reprendre le travail » (Friedrich Engels à Jenny Longuet, 27 août 1882, op. cit., pp. 248-249).
51. Karl Marx à Laura Lafargue, 17 juin 1882, op. cit., p. 220.
52. Karl Marx à Friedrich Engels, 21 août 1882, op. cit., p. 243.
53. Karl Marx à Friedrich Engels, 4 septembre 1882, op. cit., 250.
54. Karl Marx à Friedrich Engels, 16 septembre 1882, op. cit., p. 257.
55. Karl Marx à Friedrich Engels, 28 septembre 1882, op. cit., p. 265.
56. Karl Marx à Friedrich Engels, 30 septembre 1882, op. cit., pp. 265-266.
57. Karl Marx à Laura Lafargue, 9 octobre 1882, op. cit., p. 267.
58. Karl Marx à Friedrich Engels, 8 novembre 1882, op. cit., pp. 286-287.
59. Karl Marx à Laura Lafargue, 14 décembre 1882, op. cit., p. 311.
60. Karl Marx à Friedrich Engels, 18 décembre 1882, op. cit., p. 319.
61. Karl Marx à Laura Lafargue, 14 décembre 1882, op. cit., p. 311.
62. Marx se referait à la guerre anglo-égyptienne pendant laquelle, en 1882, les forces égyptiennes, commandées par Ahmad Urabi s’opposèrent aux troupes anglaises. La guerre se termina avec la bataille de Tell al-Kebir (13-14 septembre 1882), qui signa la fin de la révolte d’Urabi, commencée en 1879. Le résultat en fut l’établissement d’un protectorat anglais sur l’Égypte.
63. Karl Marx à Eleanor Marx, 8 janvier 1883, in Karl Marx-Friedrich Engels, Lettere 1880-1883, op. cit., pp. 332-333.
64. Voir IISG Karl Marx-Friedrich Engels Papers, B 168, pp. 11-18.
65. Voir IISG, Karl Marx – Friedrich Engels Papers, A 113 et B 167. Ce dernier cahier contient en outre la liste « russe dans mes étagères », c’est-à-dire un répertoire des publications en russe dans sa bibliothèque personnelle, ce qui laisse deviner qu’il aurait eu l’intention de revenir sur le sujet, s’il en avait eu le temps et la force nécessaires.
66. Karl Marx à Laura Lafargue, 14 décembre 1882, in Marx Karl, Engels Friedrich, Lettere 1880-1883, op. cit., p. 311.
67. Karl Marx à Eleanor Marx, 23 décembre 1882, op. cit., p. 326. Marx se réfère ici à la table chronologique de l’histoire mondiale qu’il avait commencé à rédiger à l’automne 1881.
68. Le témoignage est inclus dans le volume d’Hans Magnus Enzensberger, Colloqui con Marx e Engels, op. cit., p. 453.
69. Karl Marx à James Williamson, 13 janvier 1883, op. cit., p. 335.

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Antony Burlaud, Actuel Marx

C’est pour épargner au lecteur anglais une plongée dans les épais volumes publiés autrefois par l’Institut du marxisme-léninisme de l’URSS que Marcello Musto a réalisé cette anthologie de textes de l’Association internationale des travailleurs.

Il y a tout lieu de penser qu’il rend, du même coup, service au lecteur français. Car, si l’on peut trouver, en français, d’importants travaux de recherche et de bonnes synthèses sur la Première Internationale, il n’existe aucun recueil de documents récent qui donnerait un aperçu à la fois succinct et général des débats de l’AIT.

Marcello Musto propose en ouverture de son livre une introduction dense, qui retrace l’histoire de l’AIT. Il s’appuie sur des travaux relativement anciens, mais tout à fait solides (M. Molnar, G. Haupt, J. Rougerie, M. Rubel, G. M. Bravo…), ce qui lui permet de présenter une synthèse riche, honnête et convaincante, qui évite les principaux écueils d’un tel exercice. Musto évite d’abord le piège qui consisterait à prendre mécaniquement le parti de « Marx contre les proudhoniens », ou de « Bakounine contre Marx », et tâche d’examiner les positions des uns et des autres de manière nuancée. Il parvient à suivre à la fois le développement institutionnel de l’organisation et l’évolution de la ligne politique. Il s’intéresse aux positions du Conseil général, aux décisions des congrès, mais sans perdre de vue les différentes fédérations, sans dissimuler la diversité des profls qu’elles présentent, et sans oublier qu’elles se développent selon des rythmes et des modalités extrêmement contrastées. Enfn, il n’interrompt pas son récit avec l’éclatement du Congrès de La Haye (1872), mais consacre encore plusieurs pages à « l’après-Marx », aux années américaines de l’Internationale (« centraliste »), et à l’Internationale « antiautoritaire ».

Cette introduction historique est suivie d’un ample choix de textes, repartis en une douzaine de chapitres thématiques. Musto a choisi de présenter des textes relativement brefs, parfois découpés par ses soins, ce qui rend l’ensemble particuliè- rement accessible et maniable. Le parti pris pluraliste, sensible dès l’introduction, est respecté dans l’anthologie: Marx y est dûment représenté (environ un tiers des 80 textes reproduits sont de sa plume), mais une trentaine d’autres auteurs, célèbres (Bakounine, De Paepe, J. Guillaume…) ou inconnus, sont également présents. L’anthologie contient des textes classiques, comme l’Adresse inaugurale de 1864 ou des extraits de La Guerre civile en France, et aborde certains thèmes incontournables, comme la question du mutuellisme, le rôle du syndicalisme, la place de l’État, les formes d’organisation et d’action politiques, l’internationalisme. Mais elle porte aussi des sujets moins attendus, comme l’éducation, le problème de l’héritage, ou la question irlandaise. Il n’est pas question, évidemment, de donner à chaque fois un dossier complet et de restituer dans le détail l’ensemble des positions. Mais Musto s’efforce, sur les sujets les plus controversés (notamment sur l’organisation politique et le centralisme), de donner la parole aux différents protagonistes.

On peut certes regretter que le recueil ne prenne en compte que ce que Musto appelle lui-même les « textes ‘ofciels’ de l’Internationale ». Inclure d’autres sources – articles de journaux, correspondances, extraits de livres ou de mémoires – aurait sans doute permis de donner une image plus complète de ce que fut l’AIT. Une présentation synthétique au début de chaque chapitre thématique aurait également été bienvenue. Mais ces limites n’enlèvent pas grand-chose à cet ouvrage utile et bien fait, dont on ne peut que déplorer l’absence d’équivalent en langue française – alors même que beaucoup des textes qui y fgurent sont traduits du français.

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Travail et droits: l’enseignement de l’Internationale

Le 28 septembre 1864, la salle du Martin’s Hall – bâtiment situé dans le centre de Londres – était bondée. Environ 2000 travailleurs et travailleuses l’emplissaient, pour écouter le meeting organisé par quelques syndicalistes anglais et leurs collègues parisiens.

C’est grâce à cette initiative qu’éclôt le point de référence de toutes les organisations du mouvement ouvrier: l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). En quelques années, l’Internationale a suscité un bouillonnement dans toute l’Europe. Grâce à elle, le mouvement ouvrier a pu mieux comprendre les mécanismes de fonctionnement du mode de production capitaliste, acquérir une plus grande conscience de sa propre force et inventer des nouvelles formes de lutte. A l’opposé, au sein des classes dominantes, la nouvelle de la fondation de l’Internationale a provoqué un sentiment d’horreur. L’idée que les ouvriers revendiquaient plus de droits et un rôle actif dans l’histoire a suscité une répulsion au sein des classes les plus aisées et nombreux furent les gouvernements qui l’ont combattue avec tous les moyens à leur disposition.

Les organisations fondatrices de l’Internationale étaient très différentes. Le promoteur initial était les Trade Unions anglaises qui la considéraient comme l’instrument le plus adéquat pour lutter contre l’importation de main-d’œuvre d’autres pays à l’occasion de grèves. Une autre organisation significative était celle des «mutuelles» [1], la composante modérée fidèle aux théories de Proudhon qui à l’époque dominaient en France. Tandis que le troisième groupe par ordre d’importance était les communistes réunis autour de la figure de Karl Marx. Faisaient aussi partie de l’Internationale à ses débuts des groupes de travailleurs faisant référence à des théories utopistes ou des noyaux d’exilés inspirés par des conceptions vaguement démocratiques et partisans d’idées interclassistes comme les disciples de Giuseppe Mazzini [1805-1872].

 

L’entreprise consistant à assurer la cohabitation de tous ces caractères au sein de la même organisation fut indiscutablement assumée par Marx. Ses qualités politiques lui ont permis de concilier ce qui apparaissait inconciliable et d’assurer un avenir à l’Internationale. En effet, ce fut Marx qui fixa une claire finalité à l’AIT et réalisa un programme politique non exclusif et néanmoins nettement de classe, étayant ce mouvement qui ambitionnait d’être de masse et non sectaire. Marx fut aussi l’âme politique du Conseil général de Londres [2], car il a personnellement rédigé presque toutes les principales résolutions de l’Internationale. Toutefois, au contraire de la propagande véhiculée par la liturgie soviétique, l’Internationale dépassait de beaucoup la personne de Marx.

A partir de la fin de 1866, les grèves s’intensifiaient dans beaucoup de pays européens et furent le cœur battant d’une saison de luttes. La première grande bataille gagnée grâce à l’appui de l’Internationale fut la grève du bronze de Paris pendant l’hiver 1867 [une brochure a été rédigée par Camélinat à ce propos: Historique de la grève du bronze en 1867, publiée en 1867]. Au cours de cette période, d’autres grèves importantes ont été victorieuses: celles des travailleurs du fer de Marchiennes [Belgique], des ouvrières des mines de Provence, des mineurs du charbon à Charleroi et des travailleurs du bâtiment de Genève. Dans chacune de ces circonstances, le scénario se répète: une collecte de fonds pour soutenir les grévistes, grâce aux appels rédigés et traduits par le Conseil général et envoyés par la suite aux travailleurs et travailleuses d’autres pays. Le but est le suivant: éviter que ces travailleurs d’autres pays ne jouent le rôle de briseurs de grève. Tout cela pousse les patrons à chercher un compromis et à accepter de nombreuses revendications des travailleurs. De la sorte s’est ouverte une période de progrès social pendant laquelle le mouvement des travailleurs a obtenu des droits sociaux plus importants pour ceux qui n’en avaient pas encore, sans les réduire – comme le prétend la recette néolibérale de la droite – pour ceux qui les avaient déjà conquis avec peine. Après ces luttes, des centaines de nouveaux travailleurs s’inscrivent et adhèrent à l’Internationale dans toutes les villes où des grèves se sont déroulées.

 

En dépit des complications propres à l’hétérogénéité des langues, des cultures politiques et pays impliqués, l’Internationale a réussi à réunir et à coordonner les organisations et les nombreuses luttes qui surgissaient sous des formes spontanées. Son plus grand mérite fut celui d’avoir su faire la démonstration de la nécessité absolue de la solidarité de classe et de la coopération ouvrière transnationale. Les objectifs et les stratégies du mouvement ouvrier ont changé de manière irréversible, mais s’affirment d’une grande actualité, de même aujourd’hui, 150 ans plus tard.

La prolifération des grèves a modifié les équilibres au sein même de l’organisation. Les composantes modérées furent endiguées et, au Congrès de Bruxelles, en 1868, la résolution portant sur la socialisation des moyens de production a été votée. Un tel acte représente un pas en avant décisif dans le processus de définition des fondements économiques du socialisme et, pour la première fois, une pierre angulaire programmatique du mouvement ouvrier a été inscrite dans la plate-forme politique d’une grande organisation. Toutefois, après avoir défait les adeptes de Proudhon, Marx a dû faire face à un nouveau rival interne, le Russe Bakounine, qui avait adhéré à l’Internationale en 1869.

La période comprise entre la fin des années 1860 et le début des années 1870 fut riche de conflits sociaux. Beaucoup des travailleurs qui prirent part aux protestations, aux rébellions qui éclatèrent pendant cette période ont demandé le soutien de l’Internationale, dont l’audience et la popularité ne cessaient de s’accroître. De la Belgique jusqu’à l’Allemagne en passant par la Suisse et l’Espagne, l’Association a vu s’accroître le nombre de ses militants et a développé sa structure organisationnelle sur presque tout le continent. Egalement, grâce à l’initiative des migrants arrivés aux Etats-Unis d’Amérique, l’Internationale s’est implantée outre-mer.

Le moment le plus éloquent de l’histoire de l’Internationale coïncide avec la Commune de Paris [18 mars-27 mai 1871]. En mars 1871, après la conclusion de la guerre franco-allemande [19 juillet 1870-29 janvier 1871], les travailleurs chassent le gouvernement d’Adolphe Thiers [«élu» le 17 février 1871] et prirent le pouvoir à Paris [et dans certaines villes, sous des formes un peu différentes, à Lyon, Marseille, Toulouse, Sain-Etienne, Narbonne, Limoges, Grenoble]. Ce fait constitue le plus important événement politique de l’histoire du mouvement ouvrier du XIXe siècle. Depuis ce moment, l’Internationale fut dans l’œil du cyclone et elle acquiert une grande renommée. Sur les lèvres de la classe dominante, le nom de l’organisation devient synonyme de menace à l’ordre établi tandis que pour la classe laborieuse elle acquiert le sens de l’espoir en un monde sans exploitation et injustices. La Commune de Paris a communiqué une vitalité au mouvement ouvrier en le poussant à endosser des positions de plus en plus radicales. Une fois de plus, la France avait montré que la révolution était possible, que l’objectif pouvait et devait être la construction d’une société radicalement différente de la société capitaliste. Mais elle avait aussi démontré que pour atteindre cet objectif, les travailleurs et travailleuses devraient donner naissance à des formes d’associations politiques stables et bien structurées.

Pour cette raison, lors de la Conférence de Londres, en 1871, Marx propose une résolution ayant trait à la nécessité, pour la classe laborieuse, de se consacrer à la lutte politique et de construire, là où il y avait la possibilité, un nouvel instrument de lutte indispensable pour la révolution: le parti (jusqu’à l’époque utilisé seulement par les ouvriers de la Confédération allemande [Deutscher Bund, jusqu’en 1866; en 1863 est créé l’Allgemeiner Deutscher Arbeiterverein (ADAV) de Ferdinand Lassalle]. Toutefois, nombreux furent ceux qui s’opposèrent à cette décision. Au-delà du groupe de Bakounine, opposé à toute orientation qui ne visait pas à la destruction immédiate de l’Etat, l’allergie à cette orientation et les désaccords face à la proposition du Conseil général ont été formulés par plusieurs fédérations. Elles jugeaient la proposition de Londres comme une immixtion portant atteinte à l’autonomie des fédérations locales. Le principal adversaire du tournant impulsé par Marx résidait dans un contexte socio-politique qui n’était pas encore «mûr» ou «prêt» pour accepter ce «saut qualitatif» proposé. Ainsi, se développa un affrontement au sein de la direction de l’organisation (l’Internationale) qui entre-temps s’était étendue dans des pays comme l’Italie, les Pays-Bas, le Danemark, le Portugal et l’Irlande. Une expansion nouvelle qui a rendu encore plus problématiques les débats au sein de la direction de l’Internationale.

 

En 1872, l’Internationale était très différente par rapport aux années de sa fondation. Les composantes démocrates-radicales avaient abandonné l’Association, après avoir été un élément de sa fondation. Les mutuellistes avaient été défaits et leurs forces drastiquement réduites. Les réformistes ne constituaient plus la fraction prédominante au sein de l’organisation – à l’exception du Royaume-Uni – et l’anticapitalisme était devenu la ligne politique de toute l’Internationale, y compris des nouvelles tendances comme celles anarchiste et des blanquistes [référence au révolutionnaire français d’envergure Auguste Blanqui; 1805-1881] qui avaient intégré l’organisation au cours des années. Les plans et le contexte avaient changé radicalement, dans et à l’extérieur de l’Association. En 1871, l’unification de l’Allemagne avait marqué l’entrée dans une nouvelle ère, celle de l’Etat-nation en tant que forme d’identité politique, juridique et territoriale. Le nouveau contexte avait rendu peu probable le maintien d’une structure supranationale à laquelle les organisations des différents pays – même si dotées d’une certaine indépendance – devaient céder une partie consistante de la direction politique.

La configuration initiale de l’Internationale était dépassée et sa mission originelle était désormais terminée. Il ne s’agissait plus de mettre en place et de coordonner des initiatives de solidarité – à l’échelle européenne – face aux grèves. Ni d’organiser des congrès pour discuter de l’unité de la lutte syndicale ou de la nécessité de socialiser la terre et les moyens de production. Ces thèmes étaient devenus un patrimoine collectif de toutes les composantes de l’organisation. Après la Commune de Paris, le vrai défi pour le mouvement ouvrier était la révolution, à savoir comment s’organiser pour mettre fin au mode de production capitaliste et renverser les institutions du monde bourgeois.

Dans les décennies suivantes, le mouvement ouvrier a adopté un programme socialiste et, après son déploiement dans toute l’Europe et dans le monde, il va construire des nouvelles formes de coordination supranationale se réclamant du nom, de l’existence et d’enseignements de l’Internationale. L’Association a marqué les consciences de fractions des masses laborieuses en stimulant la conviction que la libération du travail du joug capitaliste ne pouvait pas être réalisée au sein des frontières d’un seul pays, mais, au contraire, qu’il s’agissait bien d’une question d’ensemble, internationale. De même, grâce à l’Internationale, des secteurs significatifs les travailleurs et travailleuses ont saisi que leur émancipation ne pouvait être conquise que par eux, en ne comptant que sur eux-mêmes, sur leurs capacités à s’organiser et que ces objectifs ne devaient pas être délégués à d’autres. Enfin, l’Internationale a diffusé au sein des travailleurs et travailleuses la conscience que leurs conditions d’exploité·e·s ne pouvaient s’éteindre qu’à travers le dépassement du mode de production capitaliste et du travail salarié, car les améliorations des conditions de travail au sein même de ce système – qui pour autant devaient être des buts immédiats à atteindre – n’auraient pas modifié les conditions structurelles de leur statut d’exploité·e et d’opprimé·e.

Dans une époque où le monde du travail est contraint, même en Europe, de subir les conditions d’exploitation et des formes juridiques [mise au travail, travail précaire, chômage de masse, autoritarisme…] qui rappellent celles en vigueur dans le XIXe siècle et où des vieux ou nouveaux conservateurs essayent, encore une fois, de diviser celui qui travaille du chômeur, du précaire ou du migrant, l’héritage politique de l’organisation fondée à Londres en 1864 acquiert à nouveau toute sa valeur, son actualité. Dans tous les cas où une injustice est commise sur le lieu de travail, sur les conditions de travail – au sens large – chaque fois est foulé un droit, et chaque fois germe la semence nécessaire pour une nouvelle Internationale. (28 septembre 2014; traduction A l’Encontre)

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[1] Le mutuellisme renvoie à la doctrine économique de Proudhon, fondée sur les principes d’échange, de mutualité et de solidarité. (Réd. A l’Encontre)

[2] Le Conseil général est l’organe politique de l’Internationale. Il est élu lors de chaque Congrès annuel de l’Association. Selon les Statuts de l’Internationale (1864), rédigés par Marx, art. 5: «Le Conseil général se composera de travailleurs appartenant aux différentes nations représentées dans l’Association Internationale. Il choisira dans son sein les membres du bureau nécessaires pour la gestion des affaires, tels que trésorier, secrétaire général, secrétaires correspondants pour les différents pays, etc.» Art. 6: «Le Conseil général fonctionnera comme agent international entre les différents groupes nationaux et locaux, de telle sorte que les ouvriers de chaque pays soient constamment au courant des mouvements de leur classe dans les autres pays; qu’une enquête sur l’état social soit faite simultanément et sous une direction commune; que les questions d’intérêt général, proposées par une société, soient examinées par toutes les autres, et que, l’action immédiate étant réclamée, comme dans le cas de querelles internationales, tous les groupes de l’Association puissent agir simultanément et d’une manière uniforme. Suivant qu’il le jugera opportun, le Conseil général prendra l’initiative des propositions à soumettre aux sociétés locales et nationales. Pour faciliter ses communications, il publiera un bulletin périodique.» (Réd. A l’Encontre)

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La première internationale et son histoire

Le début du chemin
Les organisateurs du meeting n’ont pas la moindre idée de ce qu’ils vont bientôt déclencher. Ils n’ont formé le projet d’ouvrir un lieu de débat à l’échelle internationale afin d’évoquer les principaux problèmes des travailleurs. ils n’ont pas envisagé de fonder une véritable organisation qui soit un outil de coordination de l’initiative syndicale et politique de la classe ouvrière. idéologiquement, au départ, ils prônent davantage des valeurs générales éthiques et humanitaires, telles la fraternité entre les peuples et la paix dans le monde, que le conflit de classe et des objectifs politiques concrets. elle deviendra néanmoins la référence de toutes les futures organisations du mouvement ouvrier, dont se réclameront aussi bien les réformistes que les révolutionnaires : l’association internationale des travailleurs.

En quelques années, elle va éveiller les passions dans toute l’europe, faire de la solidarité de classe un idéal partagé et susciter la prise de conscience d’une foule de femmes et d’hommes. Grâce à l’internationale, le mouvement ouvrier comprendra mieux les mécanismes de fonctionnement du mode de production capitaliste, prendra davantage conscience de sa propre force et développera des formes de lutte nouvelles et plus avancées. À l’opposé, au sein des classes dominantes, la nouvelle de la fondation de l’internationale provoquera un sentiment d’horreur. L’idée que les ouvriers revendiquent eux aussi un rôle actif dans l’histoire suscitera une telle aversion que nombre de gouvernements chercheront à la persécuter, voire l’éliminer, par tous les moyens dont ils disposent.

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Revisiter le concept d’aliénation chez Marx

L’aliénation fait sans doute partie des théories les plus importantes et les plus débattues au xxe siècle et la conception qu’en a élaboré Marx a joué un rôle déterminant dans le cadre des discussions sur ce thème. Mais contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, cette interprétation ne s’est pas du tout affirmée de façon linéaire et les publications de certains inédits de Marx qui contenaient des réflexions sur l’aliénation, ont représenté des tournants importants pour la transformation et la diffusion de cette théorie.

LES ORIGINES DU CONCEPT D’ALIÉNATION
Au cours des siècles, le terme d’aliénation a été utilisé de nombreuses fois et avec des changements notables. Dans la réflexion théologique, il désigne la séparation de l’homme d’avec Dieu ; dans les théories du contrat social, il sert à désigner la perte de la liberté originelle de l’individu ; tandis que dans l’économie politique anglaise, il est employé pour décrire la cession de la propriété de la terre et des marchandises. La première exposition philosophique systématique de l’aliénation n’apparaît cependant qu’au début du xixe siècle sous la plume de Georg Wilhem Friedrich Hegel. Dans la Phénoménologie de l’esprit, il en fait la catégorie centrale du monde moderne et emploie les termes de Entäusserung (extériorisation) et Entfremdung (aliénation) pour représenter le phénomène par lequel l’esprit devient autre par soi dans l’objectivité. Cette problématique a revêtu une grande importance également chez les auteurs de la gauche hégélienne et la conception de l’aliénation religieuse élaborée par Ludwig Feuerbach dans L’essence du cristianisme, c’est-à-dire la critique du processus parlequel l’homme se convainct de l’existence d’une divinité imaginaire et se soumet à elle, a contribué massivement au développement du concept.
Ensuite, l’aliénation a disparu de la réflexion philosophique et personne parmi les grands auteurs de la seconde moitié du xixe siècle n’y a accordé une attention particulière. Marx lui-même, dans les oeuvres publiées au cours de son existence, n’a employé le terme qu’en de très rares occasions et cette thématique est restée complètemente absente également dans le marxisme de la Seconde Internationale (1889-1914).
Cependant, dans cette période, certains penseurs ont éléboré des concepts qui furent ensuite associés à celui d’aliénation. Dans les livres La Division du travail et Le Suicide, par exemple, Émile Durkheim a formulé la notion d’« anomie », par laquelle il entend désigner cet ensemble de phénomènes qui se manifestent dans les société où les normes destinées à garantir la cohésion sociale sont entrées en crise suite au fort développement de la division du travail. Les changements sociaux intervenus au xixe siècle, avec les énormes transformations du processus productif, ont constitué également le fond des réflexions des sociologues allemands. Dans La philosophie de l’argent, Georg Simmel étudie très attentivement la prédominance des institutions sociales sur les individus et l’impersonnalité des rapports humains. Dans Économie et société, Max Weber se penche sur les concepts de « bureaucratisation » et de « calcul rationnel » dans les relations humaines, considérés comme l’essence du capitalisme. Ces auteurs ont néanmoins qualifié ces phénomènes d’événements inévitables et leurs considérations furent toujours guidées par la volonté de rendre meilleur l’ordre social et politique existant, et non par celle de le subvertir par un ordre différent.

LA REDÉCOUVERTE DE L’ALIÉNATION
On doit la redécouverte de la théorie de l’aliénation à Georges (György) Lukács qui, dans Histoire et conscience de classe, en se référant à certains passages du Capital de Marx, en particulier au paragraphe consacré au « caractère fétiche de la marchandise » (Der Fetischcharakter der Ware), a élaboré le concept de réification (Verdinglichung ou Versachlichung), c’est-à-dire le phénomène à travers lequel l’activité de travail s’oppose à l’homme comme quelque chose d’objectif et d’indépendant et le domine par des lois autonomes et qui lui sont étrangères. Dans ses traits fondamentaux, la théorie de Lukács était cependant encore trop semblable à celle de Hegel, puisqu’il concevait également la réification comme un « fait structurel fondamental » . Aussi, lorsque dans les années soixante, surtout après la parution de la traduction française de son livre , ce texte exerça de nouveau une grande influence auprès des chercheurs et des militants de gauche, Lukács décida de republier son écrit dans une nouvelle édition avec une longue préface autocritique, dans laquelle, pour expliquer sa position, il affirme: « Histoire et conscience de classe suit Hegel dans la mesure où, également dans ce livre, l’aliénation est mise sur le même plan que l’objectivation » .
Au cours des années vingt, un autre auteur s’est longuement penché sur ces thématiques, Isaak Ilitch Roubine. Dans son livre Essais sur la théorie du valeur de Marx, il soutient que la théorie du fétichisme constitue « la base de tout le système économique de Marx et, en particulier, de sa théorie de la valeur » . Pour l’auteur russe, la réification des rapports sociaux représente « un fait réel du capitalisme » , c’est-à-dire consiste en « une véritable “matérialisation” des rapports de production, et non en une simple “mystification” ou une illusion idéologique. Il s’agit d’un des caractères structuraux de l’économie dans la société actuelle. […] Le fétichisme n’ [est] pas seulement un phénomène de la conscience sociale, mais de l’être social lui-même » . Malgré ces intuitions, prophétiques, si l’on considère la période où elles furent écrites, l’œuvre de Rubin n’a pas réussi à favoriser la connaissance de la théorie de l’aliénation, puisque, n’ayant été traduite en anglais (puis de cette langue en d’autres encore) qu’en 1972, elle connut une réception tardive en Occident.
L’événement décisif qui intervint pour révolutionner de façon définitive la diffusion du concept d’aliénation fut la publication, en 1932, des Manuscrits économico-philosophiques de 1844, un inédit appartenant à la production de jeunesse de Marx. Dans ce texte apparaît le rôle de premier plan conféré par Marx à la théorie de l’aliénation durant une phase importante de la formation de sa conception : la découverte de l’économie politique . En effet, par la catégorie de travail aliéné (entfremdete Arbeit), Marx a non seulement tiré la problématique de l’aliénation de la sphère philosophique, religieuse et politique vers celle économique de la production matérielle, mais a fait de cette dernière également le présupposé pour pouvoir comprendre et dépasser les premières. Dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844, l’aliénation était décrite comme le phénomène à travers lequel le produit du travail « apparaît face au travail comment un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur » . Pour Marx, « l’aliénation de l’ouvrier dans son produit signifie non seulement que son travail devient un objet, une existence extérieure, mais que son travail existe en dehors de lui, indépendamment de lui, étranger à lui, et devient une puissance autonome vis-à-vis de lui, que la vie qu’il a prêtée à l’objet s’oppose à lui, hostile et étrangère » .
À côté de cette définition générale, Marx énumère quatre types différents d’aliénation qui montrent comment dans la société bourgeoise le travailleur est aliéné: 1) par le produit de son travail, qui devient un « objet étranger et exerce une domination sur lui » ; 2) dans l’activité de travail, qui est perçue comme « révolte contre lui-même […et] qui ne lui appartient pas » ; 3) par le genre humain, puisque l’« essence spécifique de l’homme » est transformée en « une essence étrangère à lui » ; et 4) par les autres hommes, c’est-à-dire par rapport « au travail et à l’objet du travail » réalisés par ses semblables.
Pour Marx, contrairement à Hegel, l’aliénation ne coïncide pas avec l’objectivation en tant que telle, mais avec une réalité économique précise et avec un phénomène spécifique : le travail salarié et la transformation des produits du travail en objets qui s’opposent à leurs producteurs. La diversité politique entre les deux interprétations est énorme. Contrairement à Hegel, qui avait représenté l’aliénation comme manifestation ontologique du travail, Marx conçoit ce phénomène comme la caractéristique d’une époque déterminée de la production, celle propre au capitalisme, et juge possible son dépassement par « le fait que la société s’émancipe de la propriété privée » . Des considérations analogues furent développées dans ses carnets de notes contenants les extraits des Éléments d’économie politique de James Mill: « le […] travail serait libre manifestation de la vie et donc jouissance de la vie. Mais dans les conditions de la propriété privée, il est aliénation de la vie ; en effet je travaille pour vivre, pour trouver des moyens pour vivre. Mon travail n’est pas la vie. Deuxièmement : dans le travail serait donc affirmée la particularité de mon individualité, puisque y serait affirmée ma vie individuelle. Le travail serait donc une véritable et active propriété. Mais dans les conditions de la propriété privée, mon individualité est aliénée au point que cette activité m’est odieuse, est pour moi un tourment, n’est que l’apparence d’une activité, et n’est donc également qu’une activité extorquée qui ne m’est imposée que par un besoin accidentel extérieur, et non par un besoin nécessaire intérieur. » Donc, également dans ces formulations de jeunesse fragmentaires et parfois, incertaines, Marx traite l’aliénation toujours d’un point de vue historique et jamais naturel.

LES CONCEPTIONS NON MARXISTES DE L’ALIÉNATION
Il faudra pourtant encore beaucoup de temps avant qu’une conception historique, et non ontologique, de l’aliénation puisse s’affirmer. En effet, la plupart des auteurs qui, dans les premières décennies du xxe siècle, ont traité cette problématique l’ont toujours fait en la considérant sous un aspect universel de l’existence humaine. Dans Être et temps, Martin Heidegger aborde le problème de l’aliénation par le versant purement philosophique et considère cette réalité comme une dimension fondamentale de l’histoire. La catégorie à laquelle il recourt pour décrire la phénoménologie de l’aliénation est celle de « déréliction » (Verfallen) , c’est-à-dire la tendance de l’Être-là (Dasein) – qui dans la philosophie heideggerienne désigne la constitution ontologique de la vie humaine – à se perdre dans l’inauthenticité et dans le conformisme du monde qui l’entoure. Pour Heidegger, « cet être au “monde” signifie le fait d’être plongé dans l’être-ensemble dominé par le bavardage, par la curiosité et l’équivoque » . Un territoire donc, complètement différent de l’usine et de la condition ouvrière qui restaient au centre des préoccupations et de l’élaboration de Marx. De plus, Heidegger ne considère pas cette condition de « déréliction » comme une condition « négative et déplorable, que le progrès de la civilisation humaine pourrait un jour annuler » un mode existentiel de l’être-au-monde » .
Également Herbert Marcuse, qui contrairement à Heidegger connaissait bien l’œuvre de Marx , identifie l’aliénation avec l’objectivation en général et non avec sa manifestation dans les rapports de production capitalistes. Dans l’essai sur les Fondements philosophiques du concept de travail dans la science économique, il soutient que le « caractère marquant du travail » ne peut être ramené purement et simplement à « des conditions déterminées présentes dans l’exécution du travail, à son organisation technico-sociale », mais doit être considéré comme un de ses traits fondamentaux: « En travaillant, le travailleur est “à la chose”, qu’il soit derrière une machine, qu’il dessine des plans techniques, qu’il prenne des mesures d’organisation, qu’il étudie des problèmes scientifiques, ou qu’il enseigne, etc., dans son action, il se laisse guider par la chose, il s’y soumet et obéit à ses lois, même quand il maîtrise son sujet […]. À chaque fois, il n’est pas “à lui-même” […], il est chez “l’autre que soi”, même lorsque cette action accomplit sa vie librement conçue. Cette aliénation et ce fait de devenir étranger de l’existence […] est, par principe, irréductible. » Pour Marcuse, il existe donc une « négativité originaire de l’activité de travail » , qu’il considère comme appartenant à l’«essence même de l’existence humaine ». La critique de l’aliénation devient ainsi une critique de la technologie et du travail en général. Et le dépassement de l’aliénation n’est jugé possible qu’à travers le jeu, moment dans lequel l’homme peut atteindre la liberté qu’on lui dénie durant l’activité productive : « un simple lancé de ballon de côté d’un joueur représente un triomphe de la liberté humaine sur l’objectivité qui est infiniment plus grand que la conquête la plus tapageuse du travail technique » .
Dans Eros et civilisation, Marcuse prend ses distances d’avec la conception marxienne de façon très nette. Il affirme que l’émancipation de l’homme ne peut se réaliser que par la libération du travail (abolition of labor) et par l’affirmation de la libido et du jeu dans les rapports sociaux. La possibilité de dépasser l’exploitation, par la naissance d’une société fondée sur la propriété commune des moyens de production, est définitivement mise par lui de côté, puisque le travail en général, pas seulement celui qui est salarié, est considéré comme : « travail pour un appareil qu’ils [la grande majorité de la population] ne contrôlent pas, qui agit comme un pouvoir indépendant. À ce pouvoir les individus, s’ils veulent vivre, doivent se soumettre, et cela devient d’autant plus étranger que plus la division du travail se spécialise. […] Ils travaillent dans un état d’aliénation […] [dans une] absence de satisfaction [et dans la] négation du principe de plaisir. » La norme contre laquelle les hommes auraient dû se rebeller était le principe de performance imposé par la société. Selon Marcuse, en effet : « le conflit entre sexualité et civilisation s’accroît avec le développement de la domination. Sous la loi du principe de performance, l’âme et le corps sont réduits à être des instruments du travail aliéné ; comme tels ils ne peuvent fonctionner que s’ils renoncent à la liberté de ce sujet-objet libidinal qu’est, et désire être, à l’origine l’organisme humain. […] L’homme existe comme instrument de performance aliénée. »
Il en conclut donc que la production matériale, même organisée de façon égale et rationnelle, « ne pourra jamais représenter un règne de civilisation et de satisfaction […]. C’est la sphère au dehors du travail qui détermine la liberté et la réalisation ». L’alternative proposée par Marcuse fut l’abandon du mythe prométhéen cher à Marx, pour se rapprocher d’un horizon dyonisiaque : la « libération de l’eros » . Contrairement à Sigmund Freud qui, dans Malaise dans la civilisation, avait soutenu qu’une organisation non répressive de la société devait comporter une régression dangereuse du niveau de civilisation dans les rapports humains , Marcuse était convaincu que si la libération des instincts advenait dans une « société libre », hautement technologisée et au service de l’homme, elle allait favoriser non seulement « un développement du progrès » , mais également créer de nouveaux et durables rapports de travail » .
Les remarques sur comment allait devoir prendre corps cette nouvelle société furent, néanmoins, plutôt vagues et utopiques. Marcuse finit par prôner une opposition à la domination technologique en général, selon laquelle la critique de l’aliénation n’était plus utilisée pour s’opposer aux rapports de production capitalistes, et il en vint à développer une réflexion sur le changement social si pessimiste qu’elle incluait également la classe ouvrière parmi les sujets qui agissaient en défense du système.
La description d’une aliénation généralisée, produite par un contrôle social envahissant et par la manipulation des besoins créés par la capacité d’influence des mass-media, fut théorisée également par deux autres représentants de pointe de l’école de Francfort : Max Horkheimer et Theodor Adorno. Dans Dialectique des Lumières, ils affirment que « la rationalité technique d’aujourd’hui n’est autre que la rationalité de la domination. Elle est le caractère obligé […] de la société devenue étrangère à elle-même ». De cette façon, ils mettent en évidence que, dans le capitalisme contemporain, même la sphère du loisir, autrefois libre et alternative au travail, a été absorbée dans les engrenages de la reproduction du consensus.
Après la Seconde guerre mondiale, le concept d’aliénation impliqua également la psychanalyse. Ceux qui s’en occupèrent partirent de la théorie de Freud, selon laquelle, dans la société bourgeoise, l’homme est mis face à la décision de devoir choisir entre nature et culture et, pour pouvoir jouir des sécurités garanties par la civilisation , doit nécessairement renoncer à ses pulsions. Les psychologues ont lié l’aliénation aux psychoses qui se manifestent, chez certains individus, précisément en conséquence de ce choix conflictuel. En conséquence, toute l’étendue de la problématique de l’aliénation était réduite à un pur phénomène subjectif.
Le représentant de cette discipline qui s’est le plus occupé d’aliénation fut Erich Fromm. Contrairement à la majorité de ses collègues, il n’a jamais séparé les manifestations de l’aliénation du contexte historique capitaliste. Avec ses écrits Psychanalyse de la société contemporaine et L’homme selon Marx il s’est servi de ce concept pour tenter de construire un pont entre la psychanalyse et le marxisme. Cependant, Fromm a également abordé cette problématique en privilégiant toujours l’analyse subjective. Sa conception de l’aliénation, qu’il voit comme « une forme d’expérience selon laquelle la personne se connaît elle-même comme un étranger », resta trop circonscrite à l’individu. De plus, son interprétation de la conception de l’aliénation chez Marx se fondait sur les seuls Manuscrits économico-philosophiques de 1844 et était marquée par une profonde incompréhension de la spécificité et du caractère central du concept de travail aliéné dans la pensée de Marx. Cette lacune a empêché Fromm de franchir le pas vers l’aliénation objective, c’est-à-dire celle de l’ouvrier dans l’activité de travail et par rapport au produit de son travail, et l’a conduit à soutenir, précisément pour avoir négligé l’importance des rapports productifs, des thèses qui apparaissent même naïves : « Marx croyait que la classe ouvrière était la plus étrangère à elle-même […], il n’a pas prévu jusqu’à quel point l’aliénation allait devenir le destin de la grande majorité de la population […]. L’employé, le commerçant, le dirigeant, sont aujourd’hui également plus aliénés que le travailleur manuel spécialisé. L’activité de ce dernier dépend encore de l’expression de certaines qualités personelles comme l’habileté spécifique, la fiabilité, etc. ; et il n’est pas contraint de vendre sa “personnalité”, son sourire, ses opinions dans une affaire. »
Parmi les principales élaborations non marxistes de l’aliénation il faut mentionner, enfin, celle qu’on doit à Jean-Paul Sartre et aux existentialistes français . À partir des années quarante, dans une période marquée par les horreurs de la guerre, la crise des consciences qui s’ensuivit et, dans le panorama français, par le néo-hégélianisme d’Alexandre Kojeve , le phénomène de l’aliénation fut pris comme une référence récurrente autant en philosophie qu’en littérature . Cependant, dans ce cas également, la notion d’aliénation prend un aspect bien plus générique par rapport à celui exposé par Marx. Elle fut identifiée avec un malaise indistinct de l’homme dans la société, avec une séparation entre la personnalité humaine et le monde de l’expérience et, de façon significative, comme condition humaine insurmontable. Les philosophes existentialistes ne confèrent pas une origine sociale spécifique à l’aliénation, mais, en tendant à l’assimiler à chaque chose factuelle (l’échec de l’expérience socialiste en Union soviétique a certainement favorisé l’affirmation de cette position), ils ont conçu l’aliénation comme un sens générique d’altérité humaine . Dans une des œuvres les plus significatives de cette tendance philosophique, les Essais sur Marx et Hegel, Jean Hyppolite expose cette position de la façon suivante : « tel quel[le], [l’aliénation] ne nous paraît pas réductible au seul concept d’aliénation de l’homme dans le Capital, comme l’interprète Marx. Ce n’est là qu’un cas particulier d’un problème plus universel qui est celui de la conscience de soi humaine, qui, incapable de se penser comme un cogito séparé, ne se trouve que dans le monde qu’elle édifie, dans les autres moi qu’elle reconnaît et que parfois, elle méconnaît. Mais cette façon de se retrouver dans l’autre, cette objectivation, est toujours plus ou moins une aliénation, une perte de soi et en même temps le fait de se retrouver. Ainsi objectivation et aliénation sont inséparables et leur unité ne peut être que l’expression d’une tension dialectique qu’on aperçoit dans le mouvement même de l’histoire. »
Marx avait contribué à développer une critique de l’asservissement humain fondée sur l’opposition aux rapports de production capitalistes . Les existentialistes, au contraire, prirent un chemin différent, à savoir qu’ils tentèrent de récupérer la pensée de Marx, à travers les parties de son œuvre de jeunesse qui pouvaient s’avérer plus utiles à leurs thèses, dans une discussion privée d’une critique historique spécifique et parfois purement philosophique.

LE DÉBAT SUR LE CONCEPT D’ALIÉNATION DANS LES ÉCRITS DE JEUNESSE DE MARX
Dans la discussion sur l’aliénation qui s’est développée en France, le recours aux théories de Marx fut très fréquent. Cependant, souvent dans ce débat, ne furent examiné que les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 et l’on ne prit pas non plus en considération les parties du Capital sur la base desquelles Lukács avait construit sa théorie de la réification dans les années vingt. De plus, certaines phrases des Manuscrits économico-philosophiques de 1844 furent complètement détachées de leur contexte et transformées en citations à sensation dans le but de démontrer la supposée existence d’un « nouveau Marx », radicalement différent de celui connu jusqu’alors, parce qu’imbu de théorie philosophique et encore privé du déterminisme économique que certains de ses commentateurs ont attribué au Capital, texte, à dire vrai, très peu lu par ceux qui ont soutenu cette thèse. Également par rapport aux seuls manuscrits de 1844, les existentialistes français ont longtemps privilégié la notion d’auto-aliénation (Selbstentfremdung), c’est-à-dire le phénomène selon lequel le travailleur est aliéné par le genre humain et par ses semblables, que Marx avait traité dans son écrit de jeunesse, mais toujours en relation à l’aliénation objective.

La même erreur flagrante fut commise par un représentant de premier plan de la pensée philosophico-politique de l’après-guerre. Dans Vie Active, en effet, Annah Harendt a construit son interprétation du concept d’aliénation chez Marx uniquement sur la base des Manuscrits économico-philosophiques de 1844. Qui plus est, en privilégiant, parmi toutes les types d’aliénation indiquées par Marx, exclusivement celle subjective : « l’expropriation et l’aliénation du monde coïncident ; et l’âge moderne, contre les intentions mêmes de ses acteurs, a commencé avec l’aliénation par rapport au monde de certaines couches de la population. […] L’aliénation du monde, donc, et non l’aliénation de soi, comment le pensait Marx, a été la caractéristique distinctive de l’âge moderne. »
Pour preuve de sa faible familiarité avec les oeuvres de maturité de Marx, pour signaler les « passages dans lesquels on voit que [Marx] avait une certaine conscience des indications dans le sens de l’aliénation mondaine dans l’économie capitaliste », Harendt renvoie à l’article journalistique de jeunesse Débats sur la loi contre les vols de bois, et non aux dizaines de pages sur la question, certainement bien plus significatives, contenues dans le Capital et dans ses manuscrits préparatoires. Sa surprenante conclusion fut que : « Dans l’ensemble de l’œuvre de Marx, ces considérations occasionelles [jouaient] un rôle secondaire, tandis qu’une part de premier plan [était] jouée par l’extrême subjectivisme moderne. » Où et de quelle façon, dans son analyse de la société capitalistique, Marx avait privilégié « l’aliénation de soi » reste un mystère dont Harendt ne donne pas d’explication.
Dans les années soixante, l’exégèse de la théorie de l’aliénation contenue dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 est devenue la pomme de discorde par rapport à l’interprétation générale de Marx. C’est dans cette période que fut conçue la distinction entre deux supposés Marx : le « jeune Marx » et le « Marx de la maturité ». Cette opposition arbitraire et artificielle fut alimentée autant par ceux qui préfèrent le Marx des œuvres de jeunesse et philosophiques (par exemple une grande part des existentialistes), que par ceux (parmi lesquels Louis Althusser et presque tous les marxistes soviétiques) qui affirment que le seul vrai Marx était celui du Capital. Ceux qui épousent la première thèse considèrent la théorie de l’aliénation contenue dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 comme le point le plus significatif de la critique marxienne de la société; tandis que ceux qui adoptent la seconde hypothèse montrent, souvent, une véritable « phobie de l’aliénation »; en tentant, dans un premier temps, d’en minimiser l’importance et, lorsque cela ne fut plus possibile, en considérant le thème de l’aliénation comme « un péché de jeunesse, un résidu de l’hégélianisme » , successivement abandonné par Marx. Les premiers arguèrent du fait que la conception de l’aliénation contenue dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 avait été écrite par un auteur de vingt ans et à l’aube de ses études principales ; les seconds, en revanche, n’ont pas voulu reconnaître l’importance de la théorie de l’aliénation chez Marx également lorsque, avec la publication de nouveaux inédits, il devint évident qu’il n’avait jamais cessé de s’en occuper au cours de son existence et que l’aliénation, elle aussi, avait changé mais avait conservé une importance dans les étapes principales de l’élaboration de sa pensée .
Soutenir, comme l’ont affirmé tant de personnes, que la théorie de l’aliénation contenue dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 était le thème central de la pensée de Marx est un faux qui dénote le peu de familiarité avec son œuvre de la part de ceux qui ont avancé cette thèse. D’autre part, lorsque Marx devint l’auteur le plus discuté et cité de la littérature philosophique mondiale, précisément pour ses pages inédites relatives à l’aliénation, le silence de l’Union soviétique sur cette thématique, et sur les controverses liées à cette dernière, donne un exemple de l’utilisation instrumentale à laquelle furent soumis ses écrits dans ce pays. En effet, l’existence de l’aliénation en Union soviétique et dans ses pays satellites, fut simplement niée et tous les textes qui ont traité cette problématique furent jugés suspects. Selon Henri Lefebvre : « Dans la société soviétique il ne pouvait, il ne devait plus être question d’aliénation. Le concept devait disparaître, par ordre supérieur, pour raison d’État » . Ainsi, jusqu’aux années soixante-dix, très peu furent les auteurs qui, dans ce qu’on appelait le « camp socialiste », ont écrit sur la question.
Enfin, également des auteurs européens faisant autorité ont sous-évalué la complexité du problème. C’est le cas de Lucien Goldmann qui s’illusionne à propos du possible dépassement de l’aliénation dans les conditions économico-sociales de l’époque et déclare, dans son livre Recherches dialectiques, qu’elle allait disparaître ou régresser, grâce au pur effet de la planification. Selon Goldmann : « la réification est en fait un phénomène strictement lié à l’absence de planification et à la production pour le marché » ; le socialisme soviétique à l’Est et les politiques keynésiennes en Occident devaient conduire « au résultat d’une suppression de la réification dans le premier cas, [et] d’un étiolement progressif du second. » L’histoire a montré la fausseté de ses prévisions.
[…]

LE CONCEPT D’ALIÉNATION DANS LE CAPITAL ET DANS SES MANUSCRIPTS PRÉPARATOIRES
Les écrits de Marx jouèrent, évidemment, un rôle fondamental pour ceux qui ont tenté de s’opposer aux tendances, présentes dans le cadre des sciences sociales, de changer le sens du concept d’aliénation. L’attention portée à la théorie de l’aliénation chez Marx, centrée au départ sur les Manuscrits économico-philosophiques de 1844, se déplaça, après la publication des inédits ultérieurs, sur de nouveaux textes et avec eux, il fut possibile de reconstruire le parcours de son élaboration des écrits de jeunesse au Capital.
Dans la seconde moitié des années quarante, Marx n’avait plus employé fréquemment le mot aliénation. À l’exception de La Sainte famille et du Manifeste du parti communiste, écrits avec la collaboration d’Engels, où le terme fut utilisé dans certains passages polémiques contre certains représentants de la gauche hégélienne . On trouve des références à ce concept seulement dans un long passage de L’idéologie allemande, elle aussi écrite avec Engels : « La division du travail nous offre […] le premier exemple du fait suivant : […] l’action propre de l’homme se transforme pour lui en puissance étrangère qui s’oppose à lui et l’asservit, au lieu qu’il la domine.[…] Cette fixation de l’activité sociale, cette pétrification de notre propre produit en une puissance objective qui nous domine, échappant à notre contrôle, contrecarrant nos attentes, réduisant à néant nos calculs, est un des moments capitaux du développement historique jusqu’à nos jours. […] La puissance sociale, c’est-à-dire la force productive décuplée qui naît de la coopération des divers individus conditionnée par la division du travail, n’apparaît pas à ces individus comme leur propre puissance conjuguée, parce que cette coopération elle-même n’est pas volontaire, mais naturelle; elle leur apparaît au contraire comme une puissance étrangère, située en dehors d’eux, dont ils ne savent ni d’où elle vient ni où elle va, qu’ils ne peuvent donc plus dominer et qui, à l’inverse, parcourt maintenant une série particulière de phases et de stades de développement, si indépendante de la volonté et de la marche de l’humanité qu’elle dirige en vérité cette volonté et cette marche de l’humanité. Cette “aliénation”, – pour que notre exposé reste intelligible aux philosophes –, ne peut naturellement être abolie qu’à deux conditions pratiques. Pour qu’elle devienne une puissance “insupportable”, c’est-à-dire une puissance contre laquelle on fait la révolution, il est nécessaire qu’elle ait fait de la masse de l’humanité une masse totalement “privée de propriété”, qui se trouve en même temps en contradiction avec un monde de richesse et de culture existant réellement, choses qui supposent toutes deux un grand accroissement de la force productive, c’est-à-dire un stade élevé de son développement. »
Une fois abandonné le projet de publier L’idéologie allemande, dans Travail salarié et capital, un recueil d’articles rédigés sur la base de notes utilisées pour une série de conférences tenues à la Ligue ouvrière allemande de Bruxelles en 1847 et publié en 1849, Marx expose de nouveau la théorie de l’aliénation, mais, pour pouvoir s’adresser au mouvement ouvrier avec une notion qui aurait semblé trop abstraite, il se passa du mot. Il écrivit que le travail salarié ne faisait pas partie de l’« activité vitale » de l’ouvrier, mais représentait, plutôt, un moment de « sacrifice de sa vie ». La force de travail est une marchandise que le travailleur est contraint de vendre « pour pouvoir vivre » et « le produit de son activité n’est pas non plus le but de son activité » . « Et l’ouvrier qui, douze heures durant, tisse, file, perce, tourne, bâtit, manie la pelle, taille la pierre, la transporte, etc., regarde-t-il ces douze heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou de maçonnerie, de terrassement ou de taille de la pierre comme une manifestation de sa vie, comme sa vie? Bien au contraire. La vie commence pour lui là où cesse cette activité, à table, à l’auberge, au lit. Par contre, les douze heures de travail n’ont nullement pour lui le sens de tisser, de filer, de percer, etc., mais celui de gagner ce qui lui permet d’aller à table, à l’auberge, au lit. Si le ver à soie tissait pour subvenir à son existence de chenille, il serait un salarié achevé. »
Jusqu’à la fin des années cinquante, dans l’œuvre de Marx, on ne trouve pas d’autres références à la théorie de l’aliénation. Suite à la défaite des révolutions de 1848, il fut contraint à l’exil à Londres et durant cette période, pour concentrer toutes ses énergies aux études d’économie politique, à l’exception de certains brefs travaux de caractère historique, il n’a publié aucun livre. Lorsqu’il se remit à écrire sur l’économie, dans les Principes fondamentaux de la critique de l’économie politique, mieux connus sous le nom de Grundrisse, Marx utilisa de nouveau le concept d’aliénation à plusieurs reprises. Cela rappelait, par bien des aspects, celui exposé dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844, même si, grâce aux études menées entre-temps, son analyse s’avérait bien plus approfondie : « Le caractère social de l’activité, comme la forme sociale du produit, comme la part que l’individu prend à la production, apparaissent ici, face aux individus, comme quelque chose d’étranger, comme une chose ; non pas comme le comportement réciproque d’individus, mais comme leur soumission à des rapports existant indépendamment d’eux et nés de l’entrechoquement de ces individus indifférents. L’échange universel des activités et produits, devenus condition vitale pour tout individu singulier, leur connexion réciproque apparaît à ces individus eux- mêmes comme quelque chose d’étranger, d’indépendant, comme une chose. Dans la valeur d’échange, la relation sociale des personnes est transformée en un comportement social des choses; le pouvoir de la personne s’est transformé en pouvoir de choses. »
Dans les Grundrisse, la description de l’aliénation acquiert donc une plus grande épaisseur par rapport à celle opérée dans les écrits de jeunesse, parce qu’enrichie par la compréhension d’importantes catégories économiques et par une analyse sociale plus rigoureuse. À côté du lien entre aliénation et valeur d’échange, parmi les passages les plus brillants qui montrent les caractéristiques de ce phénomène de la société moderne, on trouve également celui où l’aliénation est mise en relation avec l’opposition entre capital et « puissance de travail vivante » : « Les conditions objectives du travail vivant […], sont présupposées comme existence autonome par rapport à elle, comme l’objectivité d’un sujet distinct de la puissance de travail vivante, et autonome par rapport à elle ; la reproduction et la valorisation, c’est-à-dire l’élargissement de ces conditions objectives, est donc en même temps leur reproduction et production nouvelle en tant que richesse d’un sujet étranger indifférent et autonome par rapport à la puissance de travail. Ce qui est reproduit et nouvellement produit, c’est non seulement l’existence de ces conditions objectives du travail vivant, mais leur existence en tant que valeurs autonomes, c’est-à-dire appartenant à un sujet étranger, face à cette puissance de travail vivante. Aux conditions objectives est donc donnée une existence subjective face à la puissance de travail vivante – du capital naît le capitaliste. »
Les Grundrisse ne furent pas le seul texte de la maturité de Marx où la description de la problématique de l’aliénation revient fréquemment. Cinq ans après, en effet, on la retrouve dans Le Capital : livre I, chapitre VI inédit , manuscrit dans lequel l’analyse économique et celle politique de l’aliénation sont mises en meilleure relation entre elles : « la domination des capitalistes sur les travailleurs n’est rien d’autre que la domination des conditions de travail autonomisées, face au travailleur. » . Dans ces ébauches préparatoires du Capital, Marx met en évidence le fait que dans la société capitaliste, via « la transposition des forces productives sociales du travail en propriétés objectales du capital » , on voit se réaliser une véritable « personnification des choses et réification des personnes », c’est-à-dire qu’on crée une apparence en vertu de laquelle « non les moyens de production, les conditions matérielles du travail, apparaissent soumises au travailleur, mais lui à elles » . En réalité, selon lui : « Le capital n’est pas une chose, pas plus que l’argent n’est une chose. Dans le capital comme dans l’argent, des rapports sociaux de production entre personnes se présentent comme des rapports entre des choses et des personnes, ou encore des relations sociales déterminées apparaissent comme des propriétés naturelles sociales de choses. Dès que les individus se font face comme des personnes libres, sans salariat pas de production de survaleur, sans production de survaleur pas de production capitaliste, donc pas de capital et pas de capitaliste! Capital et travail salarié (c’est ainsi que nous appelons le travail du travailleur qui vend sa propre capacité de travail) n’expriment que les deux facteurs d’un seul et même rapport. L’argent ne peut devenir capital sans s’échanger contre la capacité de travail que le travailleur lui-même vend comme marchandise. De l’autre côté, le travail ne peut apparaître comme travail salarié qu’à partir du moment où ses propres conditions objectales se dressent en face de lui comme puissances égoïstes, propriété étrangère, valeur existant pour soi et tenant à soi, bref comme capital. »
Dans le mode de production capitaliste le travail humain est devenu un instrument du processus de valorisation du capital. « À travers l’incorporation de la capacité vivante de travail aux parties constitutives objectales du capital, ce dernier devient monstre doué de vie, et se met à agir ‘‘ comme s’il avait l’amour au corps ’’. » Ce mécanisme se développe sur une échelle toujours plus grande, jusqu’à ce que la coopération dans le processus productif, les découvertes scientifiques et l’emplois des machines, c’est-à-dire les progrès sociaux généraux créés par la collectivité, deviennent des forces du capital qui apparaissent comme propriétés par nature et se dressent étrangères face aux travailleurs comme ordre capitaliste : « Les forces productives […] développées du travail social […] se présentent comment formes de développement du capital. […] L’unité collective réside dans la coopération, le caractère combiné de la division du travail, l’application des forces naturelles et de la science, le produit du travail en tant que machinerie – tout cela s’oppose au travailleur individuel comme étranger, factuel, donné d’avance, sans sa contribution et souvent contre elle, autonome par rapport à lui, en tant que simples formes d’existence de moyens de travail qui en sont indépendantes et les dominent, au point que ce soit affaire de choses, dessein et volonté de l’atelier global incarnés dans le capitaliste ou ses sous-ordres (représentants), au point que ce soit l’effet de leur propre combinaison – en tant que fonctions du capital qui vit dans le capitaliste. »
C’est donc par ce processus que, selon Marx, le capital devient quelque chose de « terriblement mystérieux ». Et il arrive de cette façon que « les conditions de travail s’amoncellent comme puissances sociales face au travailleur et dans cette forme sont capitalisées » .
La diffusion, à partir des années 1960, du Capital: livre I, chapitre VI inédit et, surtout, des Grundrisse ouvrit la voie à une conception de l’aliénation différente de celle hégémonique en sociologie et en psychologie, dont la compréhension était finalisée par son dépassement pratique, c’est-à-dire l’action politique de mouvements sociaux, partis et syndicats, visant à changer radicalement les conditions de travail et de vie de la classe ouvrière. La publication de ce qui, après les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 dans les années 1930, peut être considérée comme la « seconde génération » des écrits de Marx sur l’aliénation a fourni non seulement une base théorique cohérente pour une nouvelle période d’études sur l’aliénation, mais surtout une plate-forme idéologique anticapitaliste à l’extraordinaire mouvement politique et social qui a explosé dans le monde à cette époque. Avec la diffusion du Capital et de ses manuscrits préparatoires, la théorie de l’aliénation est sortie des manuels des philosophes et des amphithéâtres pour faire irruption, à travers les luttes ouvrières, dans la rue et devenir critique sociale.

FÉTICHISME DES MARCHANDISES ET DÉSALIÉNATION
Une des meilleures descriptions de l’aliénation réalisées par Marx est celle contenue dans le célèbre paragraphe « Le caractère de fétiche de la marchandise et son secret » dans le Capital. Il y est dit clairement que, dans la société capitaliste, les hommes sont dominés par les produits qu’ils ont créés et vivent dans un monde où les relations réciproques apparaissent « non [comme] des rapports immédiats des personnes [… mais comme], des rapports sociaux entre les choses. » Plus précisément: « Le secret de la forme d’une marchandise consiste […] dans le fait que cette forme, comme un miroir, restitue aux hommes l’image des caractères sociaux de leur travail, en les faisant apparaître comme caractères objectifs des produits de ce travail, comme propriétés sociales naturelles de ces choses, et donc restituent également l’image du rapport social entre producteurs et travail complexe, en le faisant apparaître comme un rapport social entre objets existants en dehors de ces producteurs. Par ce quiproquo les produits du travail deviennent marchandises, comme sensiblement suprasensibles, c’est-à-dire choses sociales. […]
C’est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantasmatique d’un rapport des choses entre elles. Pour trouver une analogie à ce phénomène, il faut la chercher dans la région nuageuse du monde religieux. Là les produits du cerveau humain ont l’aspect d’êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux. C’est ce qu’on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu’ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce mode de production. »
De cette définition on voit ressortir des caractéristiques précises qui montrent un fossé entre la conception de l’aliénation chez Marx et celle de la grande part des auteurs examinés dans cet essai. Le fétichisme, en effet, n’était pas conçu par Marx comme une problématique individuelle, mais fut toujours considéré comme un phénomène social. Non une manifestation de l’âme, mais un pouvoir réel, une domination concrète, qui se réalise, dans l’économie de marché, suite à la transformation de l’objet en sujet. Pour cette raison, il n’a pas limité son analyse de l’aliénation au malaise de l’être humain singulier, mais a analysé les processus sociaux qui en sont à la base, en premier lieu l’activité productive. Pour Marx, de plus, le fétichisme se manifeste par une réalité historique de la production précise, celle du travail salarié, et n’est pas lié au rapport entre la chose en général et l’homme, mais par celui qui se produit entre ce type-là et un type déterminé d’objectivité : la marchandise.
Dans la société bourgeoise les propriétés et les relations humaines se transforment en propriété et relations entre les choses. La théorie qui, après la formulation de Lukács, fut désignée sous le nom de réification a illustré ce phénomène du point de vue des relations humaines, tandis que le concept de fétichisme le traitait par celui des marchandises. Contrairement à ce qu’ont prétendu ceux qui ont nié l’existence de réflexions sur l’aliénation dans l’œuvre de la maturité de Marx, elle ne fut pas remplacée par celle du fétichisme des marchandises, parce que celle-ci n’en représentait qu’un de ses aspects particuliers. »
Mais l’avancée théorique accomplie par Marx dans sa conception de l’aliénation des Manuscrits économico-philosophiques de 1844 au Capital ne consiste pas seulement en une description plus précise, mais également en une élaboration différente et plus aboutie des mesures jugées nécessaires pour son dépassement. Si en 1844 Marx avait considéré que les êtres humains allaient supprimer l’aliénation par l’abolition de la production privée et de la division du travail, dans le Capital, et dans ses manuscrits préparatoires, le parcours indiqué pour construire une société libre de toute aliénation devient bien plus complexe. Marx pensait que le capitalisme était un système dans lequel les travailleurs sont soumis par le capital et par ses conditions, mais il était également convaincu du fait que cela avait créé les bases pour une société plus avancée et que l’humanité pouvait suivre le chemin du développement social en généralisant les bénéfices produits par ce nouveau mode de production. Selon Marx, un système qui produit d’énormes accumulations de richesses pour quelques uns et la spoliation et l’exploitation pour la masse des travailleurs, doit être remplacé par « une réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs et dépensant, d’après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles, comme une seule et même force de travail. » Ce type de production différent se différencierait de celui basé sur le travail salarié, puisqu’il mettrait ses facteurs déterminants sous le gouvernement collectif, en prenant un caractère immédiatement général et en transformant le travail en une véritable activité sociale. C’est une conception de la société aux antipodes du bellum omnium contra omnes de Thomas Hobbes. Et sa création n’est pas un processus purement politique, mais concerne nécessairement la transformation radicale de la sphère de la production. Comme Marx l’écrit dans les manuscrits qui deviendront Le Capital, livre III : « En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur ; il se situe donc, par nature, au-delà de la sphère de production matérielle proprement dite. De même que l’homme primitif doit lutter contre la nature pour pourvoir à ses besoins, se maintenir en vie et se reproduire, l’homme civilisé est forcé, lui aussi, de le faire et de le faire quels que soient la structure de la société et le mode de la production. Avec son développement s’étend également le domaine de la nécessité naturelle, parce que les besoins augmentent ; mais en même temps s’élargissent les forces productives pour les satisfaire. En ce domaine, la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent traditionnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à la nature humaine. »
Cette production par le caractère social, avec les progrès technologiques et scientifiques et la réduction en conséquence de la journée de travail, crée les possibilités pour la naissance d’une nouvelle formation sociale, où le travail coercitif et aliéné, imposé par le capital et subsumé par ses lois, est progressivement remplacé par une activité créatrice et consciente, non imposée par la nécessité; et dans laquelle des relations sociales accomplies remplacent l’échange indifférent et accidentel en fonction des marchandises et de l’argent. Ce n’est plus le règne de la liberté du capital, mais celui de l’authentique liberté humaine de l’individu social.

 

Traduit de l’italien par Aymeric Monville

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Italie et Grèce: ce que Marx disait du «gouvernement technique»

Ces dernières années, les médias internationaux ont de nouveau mis à l’honneur Karl Marx pour la perspicacité prémonitoire de ses analyses du caractère structurel et cyclique des crises capitalistes. Aujourd’hui, à propos de la Grèce et de l’Italie [gouvernement Monti et gouvernement Papadémos], il y a une autre raison pour le relire: le retour du «gouvernement technique».

Comme contributeur à la New York Tribune, qui était alors un des quotidiens au plus grand tirage de son temps, Marx a commenté les développements politiques et institutionnels qui avaient conduit à un des premiers gouvernements techniques de l’histoire: à Whitehall, le cabinet Earl of Aberdeen, de décembre 1852 à janvier 1855.

Les articles de Marx frappaient par leur perspicacité et leur sarcasme. De son côté, le principal quotidien de Londres, The Times, célébrait ces événements comme un signe que le Royaume-Uni était «à la porte du millénaire politique qui verra l’esprit de parti disparaître de la Terre et le génie, l’expérience, l’industrie et le patriotisme être les seules qualifications pour être ministre» .

Cela a suscité l’ironie de Marx qui s’en est donné à cœur joie dans son article « Un ministère suranné. Perspectives du ministère de coalition, etc. » (janvier 1853). Ce que The Times trouvait si moderne et enthousiasmant lui apparaissait comme une véritable farce. Alors que la presse de Londres annonçait «un ministère entièrement composé de personnalités nouvelles, jeunes et prometteuses» , Marx posait la question si «le monde ne va être un peu étonné que la nouvelle ère dans l’histoire du Royaume-Uni va être inaugurée par rien d’autre que des octogénaires usés et décrépits […], le bureaucrate, qui a servi sous presque tous les ministères depuis la fin du siècle passé; d’autres membres du cabinet morts déjà deux fois tant ils sont vieux et épuisés, et ramenés pour l’occasion à une vie artificielle.»

A côté de ces jugements sur les personnes, Marx en a bien sûr écrit d’autres, tout naturellement d’un plus grand intérêt, à propos de leur politique. «On nous promet la disparition totale de la guerre des partis, mieux la disparition des partis eux-mêmes», écrivait Marx. «Que veut dire The Times?» La question n’est malheureusement que trop pertinente aujourd’hui, dans un monde où la domination du Capital sur le Travail est devenue aussi féroce qu’elle l’était au milieu du XIXe siècle.

Economie et politique

La séparation entre l’économie et la politique qui distingue le capitalisme des modes de production antérieurs atteint désormais son sommet. Non seulement l’économie domine la politique, fixant ses priorités et façonnant ses décisions, mais elle est en dehors de sa juridiction et échappe au contrôle démocratique. C’est au point qu’un changement de gouvernement ne change plus la direction de la politique économique et sociale.

Durant le cours des trente dernières années, les pouvoirs de décision ont passé inexorablement de la sphère politique à la sphère économique. Des choix politiques particuliers ont été transformés en des impératifs économiques qui, n’admettant aucune discussion, déguisent un projet hautement politique et extrêmement réactionnaire derrière un masque idéologique d’expertise apolitique.

Des parties de la sphère politique sont court-circuitées par l’économie dont on fait un domaine séparé fermé au changement. Cela implique la plus grave menace planant sur la démocratie à notre époque. Les parlements nationaux, déjà vidés de valeur représentative par des systèmes électoraux biaisés et des révisions autoritaires de la relation entre exécutif et législatif, voient leurs pouvoirs enlevés et transférés au marché. Les notations de Standard&Poor’s et l’indice de Wall Street – ces méga-fétiches de la société contemporaine – jouissent d’un poids incomparablement plus grand que la volonté du peuple. Au mieux, le gouvernement politique peut «intervenir» dans l’économie (les classes dominantes ressentent souvent le besoin d’atténuer l’anarchie destructrice du capitalisme et ses crises violentes), mais ils ne sauraient remettre en question ses règles et ses choix fondamentaux.

Les événements des derniers jours en Grèce et en Italie constituent une frappante illustration de ces tendances à l’œuvre. Derrière la façade du terme «gouvernement technique» – ou «gouvernements de tous les talents», comme on appelait cela au temps de Marx – nous pouvons observer une suspension de la politique (pas de référendum, pas d’élections) censée remettre tout le champ dans les mains de l’économie.

Dans un article d’avril 1853, «Réalisations du ministère», Marx écrivait: «Peut-être que la meilleure chose qu’on puisse dire en faveur du ministère de coalition, c’est qu’il représente l’impuissance du pouvoir dans un moment de transition.» Les gouvernements ne débattent plus quelle orientation économique prendre, ce sont les orientations économiques qui engendrent des gouvernements.

En Italie, les points programmatiques clés ont été énumérés l’été dernier dans une lettre (qui était destinée à rester secrète) de la Banque centrale européenne (BCE) adressée au gouvernement Berlusconi. Afin de restaurer la «confiance» des marchés, il était nécessaire de prendre rapidement le chemin des «réformes structurelles», une expression devenue synonyme de dévastation sociale. En d’autres termes: baisse des salaires, attaques aux droits des travailleurs en matière d’engagement et de licenciement, élévation de l’âge de la retraite, et privatisations à grande échelle. Les nouveaux «gouvernements techniques», dirigés par des hommes sortis de diverses institutions économiques et banques d’investissement – qui portent le plus de responsabilités dans la crise (Papadémos en Grèce, Monti en Italie) – vont prendre ce chemin. A n’en pas douter «pour le bien du pays» et «le bien-être des générations futures». Et ils vont tomber à bras raccourcis sur quiconque osera faire entendre une voix discordante.

Si la gauche ne veut pas disparaître, elle doit redécouvrir comment identifier les vraies causes de la crise qui nous frappe. Elle doit également avoir le courage de proposer et expérimenter, les politiques radicales qui sont nécessaires pour obtenir une solution.

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Marx et la critique de l’économie politique (I)

Contrairement aux prévisions qui en avaient annoncé l’oubli de manière définitive, durant les dernières années, Marx s’est présenté de nouveau sur la scène de l’histoire et, en de nombreux endroits du monde, sur les étals des libraires, on a vu revenir nombre de ses textes, en réimpression ou dans de nouvelles éditions. La redécouverte de Marx se fonde sur la capacité persistante qu’ont ses écrits d’expliquer le présent. En effet, face à une crise du capitalisme nouvelle et profonde, beaucoup reviennent interroger cet auteur trop souvent lié à tort par le passé à l’Union soviétique et, ensuite, trop hâtivement mis de côté après 1989.
Cet intérêt renouvelé, de caractère politique, avait été précédé par une reprise des études sur son œuvre. Après le déclin des années quatre-vingt et, à quelques exceptions près, après la « conjuration du silence » des années quatre-vingt-dix, depuis quelques années, les publications de et sur les écrits de Marx ont repris presque partout (en partie en Russie et en Europe de l’Est, où le voisinage temporel des désastres produits par le prétendu « socialisme réel » rend encore impensable un retour à Marx) et, dans bien des domaines où elles ont fleuri à nouveau, elles ont produit des résultats pertinents et novateurs.
Parmi ces dernières, dans un but de réinterprétation globale de l’oeuvre de Marx, la publication, commencée de nouveau en 1998, de la Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA²), l’édition historique critique des oeuvres complètes de Marx et Engels , est particulièrement significative. Dans cette édition ont pu être donnés à l’impression les cahiers d’extraits de Marx et tous les manuscrits préparatoires des livres second et troisième du Capital. Les premiers qui comprennent parfois, outre les résumés des livres qu’il lisait, également les réflexions qu’il en tirait, constituent le terrain de sa théorie critique, montrent l’itinéraire complexe suivi durant le développement de sa pensée et révèlent les sources auxquelles il a puisé au cours de l’élaboration de ses conceptions. La publication de la totalité des manuscrits du Capital, ainsi que de toutes les ébauches rédactionelles d’Engels permettra une évaluation critique certaine par rapport à l’état des originaux laissés par Marx et concernant le statut des modifications apportées par Engels durant le travail éditorial pour l’impression des livres second et troisième du Capital. Ces textes, en effet, montrent efficacement le profil incomplet de l’opus magnum marxien et constitueront la base des futures études rigoureuses à ce sujet.
En mettant à profit les nouveaux matériaux offerts à la recherche, le présent travail se pose l’objectif de reconstruire toutes les étapes de la critique marxienne de l’économie politique à la lumière des acquis philologiques de la MEGA² et donc, de réaliser une étude sur la formation de la pensée de Marx d’une façon plus complète que par le passé. En effet, la grande majorité des chercheurs qui se sont occupés de ce thème n’ont pris en considération que certains stades de l’élaboration achevée par Marx, en sautant, souvent, des [Manuscrits économico-philosophiques de 1844] aux [Grundrisse] (1857-58) et de ces derniers au livre premier du Capital (1867) ; ou bien, dans le meilleur des cas, en examinant seulement deux autres textes : Misère de la philosophie (1847) et les [Théories sur la plus-value] (1862-63) .
L’étude de manuscrits précieux, qui comprennent d’intéressants résultats intermédiaires, est restée l’apanage d’un cercle restreint de chercheurs capables de lire les publications en langue allemande de la MEGA². Ainsi, dans le but de faire aussi connaître ces textes en dehors du milieu des spécialistes qui utilisent cette édition et la trouvent utile, à la lumière des nouveaux matériaux, et retourner au débat relatif à la genèse et au caractère inachevé de l’oeuvre marxienne , la présente étude se divise en trois parties. La première, qui correspond à l’article donné à l’impression, prend en compte les recherches d’économie politique de Marx et quelques développements théoriques accomplis par lui dans cette discipline, des premières études de 1843 à la publication de la Neue Rheinische Zeitung. Politisch-ökonomische Revue en 1850. Le second traitera la période comprise entre les recherches entreprises par Marx à la librairie du British Museum de Londres en 1850-53 et la rédaction des [Grundrisse] (1857-58), l’imposant manuscrit préparatoire de la brève œuvre de 1859 intitulée Critique de l’économie politique, généralement considérée comme la première ébauche du Capital. Tandis que le troisième et dernier article, qui sera lui aussi bientôt publié, étudiera la formation du Capital à travers ses différentes rédactions, des [Grundrisse] aux derniers manuscrits de 1882 réalisés par Marx avant sa mort.
Le présent essai est centré sur la reconstrution des études d’économie politique menées par Marx à Paris, Manchester et Bruxelles entre 1843 et 1847, qui culminent avec la publication du texte Misère de la philosophie (§ I et II). On y traitera, de plus, des vicissitudes politiques et personnelles de Marx durant les révolutions de 1848 et, suite à leur défaite, au temps de l’exil à Londres (§ III et IV). Durant cette période, il parla d’économie politique dans deux journaux qu’il a fondés et dirigés (de 1848 à 1849, le quotidien Neue Rheinische Zeitung. Organ der Demokratie [Nouvelle gazette rhénane. Organe de la démocratie] et en 1850, la revue Neue Rheinische Zeitung. Politisch-okonomische Revue [Nouvelle gazette rhénane. Revue d’économie politique]) et acquit la conviction qu’une nouvelle révolution n’aurait pu se développer qu’à la suite d’une crise économique mondiale.

LA RENCONTRE AVEC L’ÉCONOMIE POLITIQUE
L’économie politique ne fut pas la première passion intellectuelle de Karl Marx. La rencontre avec cette matière qui, au temps de sa jeunesse, n’en était qu’à ses premiers pas en Allemagne, n’arriva, en effet, qu’après qu̓il eut avec d’autres disciplines.
Né à Trèves en 1818 dans une famille d’origine juive, à partir de 1835, Marx étudia d’abord le droit à l’université de Bonn puis de Berlin, pour détourner ensuite son intérêt vers la philosophie, en particulier celle de Hegel alors dominante, et devenir diplômé de l’université d’iéna, en 1841, avec une thèse sur la Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et chez Épicure. À la fin de ses études, Marx aurait voulu entreprendre une carrière universitaire, mais, puisque après l’avénement de Frédéric-Guillaume IV, la philosophie hégélienne ne jouissait plus de la faveur du gouvernement prussien, il dut, vu qu’il avait adhéré au mouvement des Jeunes hégéliens, changer ses projets. Entre 1842 et 1843, il se consacra au journalisme et collabora au quotidien de Cologne la Rheinische Zeitung, dont il devint rapidement le très jeune rédacteur en chef. Néanmoins, peu de temps après le début de sa direction et la publication de certains de ses articles dans lesquels il avait commencé, bien que seulement d’un point de vue juridique et politique, à s’occuper de questions économiques , la censure frappa le journal et Marx décida d’interrompre cette expérience « pour quitter la scène publique et me retirer dans le cabinet d’études » . Il se consacra donc aux études sur l’État et les relations juridiques, dans lesquelles Hegel faisait autorité, et dans un manuscrit de 1843, publié de manière posthume avec le titre [Critique de la philosophie hégélienne du droit], en ayant acquis la conviction que la société civile était la base réelle de l’État politique, il développa les toutes premières formulations à propos de la pertinence du facteur économique dans l’ensemble des rapports sociaux.
Marx ne commença son « étude critique consciencieuse de l’économie politique » qu’après son départ pour Paris où, en 1844, il fonda et codirigea la revue Deutsch-französische Jahrbücher . À partir de ce moment, ses enquêtes, jusqu̓alors de caractère principalement philosophique, historique et politique, se tourneront vers cette nouvelle discipline qui creusera le sillon de ses recherches futures. À Paris, Marx entame une grande série de lectures et en tira neuf cahiers d’extraits et de notes . Jusqu’à la période universitaire, en effet, il avait pris l’habitude, maintenue ensuite sa vie durant, de compiler des résumés des oeuvres qu’il lisait, en les intercalant, souvent, avec les réflexions qu’elles lui suggéraient.
Les [Cahiers de Paris] sont particulièrement intéressants parce que, parmi les livres les plus résumés, figurent le Traité d’économie politique de Jean-Baptiste Say et La Richesse des nations d’Adam Smith , textes dont Marx tira les notions premières d’économie, de même que les Principes d’économie politique de David Ricardo et les Éléments d’économie politique de James Mill , qui lui donnèrent la possibilité de développer ses premières analyses des concepts de valeur et prix et de la critique de l’argent comme domination de la chose aliénée sur l’homme.
Parallèlement à ces études, Marx rédigea trois autres cahiers, publiés après sa mort sous le titre [Manuscrits économico-philosophiques de 1844], dans lesquels il accorda une attention particulière au concept de travail aliené (entäusserte Arbeit). À la différence des principaux économistes et de Georg W. F. Hegel, le phénomène par lequel l’objet produit par l’ouvrier s’oppose à lui-même « comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur » , est considéré par Marx non comme une condition naturelle et, donc, immuable, mais comme la caractéristique d’une structure déterminée de rapports productifs et sociaux : la société bourgeoise moderne et le travail salarié.
On peut également voir l’intense travail mené par Marx durant cette période dans les témoignages de ceux qui l’ont fréquenté à l’époque. En se référant à la fin de 1844, le journaliste radical Heinrich Bürgers soutient que : « Marx avait commencé jusqu’à présent des recherches approfondies dans le domaine de l’économie politique et caressait le projet d’écrire une œuvre critique capable de former une nouvelle constitution de la science économique » . Friedrich Engels également, qui avait connu Marx à l’été 1844 et s’était lié d’amitié avec lui, dans un rapport d’alliance théorique et politique destiné à durer pour le reste de leur vie, dans l’espoir qu’une époque de bouleversements sociaux était à l’horizon, l̓exhorta, dès la première lettre de cette correspondance qui durera quarante ans, à mener vite son œuvre à bien : « Fais en sorte de répandre bientôt un peu partout les matériaux que tu as amassés. Il est diantrement grand temps. » Néanmoins, la conscience de l’insuffisance de ses connaissances empêcha Marx de compléter et de publier ses manuscrits. De plus, à l’automne 1844, il se consacra, avec Engels à la rédaction de La Sainte Famille. Critique de la Critique critique contre Bruno Bauer et consorts, un écrit polémique, publié en 1845, contre Bauer et d’autres représentants de la gauche hégélienne, mouvement dont Marx avait pris ses distances dès 1842, car il pensait que ses membres ne se consacraient qu’à de stériles batailles de concepts et s’enfermaient dans l’isolement spéculatif.
Après ce travail, au début de 1845, Engels revint vers son ami en l’invitant à terminer l’écrit en préparation : « Arrange-toi pour achever ton livre d’économie politique, même si bien des pages ne devaient pas te satisfaire, peu importe : les esprits sont mûrs et nous devons battre le fer tant qu’il est chaud. […] Mais il est grand temps ! Aussi tâche d’en terminer d’ici avril, fais comme moi, fixe-toi une date à laquelle tu veux effectivement avoir terminé et veille à le faire imprimer rapidement. »
Mais ces sollicitations ne suffiront pas. Sa connaissance encore insuffisante de l’économie politique conduisit Marx à poursuivre ses études, même à tenter de donner une forme achevée à ses ébauches. Poussé par la conviction de pouvoir publier son écrit rapidement, en février 1845, après que lui fut intimé l’ordre d’abandonner la France à cause de sa collaboration au bimensuel ouvrier de langue allemande Vorwärts!, il signa un contrat avec l’éditeur de Darmstadt Karl Wilhelm Leske, pour la publication d’une œuvre en deux volumes devant s’intituler « Critique de la politique et de l’économie politique » .

LA SULTE DES ÉTUDES D’ÉCONOMIE
À partir de février 1845, Marx se rendit à Bruxelles où il lui fut permis de résider à condition de ne publier « aucun écrit sur la politique du jour » et où il resta, avec sa femme Jenny von Westphalen et sa première fille, Jenny, née à Paris en 1844, jusqu’à mars 1848. Durant ces trois ans, et particulièrement en 1845, il suivit de manière très productive ses études d’économie politique. En mars de cette année, en effet, il travailla à une critique, mais sans réussir à l’achever, du Système national de l’économie politique de l’économiste allemand Friedrich List . De plus, de février à juillet, il rédigea six cahiers d’extraits, les [Cahiers de Bruxelles], en se concentrant surtout sur les études des concepts de base de l’économie politique, dans lesquels il réserva un espace particulier aux Études sur l’économie politique de Sismonde de Sismondi, au Cours d’économie politique de Henri Storch et au Cours d’économie politique de Pellegrino Rossi. Au même moment, Marx se consacra également aux questions liées aux machines et à la grande industrie et recopia différentes pages de l’ouvrage de Charles Babbage Sur l’économie des machines et des manufactures . Dans cette période, il projeta avec Engels d’organiser également la traduction en allemand d’une « Bibliothèque des meilleurs écrivains socialistes étrangers » . N’ayant trouvé le soutien financier d’aucun éditeur et ne disposant que de très peu de temps libre du fait de leurs propres travaux, Marx et Engels durent abandoner ce projet.
En juillet et en août, Marx séjourna à Manchester afin d’examiner la vaste littérature économique anglaise qu’il jugeait indispensable pour écrire le livre qu’il avait en préparation. Il rédigea ainsi neuf autres cahiers d’extraits, les [Cahiers de Manchester] et, de nouveau, parmi les textes les plus résumés, on trouve des manuels d’économie politique et des livres d’histoire économique, parmi lesquels les Leçons sur les éléments d’économie politique de Thomas Cooper, une Histoire des prix de Thomas Tooke, la Littérature d’économie politique de John Ramsay McCulloch et les Essais sur quelques problèmes irrésolus d’économie politique de John Stuart Mill . Marx s’intéressa également beaucoup aux questions sociales et recueillit des extraits de certains des principaux volumes de la littérature socialiste anglosaxonne, en particulier les Maux du travail et le remède du travail de John Francis Bray et l’essai Sur la formation du caractère humain et le Livre du nouveau monde moral de Robert Owen . De même, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, la première œuvre d’Engels, parue en juin 1845, traitait des mêmes thèmes.
Dans la capitale belge, en plus de ses études économiques, Marx travailla également à un autre projet, qu’il jugeait nécessaire du fait des circonstances politiques qui avaient mûri entre-temps. En novembre 1845, en effet, il pensa écrire avec Engels, Joseph Weydemeyer et Moses Heß, une « critique de la plus récente philosophie allemande chez ses représentants Feuerbach, B. Bauer et Stirner, et du socialisme allemand chez ses divers prophètes » . Le texte, qui fut imprimé après sa mort sous le titre [L’idéologie allemande], se fixait pour objectif, d’une part, de combattre les formes ultimes de néohégélianisme apparues en Allemagne (L’unique et sa propriété de Max Stirner avait été imprimé en octobre 1844) et, d’autre part, comme Marx l’écrivit à l’éditeur Leske, de « préparer le public au point de vue de [son] économie (Ökonomie), qui s’oppos [ait] résolument à toute la science allemande jusqu’à présent » . Cet écrit, dont la rédaction se poursuivit jusqu’en juin 1846, ne fut néanmoins jamais mené jusqu’à son terme, même s’il permit à Marx d’élaborer, plus clairement que par le passé, même de manière non définitive, ce que Engels définira, quarante années plus tard, comme « la conception matérialiste de l’histoire » .
Pour avoir des nouvelles sur le progrès de l’« Économie » durant l’année 1846, il faut, encore une fois, examiner les lettres adressées à Leske. En août de cette année, Marx avait parlé à l’éditeur du « manuscrit quasi conclu du premier volume », c’est-à-dire de ce texte qui, selon ses nouveaux plans, aurait dû contenir la partie la plus théorique et politique, et qui était déjà disponible « depuis bien longtemps », mais qu’il n’aurait pas fait « imprimer sans le soumettre encore une fois à une révision de contenu et de style. On comprend qu’un auteur qui continue à travailler six mois après ne peut laisser imprimer littéralement ce qu’il a écrit six mois auparavant ». Malgré cela, il concluera bientôt le livre : « Le premier volume, revu et corrigé, sera prêt pour l’impression fin novembre. Le second volume qui est plus historique pourra suivre rapidement » . Les nouvelles fournies ne répondaient pas à l’état réel de son travail puisqu̓aucun de ses manuscrits de l’époque ne pouvait être défini comme « quasi conclu » et, en effet, lorsque l’éditeur ne s’en vit livrer aucun au début de 1847, il décida de résilier le contrat.
Ces retards continuels ne doivent cependant pas être attribués à un faible engagement de la part de Marx. Durant ces années, il ne renonça jamais à l’activité politique et, au printemps 1846, il fut le promoteur d’un « Comité communiste de correspondance », né pour établir un lien entre les différentes ligues ouvrières en Europe. Néanmoins, le travail théorique resta pour lui toujours une priorité, ce que confirment ceux qui le fréquentèrent. Le poète allemand Georg Weerth, par exemple, écrivit en novembre 1846 : « Marx est considéré, en un certain sens, comme le chef du parti communiste. Mais beaucoup des soi- disant communistes et socialistes s’étonneraient fortement s’ils savaient avec précision ce que fait vraiment cet homme. Marx travaille en effet jour et nuit pour nettoyer la tête des ouvriers d’Amérique, de France, et d’Allemagne de leurs nuées etc. des systèmes saugrenus qui aujourd’hui les embrouillent […] Il travaille comme un fou à son histoire de l’économie politique. Cet homme ne dort depuis de nombreuses années pas plus de quatre heures par nuit. »
On trouve également les preuves du grand travail de Marx dans les notes d’étude et les écrits publiés alors. De l’automne 1846 à septembre 1847, il remplit trois volumineux cahiers d’extraits, touchant en grande partie l’histoire économique, du texte Représentation historique du commerce, de l’activité commerciale et de l’agriculture des plus importants États commerciaux de notre temps de Gustav von Gülich , un des principaux économistes allemands de l’époque. De plus, en décembre de 1846, après avoir lu le livre Système des contradictions économiques, ou philosophie de la misère de Pierre-Joseph Proudhon et l’avoir trouvé « mauvais, voire très mauvais » , Marx décida d’en écrire une critique. Rédigé directement en français, afin que son antagoniste qui ne parlait pas allemand puisse la comprendre, l’ouvrage fut terminé en avril 1847 et imprimée en juillet sous le titre Misère de la philosophie. Réponse à Pierre-Joseph Proudhon. Il s’agissait du premier écrit d’économie politique publié par Marx et dans ses pages, on trouve ses convictions du moment sur la théorie de la valeur, l’approche méthodologique plus correcte à utiliser pour comprendre la réalité sociale et le caractère historique transitoire des modes de production.
La cause du caractère inachevé de l’oeuvre projetée – la critique de l’économie politique – n’est donc pas attribuable au manque de concentration de la part de Marx, mais à la difficulté de la tâche qu’il s’était fixée. Le sujet qu’il voulait soumettre à un examen critique était très vaste et l’affronter avec le sérieux et la conscience critique dont il était pourvu aurait signifié travailler durement encore pendant de nombreuses années. Même s’il n’en était pas conscient, en effet, à la fin des années quarante, Marx était à peine au début de ses peines.

1848 ET L’ÉCLATEMENT DE LA RÉVOLUTION
Dans la seconde moitié de 1847, le ferment social s’intensifa et la tâche politique de Marx devint, par conséquent, plus lourde. En juin fut fondée à Londres la « Ligue des communistes », association d’ouvriers et artisans allemands avec des ramifications internationales ; en août Marx et Engels constituèrent l’« association ouvrière allemande », un centre qui réunissait les ouvriers allemands de Bruxelles ; et, en novembre, Marx devint vice-président de l’« Association démocratique de Bruxelles», organisation qui unissait une aire révolutionnaire proche de lui ainsi qu’une composante démocratique plus modérée. À la fin de l’année, en outre, la « Ligue des communistes » chargea Marx et Engels de rédiger un programme politique et, peu après, en février 1848, fut imprimé le Manifeste du parti communiste. Son incipit, « Un spectre hante l’Europe – le spectre du communisme », devint célèbre, de même qu’une de ses thèses principales : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes. »
La publication du Manifeste communiste n’aurait pu mieux tomber. En effet, immédiatement après sa parution, un extraordinaire mouvement révolutionnaire, le plus grand jusqu’à présent par sa diffusion et son intensité, surgit sur tout le continent européen, en mettant en crise son ordre politique et social. Les gouvernements en charge prirent toutes les contre-mesures possibles pour mettre fin à la situation et, en mars 1848, les autorités belges expulsèrent Marx qui se rendit en France, où la république venait depuis peu d’être proclamée. Vu les circonstances, il mit naturellement de côté ses études d’économie politique et se consacra à l’activité journalistique pour soutenir la révolution et contribuer à tracer la ligne politique à adopter. En avril, il passa en Rhénanie, la région économiquement la plus développée et politiquement la plus libérale de l’Allemagne et, pour le mois de juin, dirigea le quotidien Nouvelle gazette rhénane. Organe de la démocratie, qu’il avait, entre-temps, réussi à fonder à Cologne. Bien que la majeure partie de ses articles se fussent concentrés sur la chronique des événements politiques, en avril 1849, il publia une série d’éditoriaux ayant pour thème la critique de l’économie politique, puisqu’il pensait qu’il était « temps d’examiner de plus près les rapports économiques eux-mêmes sur lesquels se fondent l’existence de la bourgeoisie et sa domination de classe ainsi que l’esclavage des ouvriers. » Fondés sur quelques notes rédigées pour des conférences tenues en décembre 1847 à l’« Association ouvrière allemande » de Bruxelles, parurent ainsi cinq articles ayant pour titre Travail salarié et Capital, où Marx expose au public, plus longuement qu’auparavant et dans un langage mieux compréhensible par les ouvriers, ses conceptions sur l’exploitation du travail salarié de la part du capital.
Néanmoins, le mouvement révolutionnaire ayant surgi en Europe en 1848 fut vite écrasé. La reprise économique, la faiblesse de la classe ouvrière à peine structurée dans certains pays, et le tournant modéré des classes moyennes, qui après avoir soutenu une politique de réformes se rapprochèrent de l’aristocratie pour déjouer la possibilité d’une issue trop radicale des événements, permirent aux forces politiques réactionnaires de reprendre fermement les rênes du gouvernement des États et furent en partie la cause de la conclusion autoritaire et conservatrice des événements.
Suite à son intense activité politique, en mai 1849, Marx reçut un nouvel ordre d’expulsion de la Prusse et se réfugia, encore une fois, en France. Mais lorsque la révolution fut définitivement battue également à Paris, les autorités françaises obligèrent Marx à quitter la capitale et à s’installer dans le Morbihan, une région alors désolée, paludéenne et malsaine. Face à cette « tentative d’homicide masqué », Marx décida de quitter la France pour Londres où il pensait avoir des « perspectives positives de fonder […] un journal allemand » . Il devait rester en Angleterre, exilé et apatride, pour le restant de ses jours, mais la réaction européenne n’aurait pu le confiner en un meilleur endroit pour écrire sa critique de l’économie politique. À l’époque, en effet, Londres était le centre économique et financier le plus important du monde, « le démiurge du cosmos bourgeois » et donc le lieu le plus favorable pour observer les développements les plus récents du capitalisme et reprendre, avec profit, les études.

À LONDRES EN ATTENDANT LA CRISE
Marx arriva en Angleterre à l’été 1849, à l’âge de 31 ans. Sa vie à Londres ne se passa pas du tout sereinement. La famille Marx, qui comptait six membres avec la naissance de Laure en 1845, d’Edgar en 1847 et de Guido, peu après l’arrivée en ville, en octobre 1849, vécut à Soho, un des quartiers les plus pauvres et les plus délabrés de la capitale anglaise, et dut survivre longtemps dans une profonde misère. En plus des problèmes familiaux, il fut employé également dans un comité d’assistance pour les émigrés allemands, qu’il promut via la « Ligue des communistes » et dont la tâche fut d’aider les nombreux réfugiés politiques arrivés à Londres à cette époque.
Malgré ces difficiles circonstances, Marx réussit à mettre sur pied une nouvelle entreprise éditoriale. Vers mars 1850, il dirigea la Neue Rheinische Zeitung. Politisch-ökonomische Revue, mensuel qui, dans ses projets, devait être le lieu idéal pour « analyser profondément et scientifiquement les rapports économiques qui sont à la base de toute l’activité politique ». Il était convaincu, en effet, qu’« un moment d’apparent équilibre comme celui-ci [devait] être utilisé pour faire la lumière sur la période révolutionnaire passée, sur le caractère des partis en lutte, sur les rapports sociaux qui déterminent l’existence et la lutte de ces partis. »
Marx était alors certain, même s’il se trompait, que la situation où il se trouvait n’était qu’un bref interlude entre la révolution qui venait de se conclure et une autre qui éclaterait bientôt. En décembre 1849, il avait écrit à son ami Weydemeyer : « Il ne fait guère de doute pour moi qu’après la parution de trois peut-être deux cahiers mensuels, l’incendie universel éclatera et que j’aurai l’occasion de donner une conclusion provisoire à mes travaux d’économie ». Il était sûr de l’imminence d’« une énorme crise industrielle, agricole et commerciale » et tenait pour acquis un nouveau mouvement révolutionnaire, dont il souhaitait qu’il puisse surgir après le déclenchement de la crise, puisque les conditions de prospérité industrielle et commerciale atténuaient la détermination des masses prolétaires. Ensuite, dans Les luttes de classes en France, une série d’articles parus dans la Neue Rheinische Zeitung. Politisch-ökonomische Revue, Marx affirme qu’« une vraie révolution […] dans les périodes où […] les forces productives modernes et les formes de production bourgeoises entrent en conflit les unes avec les autres […] Une nouvelle révolution ne sera possible qu’à la suite d’une nouvelle crise, mais l’une est aussi certaine que l’autre. » Il ne changea pas non plus d’avis face à la florissante prospérité économique qui commençait à se répandre et, dans le premier numéro de la nouvelle Gazette rhénane, celui de janvier-février, il écrivit que la reprise aurait la vie courte puisque les marchés des Indes orientales étaient « désormais pratiquement saturés » et qu’il en irait très vite de même pour ceux du Nord et du Sud de l’Amérique ainsi que pour l’Australie. Donc : « Au premier signal se répandra la “panique” autant dans la production que dans la spéculation – peut-être dès la fin du printemps, ou au plus tard en juillet ou août. Mais cette crise, du fait qu’elle devra nécessairement coïncider avec de grandes collisions sur le continent, portera des fruits bien différents de toutes celles qui l’ont précédée. Si, jusqu’à présent, chaque crise a représenté le signal d’un nouveau progrès, d’une nouvelle victoire de la bourgeoisie industrielle sur la propriété foncière et sur la bourgeoisie financière, celle-ci marquera le début de la révolution anglaise moderne. »
Aussi dans le numéro suivant, celui de mars-avril 1850, Marx soutint que la conjoncture économique positive en cours ne représentait qu’une amélioration temporaire, tandis que la surprodution et l’excès de spéculation dans le secteur ferroviaire nous rapprochaient de la crise, dont les effets auraient été « plus graves que ceux de chaque crise précédente. Elle se produit, en effet, de façon concommitante avec la crise agricole […]. Cette double crise s’accélère, rendue plus vaste et plus dangereuse par les convulsions qui en même temps tombent sur le continent, et, sur le continent, les révolutions prendront par l’effet qu’aura la crise anglaise sur le marché mondial, un caractère nettement plus socialiste. »
Donc, le scénario envisagé par Marx était très optimiste pour la cause du mouvement ouvrier et concernait non seulement les marchés européens, mais aussi ceux d’Amérique du Nord. Il pensait en effet, que « suite à l’entrée de l’Amérique dans le mouvement régressif causé par la surproduction, nous pouvons nous attendre à ce que, en un mois, la crise se développe avec une rapidité encore plus grande ». Ses conclusions furent enthousiastes: « La coïncidence entre crise commerciale et révolution […] devient toujours plus inévitabile. Ici le destin s’accomplit! »
Durant l’été, il approfondit l’analyse économique des années précédant 1848 et, dans le numéro de la revue de mai-octobre 1850, le dernier avant la fermeture causée par le manque de ressourses financières et les vexations de la police prussienne, il parvint à l’importante conclusion que « l’impulsion donnée par les crises commerciales aux révolutions de 1848 a été infinitement plus grande que celle donnée par la révolution à la crise commerciale » . La crise économique a acquis définitivement dans sa pensée une importance fondamentale. De plus, en analysant les processus de surspéculation et de surproduction, il hasarda une nouvelle prévision et déclara que « si le nouveau cycle de développement industriel, commencé en 1848, suit le cours de celui de 1843-1847, la crise éclatera en 1852 ». Enfin, il répète que la future crise explosera aussi dans les campagne et « pour la première fois une crise industrielle et commerciale coïncidera avec une crise agricole » .
Les prévisions de Marx sur plus d’un an se révélèrent erronées. Néanmoins, également à l’époque où il fut le plus convaincu de l’imminence de la vague révolutionnaire, ses idées furent de toute façon très différentes par rapport aux thèses des autres leaders politiques européens exilés à Londres. Bien qu’il se trompe dans ses prévisions par rapport aux développements de la situation économique de son époque, Marx considère néanmoins comme indispensable l’étude de ces rapports afin de participer à l’activité politique. A contrario, la majeure partie des dirigeants démocrates et communistes de son temps, qu’il tenait pour des « alchimistes de la révolution », pensaient que l’unique condition pour qu’une révolution triomphe était de savoir simplement si « la conjuration [était] suffisamment organisée » . Un exemple d’une telle conception fut le Manifeste aux peuples du « Comité central démocratique européen », fondé à Londres, en 1850, par Giuseppe Mazzini, Alexandre Ledru-Rollin et Arnold Ruge. Selon Marx, il avançait l’idée « que la révolution [de 1848 ndt] avait échoué du fait des ambitions et jalousies de ses chefs et du fait des opinions divergentes des différentes endoctrineurs du peuple ». De plus, il trouvait « stupéfiante » la façon dont les diffuseurs de cet écrit avaient exposé leurs idées d’« organisation sociale : un manifeste pour la rue, un esclandre, une poignée de main et le jeu est fait. Pour eux la révolution consiste surtout à renverser les gouvernements existants : c’est cela qui mène à “la victoire”. »
Contrairement à ceux qui attendaient une nouvelle révolution improvisée, à partir de l’automne 1850, Marx était convaincu qu’elle n’aurait pu mûrir sans une nouvelle crise économique mondiale . Dorénavant, il s’éloignera définitivement de ceux qui nourissent la fausse espérance d’un surgissement prochain de la révolution et vécut « dans un absolu isolement » . Comme l’écrivit, en janvier 1851, Wilhelm Pieper, membre de la « Ligue des communistes » : « Marx vit dans une retraite complète, ses seuls amis sont John Stuart Mill et Loyd, et quand on vient chez lui, on n’est pas accueilli par des civilités mais par des catégories économiques. » Par la suite, en effet, Marx fréquentera très peu d’amis à Londres et ne maintiendra un lien profond qu’avec Engels qui s’était établi entre-temps à Manchester et à qui il écrit en février 1851 : « Cet isolement authentique public dans lequel nous vivons, toi et moi, me plaît beaucoup. Il répond tout à fait à notre position et à nos principes. » Engels lui répond : « C’est cette position que nous pouvons et devons adopter dans un Proche avenir […] critiquer impitoyablement tout le monde. » À son avis, « l’essentiel, c’est d’avoir la possibilité de nous faire imprimer : soit dans une revue trimestrielle où nous attaquerons directement et où nous assurerons nos positions vis-à-vis des personnes ; soit dans de gros ouvrages. » Enfin, il conclut avec un certain optimisme : « Que restera-t-il de tous ces ragots et racontars que toute la populace de l’émigration colporte sur ton compte le jour où tu répondras par ton Économie ? » À partir de ce moment, le défi se porta donc sur la prévision de l’éclatement de la crise et pour Marx le temps était venu, cette fois avec un mouvement politique en plus, de se consacrer de nouveau exclusivement aux études d’économie politique.

 

[Fin de la première partie.
La seconde sera publiée dans un prochain numéro]

 

Traduit de l’italien par Aymeric Monville

 

References
Cf. Marcello Musto, « La redécouverte », La Pensée, n° 360, octobre-décembre 2009, p. 15-30.
Idem, « La MEGA_ et les nouveaux visages de Karl Marx », ibid., p. 149-157.
L’accomplissement de cette entreprise – seconde section de la MEGA_intitulée Das Kapital und Vorarbeiten – est prévu pour 2010 avec l’impression du volume II/4.3 (Manuskripte 1863-1867. Teil 3) relatif à la dernière partie des manuscrits de 1863-67.
Dans cet essai, les titres des manuscrits inachevés de Marx désignés éditorialement sont insérés dans le texte entre crochets.
Parmi les rares études des auteurs qui se sont efforcés, par rapport aux sources alors disponibles, d’interpréter les phases moins connues de la genèse de la pensée marxienne, on trouve les articles de Maximilien Rubel, Les cahiers de lecture de Karl Marx. I. 1840-1853 et II. 1853-1856, publiés dans la revue International Review of Social History en 1957 et en 1960 et ensuite republiés dans le volume Marx critique du marxisme, Payot, Paris 1974, p. 301-59. De plus, cf. également le volume de Vitali Vygotski, Istoria odnogo velikogo otkrytija Karla Marksa, Mysl, Moscow 1965 ; le texte d’Ernest Mandel, La formation de la pensée économique de Karl Marx de 1843 jusqu’à la rédaction du Capital. Étude génétique, Maspero, Paris 1967, et le livre de Walter Tuchscheerer, Bevor « Das Kapital » entstand, Akademie, Berlin 1968. Dans le monde anglo-saxon, des recherches sur ces thématiques ne sont parues que récemment, suite à trois travaux d’Allen Oakley : The making of Marx’s critical theory, Routledge & Kegan Paul, London 1983 ; Marx’s critique of political économy. Intellectual sources and evolution. Volume I : 1844 to 1860, Routledge & Kegan Paul, London 1984 ; et Marx’s critique of political economy. Intellectual sources and evolution. Volume II : 1861 to 1863, Routledge & Kegan Paul, London 1985.
Parfois ce débat s’est basé sur des interprétations très superficielles. Pour un récent et pire exemple de ce type de littérature cf. Francis Wheen, Marx’s Das Kapital. A biography, Atlantic Books, London, 2006.
Cf. Karl Marx, Verhandlungen des 6. Rheinischen Landtags. Dritter Artikel : Debatten über das Holzdiebstahlsgesetz et Rechtfertigung des ††-Korrespondenten von der Mosel, MEGA² I/1, Dietz, Berlin 1975, pp. 199-236 et 296-323 ; tr. it. Le discussioni alla sesta dieta renana. Terzo articolo : Dibattiti sulla legge contro i furti di legna et Giustificazione di ††, corrispondente dalla Mosella, Marx Engels Opere, vol. I, Éditori Riuniti, Roma 1980, p. 222-64 et p. 344-75. Les citations de Marx et Engels présentes dans le texte ont été souvent retraduites par l’auteur et renvoient aux éditions en langue allemande Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA²) et Marx Engels Werke (MECW), toutes deux incomplètes. En langue italienne, les écrits de Marx et Engels sont parus en 32 volumes, sur les 50 prévus, dans l’édition Marx Engels Opere (Editori Riuniti, 1972-1990). Toutes les références bibliographiques relatives aux écrits présents dans cette édition renvoient à celle-ci, tandis que les références bibliographiques aux textes non inclus dans les œuvres renvoient à des publications uniques. Les textes qui n’ont pas été traduits en italien [ou en français. ndt], en revanche, renvoient, dans les notes, à la seule édition allemande.
Karl Marx, Zur Kritik der politischen Ökonomie. Erstes Heft, MEGA² II/2, Dietz, Berlin 1980, p. 100 ; tr. fr. de M. Husson, in Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, Éditions Sociales, 1972, p. 40.
Karl Marx, Ökonomisch-philosophische Manuskripte, MEGA² I/2, Dietz, Berlin 1982, p. 325 ; tr. fr. d’Émile Bottigelli, in Marx, Manuscrits de 1844, Éditions Sociales, 1972, p. 2.
Durement touchée par la censure et par la dissension entre Marx et Arnold Ruge, l’autre codirecteur, cette publication parut en un unique numéro en février 1844.
Cf. Marcello Musto, « Marx à Paris : la critique de 1844 », in id., Sulle tracce di un fantasma. L’opera di Karl Marx tra filologia et filosofia, Manifestolibri, Roma 2005, p. 161-78.
Le Nachlaß de Marx contient près de deux cents cahiers de notes, essentielles pour la connaissance et la compréhension de la genèse de sa théorie et des parties de celle-ci qu’il n’eut pas le loisir de développer comme il l’aurait voulu. Les extraits conservés, qui couvrent la longue période de 1838 à 1882, sont écrits en huit langues – allemand, grec ancien, latin, français, anglais, italien, espagnol et russe – et touchent aux disciplines les plus variées. Ils furent tirés de textes de philosophie, d’art, de religion, de politique, de droit, de littérature, d’histoire, d’économie politique, de relations internationales, de technique, de mathématiques, de physiologie, de géologie, de minéralogie, d’agronomie, d’ethnologie, de chimie et physique ; en plus d’articles de quotidiens et revues, compte rendus parlementaires, statistiques, rapports et publications d’officines gouvernementales.
Puisqu̓en 1844 Marx ne connaissait pas encore l’anglais, durant cette période il lut les livres anglais en traduction française.
Ces extraits sont compris dans les volumes Karl Marx, Exzerpte und Notizen. 1843 bis Januar 1845, MEGA² IV/2, Dietz, Berlin 1981 et Karl Marx, Exzerpte und Notizen. Sommer 1844 bis Anfang 1847, MEGA² IV/3, Akademie, Berlin 1998 ; tr. it. parz. La scoperta dell’economia, Editori Riuniti, Roma 1990.
Karl Marx, Ökonomisch-philosophische Manuskripte, MEGA² I/2, op. cit., p. 364-5 ; tr. fr. Manuscrits de 1844, op. cit., p. 57.
Heinrich Burgers, automne 1844 – hiver 1845, in Hans Magnus Enzensberger (ed.), Gespräche mit Marx und Engels, Insel, Frankfurt am Main 1973, p. 46 ; tr. it. Colloqui con Marx e Engels, Einaudi, Torino 1977, p. 41.
Friedrich Engels à Karl Marx, début octobre 1844, in MEGA² III/1, Dietz, Berlin 1975, p. 245 ; trad. fr. sous la responsabilité de G. Badia et J. Mortier, in Marx-Engels, Correspondance, tome I, Éditions Sociales, Paris 1971, p. 339.
En réalité, Engels n’a contribué à la rédaction que pour une dizaine de pages.
Friedrich Engels à Karl Marx, 20 janvier 1845, in MEGA² III/I, op. cit. p. 260 ; trad. fr., op. cit., p. 355.
Marx Engels Werke, Band 27, Dietz, Berlin 1963, p. 669, note 365 ; tr. it. in Marx Engels Opere, vol. XXXVIII, op. cit., p. 666, nota 319.
Karl Marx, Karl Marx alla pubblica sicurezza di Bruxelles, 22 mars 1845, in Marx Engels Opere, vol. IV, Editori Riuniti, Roma 1972, p. 664.
Cf. Karl Marx, Über Friedrich Lists Buch « Das nationale System der politischen Ökonomie «, « Beiträge zur Geschichte der Arbeiterbewegung », Jg. 14. H. 3. (1972), p. 425-446 ; tr. it. A proposito del libro di Friedrich List « Das nationale System der politischen Ökonomie », in Marx Engels Opere, vol. IV, op. cit., p. 584-614.
Tous ces extraits se trouvent dans le volume Karl Marx, Exzerpte und Notizen. Sommer 1844 bis Anfang 1847, MEGA² IV/3, op. cit.
Karl Marx, Piano della « Biblioteca delle più eccellenti scrittori socialisti stranieri », Marx Engels Opere, vol. IV, op. cit., p. 659.
Ces extraits sont compris dans le volume Karl Marx – Friedrich Engels, Exzerpte und Notizen. Juli bis August 1845, MEGA² IV/4, Dietz, Berlin 1988, ici inclus les [Cahiers de Manchester]. On note de plus qu’à partir de cette période Marx commença à lire directement en anglais.
Ces extraits, compris dans les [Cahiers de Manchester] VI – IX, sont encore inédits.
Karl Marx, Erklärung gegen Karl Grün, MEW vol. 4, Dietz, Berlin 1959, p. 38 ; tr. it. Dichiarazione contro Karl Grün, Marx Engels Opere, vol. VI, Editori Riuniti, Roma 1973, p. 73.
Karl Marx à Carl Wilhelm leske, 1er août 1846, in MEGA² III/2, Dietz, Berlin 1979, p. 22 ; trad. fr., op. cit., p. 397.
Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach und der Ausgang der klassischen deutschen Philosophie, MEW vol. 21, Dietz, Berlin 1962, p. 263 ; tr. fr. de G. Badia, in F. Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, Éditions Sociales, Paris 1976, p. 5. En réalité Engels utilisa cette expression dès 1859, dans la recension du livre de Marx Critique de l’économie politique, mais cet article n’eut aucun écho et le terme ne commença à se répandre que suite à la publication de Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande.
Karl Marx à Carl Wilhelm Leske, 1er août 1846, in MEGA² III/2, op. cit., p. 24 ; trad. fr., op. cit., p. 397.
Georg Weerth à Wilhelm Weerth, 18 novembre 1846, in Hans Magnus Enzensberger (ed.), op. cit., p. 68-69 ; tr. it. Colloqui con Marx e Engels, Einaudi, Torino 1977, p. 58-9.
Ces extraits constituent le volume Karl Marx, Exzerpte und Notizen. September 1846 bis Dezember 1847, MEGA² IV/6, Dietz, Berlin 1983.
Karl Marx à Pavel Vassiliévitch Annenkov, 28 décembre 1846, in MEGA² III/2, op. cit., p. 70 ; tr. fr. op. cit., p. 447.
Karl Marx – Friedrich Engels, Manifest der Kommunistischen Partei, MEW vol. 4, op. cit., p. 461-62 ; tr. fr. de G. Cornillet, in Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste, Messidor, Éditions Sociales, Paris 1986, p. 51 et 53.
Karl Marx, Lohnarbeit und Kapital, MEW vol. 6, Dietz, Berlin 1959, p. 398 ; tr. it. de M. Fagard, in Karl Marx, Travail salairé et capital, Messidor Éditions sociales, Paris 1985, p. 62-63.
Karl Marx à Friedrich Engels, 23 août 1849, in MEGA² III/3, Dietz, Berlin 1981, p. 44 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 30.
Karl Marx, Die Klassenkämpfe in Frankreich 1848 bis 1850, MEW vol. 7, Dietz, Berlin 1960, p. 97 ; cf. Les Luttes de classes en France 1848-1850, Éditions Sociales, Paris 1974, p. 158.
Karl Marx – Friedrich Engels, Ankündigung der « Neuen Rheinischen Zeitung. Politisch-ökonomische Revue «, MEGA² I/10, Dietz, Berlin 1977, p. 17 ; tr. it. [Annuncio de la « Neue Rheinische Zeitung. Politisch-ökonomische Revue »], Marx Engels Opere, vol. x, op. cit., p. 5.
Karl Marx à Joseph Weydemeyer, 19 décembre 1849, in MEGA² III/3, op. cit., p. 51-2 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 37.
Karl Marx, Die Klassenkämpfe in Frankreich 1848 bis 1850, MEW vol. 7, op. cit., p. 98 ; cf., Les Luttes de classes en France 1848-1850, op. cit., p. 159.
Karl Marx – Friedrich Engels, Revue. Januar/Februar 1850, MEGA² I/10, op. cit., p. 218 ; tr. it. Rassegna (janvier – février 1850), Ivi, op. cit., p. 263-4.
Karl Marx – Friedrich Engels, Revue. März/Apr1850, Ivi, p. 302-303 ; tr. it. Rassegna (marzo — avril 1850), Ivi, p. 341.
Karl Marx – Friedrich Engels, Ivi, p. 304 ; tr. it. Ivi, p. 342.
Karl Marx – Friedrich Engels, Revue. Mai bis Oktober 1850, Ivi, p. 455 ; tr. it. Rassegna (mai-octobre 1850), Ivi, p. 509.
Karl Marx – Friedrich Engels, Ivi, pp. 459-60 ; tr. it. Ivi, p. 514-5.
Karl Marx – Friedrich Engels, Rezensionen aus Heft 4 der „Neuen Rheinischen Zeitung. Politisch-ökonomische Revue «, Ivi, p. 283 ; tr. it. Ivi, p. 319.
Karl Marx – Friedrich Engels, Revue. Mai bis Oktober 1850, Ivi, pp. 485-6 ; tr. it. Rassegna (mai-octobre 1850), Ivi, p. 543-544.
Voir à ce sujet les considérations posthumes de Friedrich Engels in Einleitung zu Karl Marx’„Die Klassenkämpfe in Frankreich 1848 bis 1850 «, in MEW vol. 22, Dietz 1963, p. 511 ; cf., Les luttes de classes en France 1848-1850, op. cit., p. 13 : « Ce fut une épreuve décisive. Tandis que dans les trois premiers articles (parus dans les fascicules de janvier, février et mars de la Neue Rheinische Zeitung, revue d’économie politique, Hambourg, 1850) passe encore l’espoir d’un nouvel essor prochain de l’énergie révolutionnaire, le tableau historique du dernier fascicule double (de mai à octobre) paru en automne 1850 et qui fut composé par Marx et par moi, rompt une fois pour toutes avec ces illusions. » Un témoignage encore plus significatif est contenu dans les procès-verbaux de la session du comité central de la ligue des communistes du 15 septembre 1850. En effet, en s’y référant aux positions communistes allemandes d’August Willich et Karl Schapper, Marx affirma : « On donne de l’importance, comme fait fondamental dans la révolution, non aux rapports réels, mais à la volonté. Alors que nous disons aux ouvriers: vous devez attendre 15, 20, 50 années de guerre civile, pour changer les rapports, pour vous rendre vous-mêmes capables de prendre le pouvoir, alors qu’ils disent : nous devons aller au pouvoir immédiatement, ou nous pouvons nous mettre à dormir. », in Marx Engels Opere, Vol. X, op. cit., p. 627.
Cf. Friedrich Engels in Einleitung zu Karl Marx’„Die Klassenkämpfe in Frankreich 1848 bis 1850 «, in MEW vol. 22, Dietz 1963, p. 513 ; cf., Les luttes de classes en France 1848-1850, op. cit., p. 16 : « La démocratie vulgaire attendait le nouveau déclenchement du jour au lendemain ; dès l’automne de 1850, nous déclarions que la première tranche au moins de la période révolutionnaire était close et qu’il n’y avait rien à attendre jusqu’à l’explosion d’une nouvelle crise économique mondiale. C’est pourquoi nous fûmes mis au ban comme des traîtres à la révolution par les mêmes gens qui, par la suite, ont fait presque sans exception leur paix avec Bismarck. »
Karl Marx à Friedrich Engels, 11 février 1851, in MEGA² III/4, Dietz, Berlin 1984, p. 38 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 138.
Karl Marx à Friedrich Engels [Post-scriptum de Wilhelm Pieper], 27 janvier 1851, in MEGA² III/4, op. cit., p. 17 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 120.
Karl Marx à Friedrich Engels, 11 février 1851, in MEGA² III/4, op. cit., p. 37 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 138.
Friedrich Engels à Karl Marx, 13 février 1851, in MEGA² III/4, op. cit., pp. 42-3 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 144.