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Histoire-débat. «Pour Rosa Luxemburg»

Lorsqu’en août 1893, au Congrès de la Deuxième Internationale à Zurich, son nom est mentionné par le président de l’assemblée, Rosa Luxemburg se fraye un chemin sans hésitation à travers le parterre des délégués et des militants qui remplissent la salle comble.

Elle était l’une des rares femmes présentes à la réunion, encore très jeune, avec une petite taille et une déformation de la hanche qui l’obligeait à boiter dès l’âge de cinq ans. Les personnes présentes semblaient avoir l’impression d’avoir affaire à une personne fragile.

La question nationale
Mais elle a surpris tout le monde quand, après être montée sur une chaise pour mieux se faire entendre, elle a réussi à attirer l’attention de tout le public, surpris par l’habileté de sa dialectique et fasciné par l’originalité de ses thèses. Pour Rosa Luxemburg, en effet, la revendication centrale du mouvement ouvrier polonais n’était pas la construction d’une Pologne indépendante, comme cela a été unanimement répété. La Pologne est encore divisée en trois entre les empires allemand, austro-hongrois et russe; sa réunification était difficile à réaliser, tandis qu’il fallait proposer aux travailleurs des objectifs réalistes qui susciteraient des luttes pratiques au nom de besoins concrets.

Dans un raisonnement qu’elle a développé dans les années suivantes, elle a mis en garde ceux qui insistaient sur la question nationale, convaincue que la rhétorique du patriotisme serait dangereusement utilisée pour affaiblir la lutte des classes et reléguer la question sociale au second plan. Aux nombreuses oppressions subies par le prolétariat, il n’est pas nécessaire d’ajouter «l’asservissement à la nationalité polonaise». Pour faire face à ce danger, Rosa Luxemburg espérait la naissance de gouvernements autonomes locaux et le renforcement des autonomies culturelles qui, une fois le mode de production socialiste établi, agiraient comme une barrière à la réapparition possible de régurgitations chauvines et d’autres nouvelles discriminations. Par la combinaison de ces réflexions, elle a distingué la question nationale de celle de l’État-nation.

Une existence à contre-courant
L’épisode du Congrès de Zurich symbolise toute la biographie intellectuelle de l’un(e) des plus importants représentants du socialisme du XXe siècle. Né il y a 150 ans, le 5 mars 1871, à Zamosc [près de Lublin], dans la Pologne occupée par les tsars, Rosa Luxemburg a passé sa vie dans les marges, luttant contre de nombreuses adversités et allant toujours à contre-courant. D’origine juive, handicapée toute sa vie, elle s’installe à vingt-six ans en Allemagne, où elle ne parvient à obtenir la citoyenneté que par un mariage arrangé. Pacifiste convaincue au moment de la Première Guerre mondiale, elle a été emprisonnée à plusieurs reprises pour ses idées. Elle était une ardente ennemie de l’impérialisme pendant une nouvelle et violente période coloniale. Elle s’est battue contre la peine de mort au milieu de la barbarie. Elle était avant tout une femme et vivait dans des mondes habités exclusivement par des hommes. Elle a souvent été la seule présence féminine à l’Université de Zurich, où elle a obtenu son doctorat en 1897 avec une thèse sur le développement industriel de la Pologne, et parmi les dirigeants du Parti social-démocrate allemand. Dans ce parti, comme première femme, elle a été nommée la professeure à l’école centrale de formation des cadres [en remplacement d’Hilferding] – un poste qu’elle a occupé entre 1907 et 1913. Durant cette période elle a développé le projet inachevé d’écrire une Introduction à l’économie politique, dont la première édition allemande sera publiée en 1925 et publiera en 1913 L’accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme. [Dans le cadre du projet de publication des œuvres complètes de Rosa Luxemburg par les Editions Smolny, en collaboration avec les Ed. Agone, une version française de l’Introduction à l’économie politique, accompagnée de divers documents, a été publiée en 2008; de même une nouvelle version française L’accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme suivi du texte Critique des critiques a été publié en novembre 2019.]

Ces difficultés ont été aggravées par son esprit indépendant et son autonomie – une vertu qui est souvent pénalisée même dans les partis politiques de gauche. Avec son intelligence vive, Luxemburg a su élaborer de nouvelles idées et a su les défendre, sans crainte de manquer de révérence et même avec une franchise désarmante, en présence de personnalités du calibre d’August Bebel ou de Karl Kautsky qui avaient eu le privilège de se former au contact direct d’Engels. Son but n’était pas de répéter les termes de Marx, mais de les interpréter historiquement et, si nécessaire, d’élargir son analyse. Exprimer librement son opinion et exercer le droit d’exprimer des positions critiques au sein du parti étaient pour elle des exigences indispensables. Le parti doit être un espace où les différentes positions peuvent coexister, si ceux qui y adhèrent ont en commun ses principes fondamentaux.

Parti, grève, révolution
Elle a réussi à surmonter les nombreux obstacles qu’elle a rencontrés et, à l’occasion du tournant réformiste d’Eduard Bernstein et du débat passionné qui a suivi, elle est devenue une figure bien connue de la principale organisation du mouvement ouvrier européen. Si, dans le célèbre texte [synthèse des trois essais publiés dans la revue Die Neue Zeit dès 1896], Les prémisses du socialisme et les tâches de la social-démocratie (1899), Bernstein avait invité le parti à couper ses liens avec le passé et à se transformer en une simple force gradualiste, Rosa Luxemburg, en 1899, dans la brochure Réforme sociale ou révolution? – [dont la première est la synthèse d’articles publiés dans la Leipziger Volkszeitung du 21 au 28 septembre 1898] – a répondu avec fermeté que, dans toutes les périodes de l’histoire, «le travail légal de réformes ne possède aucune autre forme motrice propre, indépendante de la révolution; il ne s’accomplit dans chaque période historique que dans la direction que lui a donnée l’impulsion de la dernière révolution». Ceux qui pensaient pouvoir réaliser dans «la mare aux grenouilles du parlementarisme bourgeois» les mêmes changements que la conquête révolutionnaire du pouvoir politique aurait rendus possibles n’avaient pas choisi «en réalité une voie plus paisible, plus sûre et plus lente conduisant au même but; mais plus exactement un but différent». Ils avaient accepté le monde bourgeois et son idéologie.

Il ne s’agissait pas d’améliorer l’ordre social existant, mais d’en construire un entièrement différent. Le rôle des syndicats – qui ne pouvaient qu’arracher aux patrons des conditions plus favorables dans le cadre du mode de production capitaliste – et la Révolution russe de 1905 lui ont donné l’occasion d’élaborer sur les thèmes et les actions qui pourraient entraîner une transformation radicale de la société. Dans son ouvrage Grève de masse, parti et syndicats (1906), analysant les principaux événements qui se sont déroulés dans de vastes régions de l’Empire russe, elle souligne l’importance fondamentale des couches plus larges du prolétariat, généralement non organisées. Pour elle, ce sont les masses qui ont été les véritables protagonistes de l’histoire. Elle fait remarquer qu’en Russie, «l’élément de spontanéité» (concept pour lequel on lui reproche d’avoir surestimé la conscience de classe présente dans les masses) a été pertinent et que, par conséquent, le rôle du parti ne doit pas être de préparer la grève, mais de se placer à la «direction politique de tout le mouvement».

Pour Rosa Luxemburg, la grève de masse est «le pouls vivant de la révolution et, en même temps, sa force motrice la plus puissante». C’est la véritable «forme de manifestation de la lutte prolétarienne dans la révolution». Il ne s’agit pas d’une action unique, mais du moment récapitulatif d’une longue période de lutte des classes. On ne pouvait d’ailleurs pas ignorer que «dans la tourmente de la période révolutionnaire, le prolétaire se transforme de père de famille prudent qui exige un subside [«pour chômer un Premier Mai»], en un “révolutionnaire romantique” pour qui même le bien suprême, la vie, à plus forte raison le bien-être matériel, n’a que peu de valeur en comparaison du but idéal de la lutte». Les travailleurs y acquièrent une conscience et une maturité. En témoignent les grèves de masse en Russie, qui sont passées «insensiblement de l’ordre économique à l’ordre politique, en sorte qu’il est impossible de tracer la limite entre eux». (Grève de masses, parti et syndicats, Ed. François Maspero, Bibliothèque socialiste, 1968, p. 50 et 44)

Le communisme est synonyme de liberté et de démocratie
Sur le thème des formes d’organisation politique et, plus précisément, sur le rôle du parti, Rosa Luxemburg était, dans ces années-là, le protagoniste d’un autre débat violent, cette fois-ci avec Lénine. Dans l’ouvrage [de plus de 130 pages] «Un pas en avant, deux pas en arrière» (1904), le dirigeant bolchevique défend les choix faits lors du deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate russe et conçoit le parti comme un noyau compact de révolutionnaires professionnels, une avant-garde qui doit diriger les masses. Rosa Luxemburg objecte dans Problèmes d’organisation de la social-démocratie russe [article publié dans les numéros 42 et 43 de la Neue Zeit, en 1904 et aussi dans l’Iskra, organe de la social-démocratie russe] qu’un parti extrêmement centralisé génère une dynamique très dangereuse: «l’obéissance aveugle des militants au pouvoir central». Le parti devait développer la participation sociale, et non l’étouffer, «maintenir vivante la juste appréciation des formes de lutte». Marx avait écrit que «chaque étape du mouvement réel était plus importante qu’une douzaine de programmes». Rosa Luxemburg a étendu ce postulat et a affirmé que «les erreurs commises par un mouvement ouvrier vraiment révolutionnaire sont historiquement infiniment plus fécondes et plus précieuses que l’infaillibilité du meilleur “Comité central“». (Marxisme contre dictature, Ed. Spartacus, Paris, 1946, p. 33) [2]

Cette polémique a pris encore plus d’importance après la révolution soviétique de 1917, à laquelle elle a apporté son soutien inconditionnel. Préoccupée par les événements en Russie (à commencer par la manière dont la réforme agraire commençait à être abordée), Rosa Luxemburg a été la première dans le camp communiste à constater qu’un «régime de siège prolongé» exercerait une «influence dégradante sur la société». Dans son ouvrage, publié de manière posthume, La Révolution russe [3] elle a réitéré que la mission historique du «prolétariat arrivé au pouvoir» était de «créer une démocratie socialiste à la place de la démocratie bourgeoise, et non de détruire toutes les formes de démocratie». Pour elle, le communisme signifiait une «participation plus active et plus libre des masses populaires dans une démocratie sans limites» qui n’envisageait pas de dirigeants infaillibles pour les guider. Un horizon politique et social véritablement différent ne serait atteint qu’à travers ce processus compliqué et non pas si l’exercice de la liberté était «réservé aux seuls partisans du gouvernement et aux membres d’un seul parti». [Voir en français, la publication récente, Rosa Luxemburg, Sur la révolution russe et autres textes 1917-1918, Editions L’Escalier, mai 2020]

Elle était fermement convaincue que «le socialisme, de par sa nature, ne peut être accordé par en haut». Il était censé étendre la démocratie, et non la réduire. Elle a affirmé que l’on pouvait «décréter ce qui est négatif, la destruction, mais pas ce qui est positif, la construction». C’était un «terrain vierge» et seule «l’expérience pouvait corriger et ouvrir de nouvelles voies». La Ligue Spartacus – formée en 1914 après la rupture avec le parti social-démocrate allemand, et devenue plus tard le Parti communiste allemand – ne prendra le pouvoir que «par la volonté claire et indubitable de la grande majorité des masses prolétariennes de toute l’Allemagne».

Tout en pratiquant des options politiques opposées, les sociaux-démocrates et les bolcheviks avaient tous deux conçu à tort la démocratie et la révolution comme deux processus alternatifs. Au contraire, le cœur de la théorie politique luxemburgiste est centré sur leur unité indissoluble. Son héritage a été écrasé entre ces deux forces: les sociaux-démocrates, complices de son assassinat brutal à l’âge de 47 ans par des milices paramilitaires, l’ont combattue sans relâche pour les accents révolutionnaires de sa pensée, tandis que les staliniens ont pris soin de ne pas diffuser son héritage en raison du caractère critique et libertaire de sa pensée.

Contre le militarisme, la guerre et l’impérialisme
L’autre pierre angulaire de ses convictions et de son militantisme était la combinaison de l’opposition à la guerre et de l’agitation antimilitariste. Sur ces questions, Rosa Luxemburg a su moderniser le bagage théorique de la gauche et faire adopter lors des congrès de la Deuxième Internationale des résolutions clairvoyantes qui, si elles n’avaient pas été ignorées, auraient contrecarré les plans tracés par les partisans de la Première Guerre mondiale. La fonction des armées, le réarmement constant et la répétition des guerres ne doivent pas être compris uniquement à travers les catégories classiques du XIXe siècle. Elles étaient, comme on l’a affirmé à plusieurs reprises, des forces qui réprimaient les luttes ouvrières, des instruments utiles aux intérêts de la réaction et qui, de plus, produisaient des divisions dans le prolétariat, mais elles répondaient aussi à un objectif économique précis de l’époque. Le capitalisme a besoin de l’impérialisme et de la guerre, même en temps de paix, pour augmenter la production, ainsi que pour conquérir, dès que les conditions se présentent, de nouveaux marchés dans les périphéries coloniales hors d’Europe. Comme elle l’a déclaré dans L’accumulation du capital, «la violence politique n’était que le véhicule du processus économique». Cette déclaration a été suivie par l’une des thèses les plus controversées de son travail, à savoir que le réarmement était indispensable pour faire face à l’expansion productive du capitalisme.

C’était un scénario très différent des représentations optimistes des réformistes et, pour le décrire au mieux, Rosa Luxemburg a utilisé un slogan qui était destiné à avoir un grand succès: «socialisme ou barbarie». Elle explique que cette dernière ne peut être évitée que par la lutte consciente des masses et, comme l’opposition au militarisme nécessite une forte conscience politique, elle fait partie des partisans les plus convaincus de la grève générale contre la guerre – une arme que beaucoup de gens de gauche, dont Marx, sous-estiment. Le thème de la défense nationale devait être utilisé contre les nouveaux scénarios de guerre et le mot d’ordre «guerre contre guerre» devait devenir «le point central de la politique prolétarienne». Comme elle l’écrit dans La crise de la social-démocratie (1916), également connue sous le titre de Juniusbroschüre [La brochure de Junius] la Deuxième Internationale a implosé parce qu’elle n’a pas réussi à «réaliser une tactique et une action communes du prolétariat dans tous les pays». Par conséquent, le prolétariat devait désormais avoir comme «objectif principal», même en temps de paix, de «lutter contre l’impérialisme et de prévenir les guerres». [Voir Œuvres complètes – Tome IV – La brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907-1916), Ed. Smolny –Ed. Agone, 2014]

Sans perdre de sa tendresse
Cosmopolite, citoyenne de «ce qui est à venir», elle dit se sentir chez elle «partout dans le monde, là où il y a des nuages, des oiseaux et des larmes humaines». Passionnée de botanique et amoureuse des animaux, comme en témoignent ses lettres, c’était une femme d’une sensibilité extraordinaire, qui est restée intacte malgré les expériences amères que la vie lui a réservées. Pour la co-fondatrice de la Ligue Spartacus, la lutte des classes n’était pas épuisée par une augmentation des salaires. Rosa Luxemburg ne voulait pas être une simple épigone et son socialisme n’a jamais été économiciste.

Immergée dans les drames de son temps, elle cherche à innover le marxisme sans en remettre les fondements en question. Sa tentative est un avertissement constant aux forces de gauche de ne pas limiter leur action politique à la réalisation de palliatifs fades et de ne pas abandonner l’idée de changer l’état actuel des choses. Sa façon de vivre, la capacité avec laquelle elle a réussi à mener de front l’élaboration théorique et l’agitation sociale, sont une leçon extraordinaire, inchangée au fil du temps, qui parle à la nouvelle génération de militant·e·s qui a choisi de poursuivre les nombreux combats qu’elle a entrepris. (Texte envoyé par l’auteur à la rédaction de A l’Encontre le 18 février ; traduction de l’italien par la rédaction A l’Encontre)

References
[1] Dans cet article Marcello Musto cite Rosa Luxemburg en utilisant la collection de textes établie par Lelio Basso en 1967: Rosa Luxemburg, Scritti Politici, Ed. Riuniti, 1967. Les références exactes (pages, chapitres, etc.) de la collection faite par Lelio Basso ne sont pas fournies. Nous nous sommes efforcés, pour l’essentiel, dans la traduction de cet article, de fournir les références précises des traductions françaises des contributions de Rosa Luxemburg et d’indiquer l’important travail, récent et en cours, de traduction (enfin) en français, des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg par les éditions Smolny et Agone. (Réd. A l’Encontre)

[2] La réponse de Lénine, intitulée de même «Un pas en avant, deux pas en arrière», a été refusée de publication par K. Kautsky dans la Neue Zeit. En outre, il serait univoque de ne pas mentionner, pour faire écho à cette réflexion de Rosa Luxemburg, ce qu’écrivait Lénine à propos de «l’autoritarisme»: «L’histoire en général, et plus particulièrement l’histoire des révolutions, est toujours plus riche de contenu, plus variée, plus “ingénieuse” que ne le pensent les meilleurs partis, les avant-gardes les plus conscientes des classes les plus avancées», in La maladie infantile du communisme, Œuvres, T.31, pp.91-92. (Réd. A l’Encontre)

[3] Pour comprendre le contexte dans lequel Rosa Luxemburg écrit les essais qui seront publiés, en fin 1921, sous le titre La Révolution Russe, il est quasi impératif pour les lecteurs et lectrices de langue française de se rapporter à l’ouvrage de John Peter Nettl, datant de 1966 (Oxford University Press), et dont la traduction française est parue en 1972, en deux volumes – dans la collection Bibliothèque socialiste animée par Georges Haupt – auprès des Editions François Maspero, en 1972, sous le titre: La Vie et l’œuvre de Rosa Luxemburg. Sur la publication de la Révolution russe, J.P. Nettl consacre des dizaines de pages – pp.658-685, volume II – au contexte interconnecté, allemand et russe, et à la «vision» de Rosa Luxemburg à propos de la révolution russe initiée en 1917 et à la conjoncture révolutionnaire en Allemagne en 1918. J.P. Nettl conclut fort bien: «L’essai de Rosa Luxemburg sur la révolution russe est célébré aujourd’hui comme une accusation quasi prophétique contre les bolchéviks. C’est en partie justifié. Mais nous lui rendrons mieux justice encore si nous le lisons comme un exposé de révolution idéale et qui serait rédigé – comme c’est souvent le cas chez Rosa Luxemburg – sous forme de dialogue critique, en l’occurrence avec la révolution bolchévik d’Octobre. Ceux qui recherchent une critique des fondements mêmes de la révolution bolchévik devront s’adresser ailleurs.» (p. 685)

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Marxisme-Histoire. Comment est né «Le Capital» de Marx

L’ouvrage, qui peut-être plus que tout autre a le plus contribué à changer le monde, au cours de ces 150 dernières années, a connu une longue et très difficile gestation.

Marx commença à écrire Le Capital seulement plusieurs années après le début de ses études de l’économie politique. Il avait critiqué la propriété privée et le travail aliéné propre à la société capitaliste depuis 1844; mais ce ne fut qu’après la [première] crise financière de 1857 qui éclata aux Etats-Unis, puis se diffusa en Europe, qu’il s’est senti obligé de mettre ses incessantes recherches de côté pour commencer à rédiger ce qu’il nommait son «Economie».

La crise, les Grundrisse et la pauvreté
Avec l’irruption de la crise, Marx pressentit la naissance d’une nouvelle période de bouleversements sociaux. Et, dès lors, il considéra que le plus urgent consistait à fournir au prolétariat la critique du mode de production capitaliste, fondement indispensable pour son dépassement. C’est ainsi que naquirent les Grundrisse [ Manuscrits de 1857-1858, Ed. Sociales, 2011], huit cahiers substantiels abordant les formations économiques précapitalistes et esquissant quelques caractéristiques de la société communiste en soulignant l’importance de la liberté et du développement de chaque individu. Le mouvement révolutionnaire, qu’il croyait devoir être engendré par la crise, resta une illusion et Marx ne publia pas ses manuscrits, conscient de ce qui le séparait encore de la pleine maîtrise de la matière à laquelle il s’affrontait. La seule partie de sa recherche qu’il confia à un éditeur, après une profonde réélaboration du Chapitre sur l’argent, futContribution à la critique de l’économie politique [ Zur Kritik der politischen Ökonomie], texte qui fut publié en 1859 et qui n’a été l’objet d’une recension que par une personne: Engels.

Le projet de Marx était de diviser son œuvre en six livres. Ces derniers auraient dû être consacrés: au capital, à la propriété foncière, au travail salarié, à l’Etat, au commerce extérieur et au marché mondial. Mais lorsqu’en 1862, à cause de la guerre de Sécession aux Etats-Unis, le New York Tribune licencia ses collaborateurs européens, Marx – qui avait travaillé pour ce quotidien américain durant plus d’une décennie – et sa famille se retrouvèrent plongés dans des conditions de pauvreté terribles, les mêmes dont ils avaient souffert au cours des premières années de leur exil londonien. Il ne disposait plus que de l’aide d’Engels, auquel il écrivit: chaque jour ma femme me dit qu’elle voudrait être dans la tombe, avec les enfants, et, en vérité, «je ne peux lui en faire le reproche parce que les humiliations et les afflictions que nous devons subir sont indescriptibles». Sa situation était si désespérée que, dans les semaines les plus sombres, la nourriture venait à manquer pour ses filles au même titre que pour lui le papier afin d’écrire. Il essaya d’obtenir un emploi dans les chemins de fer anglais. Mais il ne put l’obtenir à cause de sa piètre calligraphie. En conséquence, afin de pouvoir faire face à l’indigence, le travail central de Marx a continué à subir d’importants retards.

L’explication de la plus-value et la maladie du charbon (anthrax)
Malgré cela, durant cette période, dans un très long manuscrit, portant le titre Théories sur la plus-value, il accomplit un examen attentif, minutieux et critique de la façon dont tous les principaux économistes avaient traité, de manière erronée, de la plus-value comme profit ou rente. Pour Marx, à l’opposé, la plus-value constituait la forme spécifique grâce à laquelle se manifeste l’exploitation capitaliste. Les ouvriers passent une partie de leur journée à travailler gratuitement pour le capitaliste. Ce dernier cherche, de toutes les manières possibles, à générer de la plus-value au moyen du surtravail: «il ne suffit pas que l’ouvrier produise en général, il doit produire de la plus-value», autrement dit il doit servir à l’auto-valorisation du capital. Le vol (la soustraction), ne serait-ce que de quelques minutes, de son temps de repas ou de pause implique le déplacement d’une masse considérable de richesse dans les poches des patrons. Le développement intellectuel, l’accomplissement de fonctions sociales, les temps festifs sont, pour le capital, «pure et simple fanfreluche». «Après moi le déluge!» était selon Marx (y compris au regard de la question écologique, qu’il a prise en compte comme peu d’auteurs de son époque) la devise des capitalistes. Même si, après cela, de manière hypocrite, ils s’opposaient à la législation sur les fabriques au nom de la «pleine liberté du travail». La réduction de la durée de la journée de travail, ainsi que l’augmentation de la valeur de la force de travail vont devenir dès lors le premier terrain sur lequel allait se manifester la lutte des classes.

En 1862, Marx choisit enfin le titre de son ouvrage, Le Capital. Il pensait pouvoir rapidement donner une forme définitive à la version entreprise, mais aux vicissitudes financières très dures se sont ajoutés de très graves problèmes de santé, avec l’apparition de ce que sa femme, Jenny, nomma «la terrible maladie», contre laquelle Marx devra se battre pendant des années. Il fut atteint par l’anthrax, une horrible infection qui se manifestait par l’apparition sur toutes les parties du corps d’abcès cutanés et par une furonculose étendue et affaiblissante. Puis, atteint d’un grave ulcère, il fut opéré et «se trouva pendant une longue période entre la vie et la mort». Sa famille fut alors, plus que jamais, au bord du gouffre.

Néanmoins, le Maure – c’était son surnom – s’est ressaisi. Et, jusqu’à décembre 1865, il accomplit la véritable et authentique version de ce qui deviendra son magnum opus. En outre, dès l’automne 1864, il participa assidûment aux réunions de l’Association internationale des travailleurs pour laquelle il rédigea, durant huit années d’intenses activités, les principaux documents politiques. Il étudiait le jour à la bibliothèque [The British Library], pour être au courant des nouvelles découvertes et pouvoir, la nuit, faire progresser son manuscrit. Telle était l’épuisante routine à laquelle Marx se soumit jusqu’à l’épuisement de toute son énergie et à l’exténuation de son corps.

Même s’il avait réduit son projet initial de six livres à trois consacrés au capital, Marx ne voulait pas abandonner le dessein de les publier tous ensemble. Il écrivit à Engels: «Je ne peux me résoudre à donner [à l’éditeur] quoi que ce soit avant que le tout soit devant moi. Quelles que soient les lacunes qu’ils [les manuscrits] peuvent contenir, c’est là la valeur de mes livres: ils constituent une totalité artistique [au sens d’une activité qui fait naître], un résultat obtenu seulement grâce à ma méthode de pas les donner à imprimer avant que je les aie en totalité devant moi.» Le dilemme de Marx – «parfaire une partie du manuscrit et la remettre à l’éditeur ou terminer le tout avant de le publier» – a été résolu par les circonstances. Marx subit une autre attaque d’anthrax plus virulente que toutes les précédentes et fut en danger de mort. Il écrivit à Engels avoir «risqué sa peau»; les médecins lui avaient dit que les causes de sa rechute résidaient dans l’excès de travail et les veilles nocturnes répétées: «La maladie trouvait sa source dans la tête.» Par la suite, Marx décida de se concentrer sur le Livre premier, au cœur duquel se trouve le «procès de production du capital».

Cependant les furoncles continuaient à le tourmenter, durant des semaines entières, Marx fut incapable de rester assis. Il essaya de s’opérer lui-même, il se procura un rasoir bien affilé, et confia à Engels avoir «extirpé cette chose damnée». Cette fois, l’achèvement de l’œuvre n’a pas été retardé à cause de «la théorie», mais pour des «raisons physiques et prosaïques».

Lorsqu’en avril 1867 le manuscrit fut enfin achevé, il demanda à son ami de Manchester [Engels] – qui l’avait sans cesse aidé durant deux décennies – de lui envoyer de l’argent, afin de récupérer «les vêtements et la montre mis en gage au Mont-de-Piété». Marx, qui avait vécu avec le minimum indispensable et sans ces objets, ne pouvait se rendre en Allemagne, où il était attendu pour remettre le manuscrit à l’éditeur.

Les corrections des épreuves se sont prolongées durant tout l’été, et lorsque Engels fit remarquer à Marx que l’exposition de la forme valeur était trop abstraite et que cela «témoignait de la virulence des furoncles», Marx lui répondit: «J’espère que la bourgeoisie se souviendra de mes abcès jusqu’à son dernier jour.»

Le Capital fut publié le 11 septembre 1867. Un siècle et demi après sa publication, il compte parmi les livres les plus traduits, les plus vendus, les plus discutés et débattus au cours de l’histoire l’humanité. Pour qui veut comprendre en quoi consiste vraiment le capitalisme et de même pourquoi les salariés doivent lutter pour une «forme supérieure de société, dont le principe fondamental soit le plein et libre développement de chaque individu», Le Capital est, aujourd’hui plus que jamais, une lecture qui simplement s’impose.

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Le dernier voyage de Marx

Le 2 décembre 1881 mourait d’un cancer du foie Jenny von Westphalen, la femme qui, pendant toute son existence, avait été aux cotés de Marx et en avait partagé les affres et la passion politique. Ce fut pour ce dernier une perte fatale.
Ainsi, à la douleur morale causée par la perte de sa femme, vint s’ajouter la douleur physique. Pendant le mois d’octobre, en effet, Marx fut frappé par une bronchite virulente qui engendra une grave pleurésie. Sa santé devint alors si précaire que, comme il l’avoua à son ami, l’économiste russe Nikolaï Danielson, dans un des moments les plus critiques il fut « sur le point de tourner le dos à ce monde de malheurs [1]. »
À cette époque Marx était en train de préparer une vaste chronologie des principaux événements politiques, sociaux et économiques de l’histoire mondiale. Entre fin 1880 et début 1881, il s’était plongé dansLa société archaïque de Lewis Morgan (1887) ;Java : du gouvernement d’une colonie (1861) de James Money ; Le village aryen en Inde et à Ceylan (1880) de John Phear ; ainsi que l’Histoire de l’origine des institutions (1875) de Henry Maine, rédigeant, comme à son habitude, des synthèses de chaque ouvrage. Un peu plus tard, dans un autre cahier rédigé en 1882, il avait retranscrit des pages choisies de La condition primitive de l’Homme de John Lubbock[2]. En outre, à partir de 1881, Marx recommença aussi à s’occuper de mathématiques, discipline avec laquelle il avait déjà eu occasion de se mesurer à plusieurs reprises. Il concentra son attention sur le calcul différentiel, sujet qu’il avait probablement jugé intéressant pour mettre à l’épreuve sa méthode d’analyse sociale.

LE RETOUR À L’HISTOIRE
Toutefois, entre l’automne 1881 et l’hiver 1882, il allait consacrer l’essentiel de son énergie intellectuelle aux études historiques. Dans ce cadre, il conçut une chronologie critique dans laquelle il répertoria, année par année, les plus importants événements historiques depuis le premier siècle de notre ère, en en résumant les causes et les traits marquants. Il s’agissait de la même méthode déjà employée dans la rédaction de ses Notes sur l’histoire indienne (664-1858) [3] , rédigées entre l’automne 1879 et l’été 1880, à partir du livre de Robert Sewell, Histoire analytique de l’Inde (1870) [4]. Ainsi il entendait, une fois de plus, mettre ses conceptions à l’épreuve des événements réels ayant marqué le sort de l’humanité. Dès lors, il ne se focalisa pas uniquement sur les mutations productives, mais concentra son attention sur la question fondamentale du développement de l’État moderne, par-delà tout déterminisme économique[5].
Pour ce faire, Marx eut recours, à côté de quelques références mineures dont il n’est pas fait mention dans ses notes, essentiellement à deux livres. Le premier, Histoire des peuples d’Italie (1825) de l’italien Carlo Botta, publié en français en trois volumes ; le second, Histoire mondiale à l’usage du peuple allemand (1844-57) de Friedrich Schlosser, paru à Francfort, en 18 volumes, ouvrage qui connut à l’époque un grand succès et une diffusion importante. À partir de ces deux ouvrages, Marx remplit deux cahiers.
Les résumés, interrompus parfois par de courts commentaires critiques, ont été rédigés par Marx en allemand, en anglais et en français [6].
Dans le premier cahier, il procéda à la classification, par ordre chronologique et sur un total de 143 pages rédigées, de certains événements majeurs ayant eu lieu entre 91 avant notre ère et 1370. Il prit comme point de départ l’histoire de la Rome antique, pour passer ensuite à la chute de l’empire romain, en passant par l’importance historique de Charlemagne, le rôle de Byzance, les républiques maritimes italiennes, le développement du féodalisme, les croisades, ainsi qu’une description des califats de Bagdad et de Mossoul. Dans le deuxième cahier, qui compte 145 pages, avec des notes allant de 1308 à 1469, le sujet principal porte sur les progrès économiques ayant eu lieu en Italie [7] et la situation politique et économique en Allemagne entre le XIVe et le XVe siècle ; alors que, dans le troisième cahier, au cours de 141 pages couvrant la période 1470-1580, Marx s’occupe du conflit entre la France et l’Espagne, de la République florentine à l’époque de Jérôme Savonarole et de la réforme protestante introduite par Luther. Enfin, dans le quatrième cahier, se composant de 117 pages, il résume la grande quantité de conflits religieux intervenus en Europe entre 1577 et 1648 [8].
À coté de ces quatre cahiers, où figurent des extraits des ouvrages de Botta et Schlosser, Marx en rédigea un cinquième, que l’on peut considérer remonter à la même époque et sur la même ligne de recherche. Dans ce dernier cahier, à partir de l’ Histoire de la République de Florence (1875) de l’Italien Gino Capponi, il rédigea les notices concernant la période allant de 1135 à 1433, alors qu’il rédigea la section relative à la période 1449-1485 à partir de l’ouvrage Histoire du peuple anglais (1877) de John Richard Green. Sa santé chancelante ne lui permit pas de faire davantage, et ses notes s’arrêtent donc à la paix de Westphalie de 1648, c’est-à-dire aux traités qui mirent fin à la guerre de Trente Ans.
Quand enfin ses conditions de santé s’améliorèrent, il fut nécessaire de prendre toutes mesures utiles pour prévenir une rechute [9]. Ainsi, accompagné par sa fille Eleanor, Marx se déplaça à Ventnor, localité de l’île de Wight au climat doux, où il avait déjà séjourné à plusieurs reprises par le passé et qui paraissait adaptée aux circonstances. Il y resta pendant les deux premières semaines de 1882.
Pour pouvoir se balader, sans trop de difficultés, et être par là même « moins dépendant des aléas du climat », il fut obligé de porter « en cas de besoin » un respirateur, qu’il compara à « une muselière [10] ». Même dans de telles circonstances, Marx ne renonça jamais à l’ironie, avouant à sa fille Laura que la véhémence avec laquelle, en Allemagne, les journaux bourgeois avaient annoncé sa « mort, ou tout de même son imminence inéluctable » l’avait « beaucoup amusé [11] ».
Malgré son très mauvais état physique, il continuait à suivre de près les principaux événements de l’actualité politique. Suite à un discours du chancelier allemand devant le Parlement, au cours duquel Bismarck n’avait pas pu ignorer la profonde méfiance avec laquelle les travailleurs avaient accueilli les propositions du gouvernement, il écrivit à Engels : « je considère comme une grande victoire, non seulement pour l’Allemagne mais aussi pour l’étranger, le fait que Bismarck ait avoué devant leReichstag que les ouvriers se fichent de son socialisme d’État [12] ».
Malheureusement sa bronchite devint néanmoins chronique et, une fois de retour à Londres, le séjour dans un lieu chaud devint indispensable, afin d’envisager une guérison complète. L’île de Wight n’avait pas fait l’affaire. Gibraltar n’était pas envisageable, car pour y entrer, il aurait dû exhiber un passeport dont il était précisément démuni en sa qualité d’apatride. L’Empire de Bismarck était, quant à lui, sous la neige, et toujours interdit à Marx, alors que l’Italie n’était pas non plus envisageable car, comme le formula Engels : « la première ordonnance pour les convalescents est celle d’éviter d’être embêtés par la police [13] ».
Avec l’aide de leur médecin commun, Bryan Donkin, et de Paul Lafargue, le gendre de Marx, Engels persuada ce dernier de se rendre à Alger, ville réputée à l’époque parmi les personnes qui, en Angleterre, pouvaient se permettre de s’y rendre afin d’échapper aux rigueurs de l’hiver [14].
Marx quitta Londres le 9 février et, sur le chemin vers la Méditerranée, s’arrêta à Argenteuil, un faubourg de Paris où vivait sa fille aînée Jenny. Après avoir traversé la France en train, il parvint à Marseille le 17 février. Là, il acheta un billet pour le premier navire en partance pour l’Afrique[15] et, le lendemain, par un froid après-midi d’hiver, il fit la queue avec les autres voyageurs, dans le port de Marseille, en attendant de s’embarquer. Il avait avec lui deux valises remplies d’habits chauds, de médicaments et quelques livres. Le bateau Said quitta le port à cinq heures de l’après-midi en direction d’Alger, où Marx demeura pendant 72 jours, seule période de sa vie passée loin de l’Europe [16].

LE VOYAGE À ALGER ET LES REFLEXIONS SUR LE MONDE ARABE
Marx parvint à destination, après une traversée orageuse de 34 heures, le 20 février. Le lendemain, il annonça à Engels que son « corpus delicti a[vait] atterri à Alger gelé jusqu’à la moëlle ».
Il s’installa à l’Hôtel-Pension Victoria, dans la zone du Mustapha supérieur. Depuis sa chambre, située idéalement avec la vue sur le port d’un côté et les montagnes de Kabylie à l’horizon de l’autre, il jouissait d’une « situation magnifique », avec la possibilité d’apprécier le « merveilleux mélange européo-africain [17] ».
La seule personne connaissant l’identité de ce monsieur polyglotte qui venait de débarquer était Albert Fermé, juge de paix et disciple de Charles Fourier, arrivé à Alger en 1870 après une période d’emprisonnement en raison de son opposition au Second Empire en France. Il fut le seul compagnon de Marx et son guide dans ses explorations, toujours prêt à répondre à ses curiosités concernant ce monde inconnu.
Malheureusement, au fil des jours, la santé de Marx ne s’améliora guère. Il était toujours torturé par la bronchite et par une toux intarissable qui l’empêchait de dormir. Pire, le climat pluvieux et humide dans lequel baignait Alger à cette époque de l’année favorisa une nouvelle attaque de pleurite. Alger était frappée par le pire hiver depuis dix ans, et Marx écrivit à Engels : « la seule différence entre ma tenue à Alger et celle que je portais sur l’île de Wight est que j’ai pu remplacer mon manteau de rhinocéros par un manteau plus léger ». Au point qu’il envisagea de se déplacer 400 km plus au sud, à Biskra, un village aux portes du Sahara, mais son mauvais état de santé le dissuada d’entreprendre un tel voyage. Il entama alors un long cycle de traitements. Il fut pris en charge par le meilleur médecin d’Alger, le docteur Stéphan, qui lui fit une ordonnance à base d’arséniate de sodium et d’un sirop mélangeant des opiacés et de la codéine, censés lui permettre de dormir la nuit. Le même médecin lui imposa de réduire au minimum les efforts physiques et de ne s’atteler à « aucun genre de travail intellectuel, sauf un peu de lecture distrayante ». Pourtant, le 6 mars, sa toux s’aggrava, provoquant des hémorragies à plusieurs reprises. Il lui fut dès lors interdit de sortir de l’hôtel et même de converser : « à présent, la paix, la solitude et le silence sont pour moi une obligation civique ». « Au moins – écrivit-il à Engels – le docteur Stéphan, tout comme mon cher docteur Donkin [à Londres], n’a pas oublié le cognac ».
La thérapie la plus douloureuse fut celle consistant en une série de dix vésicatoires, que Marx parvint à réaliser grâce à l’aide chanceuse d’un autre patient, un jeune pharmacien. Après une série d’applications de collodion sur la poitrine autant que sur le dos, et l’incision des vessies ainsi obtenues, M. Casthelaz parvint à lui extraire, petit à petit, le liquide en excès dans les poumons.
Très mal à point, Marx commençait à regretter le choix d’un tel voyage. Il se plaignit, auprès de son gendre Lafargue, du fait que « depuis le départ de Marseille », sur la côte d’Azur, l’autre destination qu’il avait envisagée, il avait fait « un temps absolument splendide » [18]. Dans la deuxième moitié du mois de mars il avoua à Jenny : « avec cette expédition, folle et malavisée, j’ai recouvré exactement le même état de santé qu’avant le départ » de Londres. Il précisa avoir nourri beaucoup de doutes sur un voyage aussi lointain, mais Engels et Donkin avaient été « partisans tout feu tout flamme pour l’Afrique, sans bien se renseigner ni l’un ni l’autre [19] ». À son avis, « il eut été préférable de se renseigner avant de s’aventurer dans une telle «chasse aux oies sauvages* [20] ».
Le 20 mars il annonça à Lafargue la suspension momentanée du traitement, car, aussi bien sur le thorax que sur les épaules, il ne lui restait plus aucune partie étanche. Son corps lui rappelait la vision d’« un champ de melons en miniature ». Toutefois, il retrouvait « petit à petit » le sommeil, ce qui le soulageait énormément : « qui n’a pas connu d’insomnies ne saurait éprouver la bienfaisante sensation que l’on a quand la peur des nuits passées sans sommeil finit par reculer [21] ».
Néanmoins son essoufflement allait s’accroître avec l’éclosion nocturne des vessies, l’obligation de rester pansé, et l’interdiction absolue de se gratter. Ayant appris, à la lecture des bulletins météo, qu’après son départ le temps en France « avait été splendide », et repensant à l’idée originelle d’une guérison rapide, Marx écrivit à Engels qu’« un homme ne devrait jamais se leurrer avec des visions trop optimistes ». Car, malheureusement, pour « un esprit sain dans un corps sain il a[vait] encore du travail[22] ».
Mais ses douleurs n’étaient pas uniquement d’ordre physique. Il souffrait également de solitude, comme le prouvent ces mots adressés à sa fille Jenny : « Il n’y aurait rien de plus enchanteur que la ville d’Alger, ni surtout que la campagne aux abords de l’été, (…) j’aurais une impression de Mille et une Nuits – me supposant en bonne santé, si j’avais autour de moi tous ceux que j’aime (sans oublier surtout les petits-fils) [23] ». Dans une lettre envoyée juste après, il avoua que ça lui aurait bien plu d’assister à l’émerveillement de Johnny, son premier neveu, devant « des Maures, des Arabes, des Berbères, des Turcs, des Nègres, bref toute cette tour de Babel et leurs costumes (souvent poétiques), ce monde oriental où se mêlent des Français ‘policés’ et de tristes Anglais [24] ».
À Engels, son camarade avec lequel il avait l’habitude de tout partager, il avoua éprouver « une profonde mélancolie, tout comme le grand Don Quichotte ». Sa pensée revenait constamment à la perte de sa compagne : « tu sais que peu de gens répugnent plus que moi aux démonstrations sentimentales ; ce serait mentir toutefois que de ne pas avouer que ma pensée est essentiellement occupée par le souvenir de ma femme, cette part du meilleur de ma vie ! » [25]. Ce qui parvenait à le distraire de sa douleur était toutefois le spectacle de la nature environnante. Ainsi il pouvait déclarer : « je n’arrive jamais à me lasser de contempler la mer de ma galerie », et être enchanté par « l’admirable clarté de la baie sous la lune [26] ».
Marx était profondément affligé par l’astreinte à s’abstenir de toute activité intellectuelle. Depuis le début de ses pérégrinations il s’était montré tout à fait conscient qu’un tel voyage allait « comporter une énorme perte de temps », mais il s’y était fait, après avoir réalisé que sa « satanée maladie endommage l’esprit même du malade [27] ».
Il écrivit à Jenny que, à Alger, « toute activité de travail était à exclure », même la correction du Capital en vue de la troisième édition allemande. Concernant la situation politique, il se borna à lire les nouvelles télégraphiques rapportées par le journal local, Le Petit Colon, et par le seul petit journal ouvrier qui lui parvenait du Vieux Continent, L’Égalité, à propos duquel il put dire, avec son sarcasme habituel, qu’ « on ne pouvait pas le considérer vraiment comme un journal ».
La correspondance du printemps 1882 montre son « désir de mener une vie active et cesser ce stupide métier d’invalide [28] », histoire d’en finir avec cette existence « vide, inutile et en outre chère ! [29] » Il avoua à Lafargue avoir été tellement occupé à ne rien faire qu’il s’était « senti proche de l’imbécillité[30] ». Témoignages qui semblent trahir sa crainte de ne pas pouvoir revenir à son existence habituelle.
L’enchaînement de toutes ces déconvenues empêcha Marx de comprendre en profondeur la réalité algérienne, et a fortiori d’étudier de près, comme l’avait souhaité Engels, le statut de « la propriété collective chez les Arabes ». Marx s’était déjà intéressé à la question foncière en Algérie sous la domination française pendant ses études d’ethnologie, d’histoire de la propriété foncière et des sociétés précapitalistes, menées à partir de 1879. Il avait recopié, dans un de ses cahiers, certains passages concernant l’importance de la propriété commune avant l’arrivée des colonisateurs français, et des changements introduits par ces derniers, à partir du livre de l’historien russe Maxime Kovalevsky, intitulé La propriété rurale commune. Raisons, processus et conséquences de sa décomposition :
La formation de la propriété privée de la terre (aux yeux du bourgeois français) est une condition nécessaire pour le progrès de l’ensemble de la sphère politique et sociale. Le maintien de la propriété commune, en tant que « forme qui soutient les tendances communistes dans les esprits » (Débats à l’Assemblée nationale, 1873), est dangereux, aussi bien pour la colonie que pour la patrie. La distribution de la propriété aux différents clans est vivement encouragée, voire ordonnée : tout d’abord en tant que moyen pour affaiblir les tribus soumises, lesquelles, néanmoins, sont constamment tentées par la révolte et, en deuxième lieu, en tant que seule façon pour envisager le transfert ultérieur de la propriété foncière des natifs aux colonisateurs. Il s’agit de la même politique appliquée par les Français ailleurs et sous d’autres régimes (…) Le but étant toujours le même : la destruction de la propriété collective indigène et sa transformation en objet de libre échange, ce qui facilite son passage ultime entre les mains des colonisateurs français [31].
Le projet de loi sur la situation algérienne, présenté au Parlement par le député de la gauche républicaine Jules Warnier, et approuvé en 1873, avait pour but « l’expropriation des populations natives par les colonisateurs européens et les spéculateurs ». L’outrecuidance française fut proche du « vol explicite », au moyen de la transformation en « propriété gouvernementale » de toutes les terres en friche réservées à l’usage commun parmi les indigènes. Un tel processus visait en outre un autre résultat : annihiler tout risque de résistance de la part des populations locales. Toujours en citant Kovalevsky, Marx nota dans ses cahiers :
La fondation de la propriété privée et l’installation des colonisateurs européens parmi les clans arabes (…) deviendra le moyen le plus efficace pour accélérer le processus de dissolution de l’union entre clans (…) L’expropriation des Arabes poursuivie par la loi [visait] : I) à procurer le plus de terres possible aux Français et II) à arracher les Arabes de leurs liens traditionnels à la terre, afin de briser la force fondamentale de l’union clanique, et, avec elle, tout risque de rébellion [32].
Cette « individualisation de la propriété foncière » aurait donc engendré non seulement un énorme avantage économique aux envahisseurs, mais aurait également permis « un objectif politique (…) : détruire les bases de la société en question[33] ». À ce propos, le 22 février 1882, le journal algérien L’Akhbar ( Les Nouvelles) avait publié un article qui documentait les injustices du système ainsi conçu. À cette époque, chaque citoyen français pouvait acquérir, en théorie, 100 hectares de terrain en Algérie, qu’il pouvait revendre par la suite à un indigène pour la somme de 40.000 francs. En moyenne, les colons revendaient une parcelle de terre payée entre 20 et 30 francs pour 300 francs.
Son mauvais état de santé empêcha Marx de se pencher sur ces questions, et personne ne lui signala l’article susmentionné. En tout cas, sa soif de connaissance restait intacte, même dans de telles circonstances. Il commença donc par explorer la zone autour de son hôtel, où était en cours un vaste chantier de reconstruction des habitations, en remarquant que « bien que les ouvriers qu’on emploie à ces travaux soient des gens d’ici, ils sont pris de fièvre. Ainsi, une partie de leur salaire consiste-t-elle en une dose quotidienne de quinine, qui leur est fournie par les entrepreneurs[34] ».
Parmi les observations qu’il parvint à résumer dans les seize lettres rédigées sur la rive méridionale de la Méditerranée [35], parfois marquées par une vision encore partiellement coloniale, les plus significatives concernent les relations sociales entre musulmans.
Après avoir été profondément frappé par l’allure des Arabes, à propos desquels il remarque que « le plus misérable des Maures surpasse le plus grand comédien d’Europe dans l’art de se draper dans son capot et de prendre une attitude pleine de naturel, de grâce et de dignité » [36], ainsi que le mélange entre classes sociales, alors que, vers la moitié du mois d’avril, il raconta à sa fille Laura avoir vu certains Arabes habillés « avec recherche, et même richement », jouant aux cartes avec d’autres portant des chemises « en lambeaux et en loques ». Pour un « vrai Musulman », ajouta-t-il :
La chance et la malchance ne sauraient établir une vraie différence entre fils de Mahomet. Cela n’influe pas sur l’égalité absolue qu’ils établissent dans leurs relations sociales. Ce n’est que lorsqu’ils sont démoralisés qu’ils prennent conscience de ces différences ; en ce qui concerne la haine envers les chrétiens et l’espoir de remporter enfin la victoire sur ces infidèles, leurs hommes politiques considèrent à juste titre ce sentiment et la pratique de l’égalité absolue (non du confort ou de la position, mais de la personnalité) comme quelque chose qui les incite à maintenir vivante la première et ne pas renoncer au second (et pourtant ils sont fichus sans un mouvement révolutionnaire) [37].
Marx s’étonna par ailleurs de la quasi-absence de l’État :
Dans aucune autre ville qui soit en même temps le siège du gouvernement central il n’existe un tel laisser- faire, laisser-passer ; la police est réduite au strict minimum, sans-gêne public inouï, c’est l’élément maure qui a introduit ces mœurs. Les musulmans en réalité n’acceptent pas la subordination. Ils ne sont ni sujets ni administrés, ils ne reconnaissent nulle autorité excepté sur les questions politiques, ce qui provoque de la part des Européens un grave malentendu [38].
Enfin, Marx s’attaqua violemment aux abus de ces derniers, aux provocations répétées des colonisateurs, sans oublier « l’arrogance impudente, la prétention, la rage vengeresse et la cruauté digne d’un Moloch » de ces derniers face au moindre acte de rébellion de la population locale, et soulignant le fait que, concernant les dommages produits par les grandes puissances dans l’histoire des occupations coloniales, « les Britanniques et les Hollandais dépassent largement les Français ». Concernant Alger, il relata à Engels le témoignage de son ami Fermé, qui, pendant sa carrière de juge de paix, avait vu appliquer « régulièrement une sorte de torture (…), du fait de la police (…) afin d’extorquer des aveux aux Arabes », exactement « comme chez les Anglais en Inde », ajouta-t-il. Le juge Fermé lui avait raconté ceci :
Quand par exemple une bande d’Arabes commet un meurtre, presque toujours pour voler, et qu’au bout de quelques temps les véritables auteurs ont été pincés, jugés et décapités, cette expiation ne suffit pas à la famille des colons lésés. Elle exige au minimum qu’on coupe un peu la tête à une demi-douzaine d’Arabes innocents (…) partout où un colon s’installe ou simplement séjourne pour ses affaires au milieu de « races inférieures », en général il se considère comme plus intouchable que le beau Guillaume 1 er [39].
Marx revint sur le sujet dans une autre occasion, en relatant à Engels une brutalité perpétrée par les autorités françaises à l’égard d’ « un pauvre voleur, un pauvre assassin professionnel d’Arabe ». À la veille de son exécution, « il découvre qu’on ne va pas le fusiller mais le guillotiner ! Et cela en violation de ce qui était convenu ! De la promesse faite ! Et en dépit de l’accord passé… » En outre :
Ses parents, comme les Français l’ont autorisé jusqu’ici, attendent qu’on leur livre le corps et la tête, de façon à recoudre la seconde au premier, et à enterrer ensuite « le tout ». Que non ! Hurlement et malédiction et vacarme ; l’autorité française a refusé, pour la première fois et catégoriquement ! À présent, si le tronc arrive au paradis, Mahomet va demander : où as-tu perdu la tête ? Ou encore, comment la tête a-t-elle tué le tronc ? Tu n’es pas digne d’entrer au paradis ! Retourne donc chez ces chiens de chrétiens ! Et les parents de se lamenter [40].
Après deux mois de souffrances, l’état de Marx s’améliora enfin, et il put rentrer en France. Avant son départ, il fit part à Engels d’une dernière surprise : « à cause du soleil je me suis débarrassé de ma barbe de prophète et de ma perruque, mais (comme mes filles me préfèrent avec) je me suis fait photographier avant de sacrifier ma chevelure sur l’autel d’un barbier algérois »[41]. C’est à cette occasion qu’on prit le dernier cliché de Marx. Une image fort éloignée du profil granitique qu’on retrouve dans les statues qui occupaient les places des capitales du « socialisme réel », par lequel le pouvoir préféra le représenter. Ses moustaches, tout comme ses idées, n’avaient pas perdu le teint de la jeunesse, et son visage, par-delà les difficultés de la vie, demeurait débonnaire, modeste et souriant.

UN RÉPUBLICAIN DANS LA PRINCIPAUTÉ
Le mauvais temps n’avait pas fini de persécuter Marx. Au cours de ses « dernières journées africaines » [42] sa santé fut mise à rude épreuve par l’arrivée du sirocco, et son voyage vers Marseille, où il débarqua le 5 mai – jour de son soixante-quatrième anniversaire – fut également fort agité. Il raconta à la fille Eleanor comment la traversée avait en effet eu lieu dans de très mauvaises conditions : « une violente tempête qui a fait de ma cabine (…) un antre ouvert à tous vents ». Ces nouvelles tracasseries furent nuisibles pour Marx, car, comme il le dit avec son sarcasme habituel, elles « détraquaient plus ou moins de nouveau ma machine », l’obligeant, dès qu’il parvint à Monte- Carlo, à se remettre « entre les mains d’unesculape[43] ».
Son nouveau médecin fut un certain Kunemann, excellent praticien originaire d’Alsace, spécialiste en maladies pulmonaires [44]. Malheureusement, ce dernier constata que la bronchite était devenue chronique et que, à la « grande frayeur » de Marx, « la pleurésie était là de nouveau [45] ». Les déplacements s’étaient révélés, une fois de plus, nuisibles. Il fut donc nécessaire de pratiquer à nouveau, entre les 9 et 30 mai, quatre traitements vésicatoires.
Ne pouvant pas repartir dans un tel état, Marx resta trois semaines dans la Principauté. Ses descriptions du milieu qui l’entourait combinent la perspicacité à la critique sociale. Il s’amusa à comparer Monte-Carlo à Gérolstein, le minuscule État imaginaire dans lequel Jacques Offenbach avait mis en scène La Grande-Duchesse de Gérolstein. Le tableau le plus éloquent d’une telle réalité, il le réserva à sa fille Eleanor, dans une lettre écrite peu avant son départ :
À la table d’hôte, dans les cafés, on parle à voix haute ou basse, presque uniquement des tables de roulette et de trente-et-quarante. Tantôt par exemple une jeune dame russe – la femme d’un diplomate et agent russe (…) – gagne 100 frs et en perd 6000, tantôt un autre joueur n’a même plus l’argent du voyage de retour ; d’autres gaspillent la fortune de toute une famille ; très rares sont ceux qui profitent de ce vol – je veux parler des joueurs – et parmi eux il s’agit presque exclusivement de gens riches. Il ne saurait être question ici de calcul rationnel, etc., à peine si, à partir de calculs de probabilité, on peut s’attendre à bénéficier du « hasard », à condition de pouvoir risquer des sommes rondelettes [46].
La frénésie qu’on respirait dans l’air ne se limitait pas aux salles de jeu ou aux heures du soir, elle gagnait aussi bien l’ensemble de la ville et les journées de ses visiteurs. Près du Casino on trouvait par exemple :
Un kiosque ; chaque jour un placard attire le regard, pas imprimé, manuscrit, signé des initiales de l’auteur ; pour 600 frs il vous révèle, noir sur blanc, les secrets de la science : comment, avec 1000 frs., gagner des millions aux tables de roulette et de trente-et-quarante. Les victimes de cet attrape-nigaud ne sont pas rares non plus. De fait, la majorité des joueurs et des joueuses croit qu’il existe une science de ce qui n’est que jeu de hasard. Devant le Café de Paris, ces messieurs et dames sont assis en face du magnifique jardin qui appartient au casino ou sur les bancs ; des tables (imprimées) à la main, la tête penchée en avant ils griffonnent et se livrent à des calculs ; ou encore l’un d’eux explique sentencieusement à son voisin « le système » qu’il préfère ; s’il vaut mieux se fier à la loi des « séries », etc. On croirait avoir devant soi les pensionnaires d’un asile de fous.
Bref, pour Marx il était clair que « la base économique de Monaco-Gérolstein c’est le casino. Si on le fermait demain, Monaco-Gérolstein à la trappe – tous fichus ! ». Et il ajouta que, en l’absence de ce dernier, « Nice aussi – ce monde de gens distingués et d’aventuriers qui la peuple en hiver – ne pourrait (…) rester ce centre à la mode qu’elle est (…) Et, avec tout ça, quel jeu d’enfant ce casino, comparé à la bourse ! »
Après le dernier traitement vésicatoire, le Dr Kunemann congédia Marx en l’autorisant à reprendre le voyage, tout en lui suggérant « de séjourner quelques jours à Cannes, étant donné que le séchage des plaies de [son] dos l’exigeait ». À peu près quatre mois après son départ, le 7 juin, Marx put ainsi monter dans le train qui l’amena, le lendemain, chez sa fille à Argenteuil.
Suite à son arrivée à Argenteuil, Marx compara son existence à celle d’un « détenu en liberté surveillée », car, au même titre qu’un prisonnier de cette sorte, il devait à chaque fois « se présenter chez le médecin le plus proche de son lieu de séjour [47] ». Le docteur de la famille Longuet connaissait Marx fort bien et lui conseilla d’« essayer pendant quelques semaines les eaux sulfureuses d’Enghien-Les-Bains [48] », pas loin de Paris, où il pourrait également consulter le Dr Feugier.
Pour cela, il dut néanmoins attendre que les beaux jours reviennent, au début du mois de juillet. Avec son sarcasme coutumier il décrit alors à Engels les traitements auxquels il se soumet, dans ces termes :
Dans la salle des inhalations, l’air est dense de vapeurs sulfureuses ; on n’y reste que pendant 30 à 40 minutes ; toutes les cinq minutes, assis à une table spéciale, on aspire de la vapeur chargée de soufre pulvérisé (…). Tout le monde est enveloppé de la tête aux pieds avec de la gomme élastique, on dirait des momies ; à la suite de quoi l’on marche, les uns derrière les autres, autour de la table, version innocente de l’Enfer dantesque[49].
La routine des soins thermaux fut agrémentée par le temps passé en compagnie de sa fille, sa famille et en particulier avec les petits-enfants. Au retour d’Enghien-les-Bains, après s’être reposé un peu, Marx allait régulièrement, au cours de l’après-midi, « se promener et faire des courses avec les enfants, avec des conséquences pour l’ouïe et la vue (sans parler de l’intellect) bien plus nocives que la pratique du Hegel de la Phénoménologie ».
Par la suite les médecins français lui suggérèrent de se rendre sur le lac de Genève « d’où nous viennent des nouvelles météorologiques favorables », dans l’espoir que « les dernières traces du (…) catarrhe bronchique puissent disparaître spontanément [50] ». Cette fois-ci, ne pouvant s’exposer « tout seul aux risques du voyage » il fut accompagné par sa fille Laura, à laquelle Marx rappela – se comparant à l’ismaélien Rashid ad-Din Sinan (1132/1135-1192), le chef de la secte des Assassins, qui occupa une fonction importante pendant la troisième croisade – qu’il était de son devoir d’« accompagner le Vieux de la Montagne » [51].
La première étape du voyage, entreprise uniquement en journée afin d’« éviter tout facteur de rechute [52] », fut Lausanne, sur le chemin pour Vevey. Depuis cette petite ville Marx écrivit à Engels que la toux perdurait, mais aussi que les choses se déroulaient pour le mieux : « on vit au pays de Cocagne [53] ». La compagnie de son ami lui manquait grandement, et il tenta de le persuader de le rejoindre depuis Londres. Mais celui-ci était avant tout préoccupé par des problèmes pratiques, afin de continuer à garantir à Marx les soins nécessaires. Ce dernier comprit la situation et exprima sa gratitude dans ces termes : « l’altruisme dont tu fais preuve à mon égard est incroyable et j’en ai souvent honte, silencieusement [54] ».
Après son retour chez Laura à Paris, à la fin du mois, Marx rencontra à nouveau le docteur pour lui demander « la permission de traverser la Manche [55] ». Le médecin le trouva « fort mieux [et…] presque libéré du catarrhe ». Toutefois, il lui ordonna de ne pas rester « à Londres plus de quinze jours, trois semaines au maximum, seulement si le temps est très bon (…) La campagne d’hiver [aurait dû…] commencer tôt, dans l’île de Wight ». En tous cas, rajouta ironiquement Marx en écrivant à son ami en Angleterre, « si le gouvernement français était informé de ma présence ici, probablement je serais renvoyé, même sans la permission du docteur Dourlen [56] ».

LES DERNIERS TRAVAUX
À Londres les journées passèrent vite. Le 9 octobre Marx écrivit à sa fille Laura que la toux demeurait « gênante [57] », et qu’il était donc nécessaire d’essayer de « s’en libérer entièrement avant de tenter d’être parfaitement efficace ». L’arrivée de l’automne apporta l’humidité et le brouillard. Ce qui poussa le docteur Donkin à conseiller à Marx de se déplacer à nouveau sur l’île de Wight.
Dans ces conditions, et après cette « longue période d’éclipse intellectuelle[58] », Marx jugea impossible de s’atteler à la troisième édition allemande du Capital. Le 14 décembre il écrivit à sa fille Laura que, « depuis à peu près deux semaines, un cathare trachéal » le contraignait « à rester à domicile ». Il précisait qu’il vivait « en ermite : je ne vois personne, à l’exception du Dr Williamson [59] », lequel, en raison du temps « très humide et pluvieux », lui avait interdit de sortir [60].
En dépit de toute cette adversité, Marx ne cessa pas, dans la mesure du possible, de commenter les événements les plus actuels et les positions des dirigeants du mouvement ouvrier. À ce propos il se dit « contrarié » par l’usage d’une « certaine phraséologie ultra-révolutionnaire que j’ai toujours jugée ‘vide’, une spécialité que les nôtres feraient mieux de laisser aux anarchistes, qui sont en réalité les piliers de l’ordre existant, et non pas les créateurs du désordre [61] ».
De la même, il ne tarit pas d’éloges pour ceux qui se montrèrent en mesure de conserver une position de classe autonome, et signala l’absolue nécessité, pour les travailleurs, de s’opposer aux institutions et à la rhétorique de l’État. Lorsque par exemple le président du Congrès des Coopératives et député Joseph Cowen – que Marx tenait pour « le meilleur parmi les parlementaires anglais » – justifia l’invasion de l’Égypte par l’Angleterre[62], il fit part à sa fille Eleanor de sa plus totale désapprobation.
D’abord il s’en prit au gouvernement anglais : « Joli travail ! On pourrait difficilement trouver d’exemple plus effronté de l’hypocrisie chrétienne que cette ‘conquête’ de l’Égypte, une occupation en règle en temps de paix ! ». Il s’en prit en outre à Cowen qui, dans un discours public du 8 janvier 1883, à Newcastle, avait exprimé son admiration pour cette « action héroïque [et] la splendeur du (…) défilé militaire » et « avait souri, avec complaisance, face au tableau enchanteur de toutes ces bases militaires fortifiées entre l’Atlantique et l’Océan indien, auxquelles s’ajoutait maintenant cet empire ‘afro-britannique’ allant du delta du Nil à la région du Cap ». C’était là le « style anglais », caractérisé par « l’intérêt pour la ‘patrie’ ».
Aux yeux de Marx, en matière de politique étrangère, Cowen était l’exemple typique de « ces pauvres bourgeois britanniques qui, tout en se chagrinant, assumaient toujours davantage de ‘responsabilités’ afin de remplir leur mission historique, tout en protestant, en vain, contre celle-ci [63] ». Il s’intéressa également à l’aspect économique de l’événement, comme le montrent les huit pages d’extraits rédigés à partir de l’article Egyptian Finance de Michael George Mulhall (1836-1900) publié dans la livraison d’octobre de la revue londonienne The Contemporary Review [64].
Jusqu’à la fin, donc, Marx livra bataille, avec un zèle inflexible, aux deux nations qu’il avait toujours tenues pour responsables de la réaction en Europe : le Royaume-Uni et la Russie. À cette dernière il consacra toujours une grande attention, en particulier après avoir appris à lire l’alphabet cyrillique en 1869, et il ne se démentit pas non plus entre la fin de 1881 et l’automne 1882, comme le prouvent deux de ses derniers cahiers qui montrent l’intérêt de Marx pour les mutations qui touchent la Russie[65]. En particulier Marx étudia les ouvrages russes qui venaient de paraître et concernant les nouvelles relations socio-économiques engendrées par la réforme agraire de 1861, qui avait abrogé le servage. Parmi les livres résumés par Marx on dénombre Les paysans à l’époque de l’impératrice Catherine II (1881) de Vassili Semevskii (1848-1916), Les artels en Russie (1881) d’Andrej Isaev (1851-1924), La terre commune rurale dans la province d’Archange (1882) de Gerard Minejko (1832-1888) et Le destin du capitalisme en Russie (1882) de Vasilij Voroncov (1847-1918), à côté d’ouvrages plus anciens comme La question paysanne à l’époque d’Alexandre II (1862) d’Aleksander Skerebickij (1827-1902) et En périphérie et dans la capitale (1870) de Fedor Elenev (1827-1902), édité sous le pseudonyme Skaldin.
A cette même époque certains articles parus à Saint-Pétersbourg avaient fait état de « la grande fortune de [ses] théories dans ce pays ». Il s’en félicita vivement, car, comme il le dit à sa fille Laura : « nulle part ailleurs mon succès me réjouit autant. Cela me donne le plaisir de nuire à une puissance qui, avec l’Angleterre, est le rempart de l’ancienne société [66] ».
Marx ne fut pas en mesure de suivre de près les développements du mouvement prolétarien européen, ni de poursuivre son œuvre scientifique. Et cela malgré tous ses efforts pour se rétablir et reprendre le travail, qui l’avaient poussé à demander à sa fille Eleanor – lui rendant visite pour le jour de l’an – de lui apporter certains livres : « apporte-moi la Physiologie, celle de [Johannes] Ranke, et aussi cet horrible petit livre de [Edward] Freeman (1823-1892) [Histoire de l’Europe, 1876], car il remplace ma table chronologique [67] », alors que l’instabilité de sa santé et ses soucis pour l’état de santé de sa fille Jenny, qui venait de s’aggraver, contribuèrent à le replonger dans le désespoir.
Et ce fut la mort de sa fille aînée qui effaça définitivement tout espoir d’un rétablissement. Le 11 janvier Jenny mourait d’un cancer de la vessie. La nouvelle acheva un homme déjà gravement malade et éprouvé par une vie de privations. Le témoignage d’Eleanor sur ce moment pénible est irremplaçable :
On avait reçu par télégramme la nouvelle de la mort de Jenny, et je partis alors immédiatement pour Ventnor. J’en ai vécu des heures tristes, mais jamais comme celle-là. Je savais apporter à mon père son arrêt de mort. Pendant les longues heures de ce voyage angoissant, je me torturais la cervelle en réfléchissant à la manière de lui annoncer la nouvelle. Mais ce ne fut pas nécessaire ; mon visage parla à ma place. Le Maure s’exclama tout de suite : ‘notre petite Jenny est morte !’ et m’ordonna de partir immédiatement pour Paris, pour aider à garder les enfants. Je voulais rester, mais il ne toléra pas d’objections [68].
Le 13 janvier, donc, Marx s’apprêta à son tour à rentrer chez lui. Avant de quitter l’île de Wight, il confia au Dr Williamson la raison pour laquelle il avait soudainement décidé de rentrer à Londres : « la terrible nouvelle de la mort de ma fille aînée ». Ce fut à cette occasion qu’il écrivit ses derniers mots couchés sur papier : « je trouve un peu de soulagement dans un affreux mal au crâne. La douleur physique est le seul ‘étourdissement’ possible contre la douleur morale [69] ».

 

Traduit de l’italien par Livio Boni

 

[1] Karl Marx à Nikolaï Danielson, le 13 décembre 1881 (en absence d’une édition française complète de la correspondance de Marx, nous traduisons, en indiquant, ici comme par la suite, les références à l’édition italienne utilisée par l’auteur : Marx Karl, Engels Friedrich, Lettere 1880-1883, Genova, Lotta Comunista, 2008. Les traductions ont été systématiquement confrontées à l’allemand avec les Marx Engels Werke (Berlin-RDA, Dietz Verlag, 1962) (NDT).
[2] Cf. Krader Lawrence, The Ethnological Notebooks of Karl Marx, Van Gorcum, Assen, 1972 (Le volume n’inclut pas les extraits de l’ouvrage de Money).
[3] L’édition la plus récente de ces dernières étant Marx Karl, Notes on Indian History, Honolulu, Press of the Pacific, 2001.
[4] Nous traduisons ici les titres des ouvrages en français consultés par Marx pour une meilleure compréhension (NDT).
[5] Cf. Krätke Michael, « Marx und die Weltgeschichte »,Beiträge zur Marx-Engels Forschung. Neue Folge, 2014-2015, pp. 133-177. L’auteur affirme que Marx entendait un tel processus comme « le développement, dans son ensemble, du commerce, de l’agriculture, de l’industrie minière, du système fiscal et des infrastructures » (p. 176).
[6] Dans la correspondance de Marx ne figure aucune référence à ces études, ce qui rend difficile leur datation. Les éditeurs du dix-neuvième volume des Marx Engels Werke optèrent pour leur encadrement temporel « entre la fin de 1881 et la fin de 1882 » (pp. 621-622), ce qui reste fort vague. On peut émettre l’hypothèse que ces cahiers remontent aux deux seules phases d’activité intellectuelle de Marx pendant les 18 derniers mois de sa vie, se déroulant l’une et l’autre entre Londres et l’île de Wight, période allant de l’automne de 1881 au 9 février 1882 et à celle du début octobre 1882 au 12 janvier 1883. On peut tout à fait exclure que Marx ait travaillé à sa chronologie historique pendant les huit mois de 1882 passés entre la France, l’Algérie et la Suisse.
[7] Dans son essai « Marx und die Weltgeschichte », Krätke, propose une excellente synthèse du contenu de l’ensemble de ces cahiers, et affirme par ailleurs que Marx voyait « dans le développement économique des cités-États italiennes à la fin du XIIIe siècle le début du capitalisme moderne » (p. 162).
[8] La seule partie de ces manuscrits ayant été publiée est celle, correspondant à une ample section du quatrième cahier, qui figure dans Marx Karl, Engels Friedrich, Über Deutschland und die deutsche Arbeiterbewegung, Berlin, Dietz, 1953, pp. 285-516.
[9] Cf. Friedrich Engels à Karl Marx, 8 janvier 1882, in Marx K.- Engels F., Lettere 1880-1883, op. cit., p. 141.
[10] Karl Marx à Friedrich Engels, 5 janvier 1882, op. cit., p. 138.
[11] Lettre de Karl Marx à Laura Lafargue, 4 janvier 1882, op. cit., p. 137.
[12] Karl Marx à Friedrich Engels, 15 janvier 1882, op. cit., p. 147.
[13] Friedrich. Engels à Eduard Bernstein, 25 janvier 1882, op. cit., p. 150.
[14] Voir Badia Gilbert, « Marx en Algérie », in Marx Karl, Lettres d’Alger et la Côte d’Azur, trad. de G. Badia, Paris, Le Temps de Cerises, 1997, p. 17.
[15] Karl Marx à Friedrich Engels, 17 février 1882 : « pas question de passeport ou de choses de cette sorte. Sur le billet ne figurent que le prénom et le nom du passager » (op. cit., p. 160)
[16] Les biographes de Marx n’ont jamais accordé une grande importance à ce voyage dans la capitale algérienne. Dans le volume de Vesper Marlene, Marx in Algier (Bonn, Pahl-Rugestein, 1995) on reconstruit par contre, en détail, tout moindre événement qui accompagna le séjour à Alger. Signalons en outre la récente et succincte publication de Krysmanski Hans Jürgen, Die letzte Reise des Karl Marx, Frankfurt am Main, 2014, conçue en tant que scénario pour un film qui n’a jamais vu le jour, faute de financements.
[17] Karl Marx à Friedrich Engels, 1er mars 1882, in Marx Karl, Lettres d’Alger…, op. cit., pp. 46-47.
[18] Karl Marx à Paul Lafargue, 20 mars 1882, op. cit., p. 56.
[19] Karl Marx à Jenny Longuet, 16 mars 1882, op. cit., p. 52.
[20] En français dans le texte. Karl Marx à Jenny Longuet, 27 mars 1882, op. cit., p. 58.
[21] Karl Marx à Paul Lafargue, 20 mars 1882, op. cit., p. 56.
[22] Karl Marx à Friedrich Engels, 28-31 mars 1882, op. cit., pp. 60-63.
[23] Karl Marx à Jenny Longuet, 16 mars 1882, op. cit., p. 52.
[24] Karl Marx à Jenny Longuet, 27 mars 1882, op. cit., pp. 59-60.
[25] Karl Marx à Friedrich Engels, 1er mars 1882, op. cit., p. 48.
[26] Karl Marx à Friedrich Engels, 4 avril 1882, op. cit., p. 62.
[27] Karl Marx à Petr Lavrov, 25 janvier 1882, in Marx Karl, Engels Friedrich, Lettere 1880-1883, op. cit., p. 148.
[28] Karl Marx à Jenny Longuet, 6 avril 1882, op. cit., p. 65.
[29] Karl Marx à Friedrich Engels, 20 mai 1882, op. cit., p. 100.
[30] Voir Paul Lafargue à Friedrich Engels, 19 juin 1882, in Engels Friedrich, Lafargue Paul and Laura, Correspondence, vol. I (1868-1886), Moscou, Foreign Languages Publishing House, 1959, p. 87.
[31] Marx Karl, Excerpts from M. Kovalevskij, Obschinnoe Zemlevladenie, in Krader Lawrence, The Asiatic Mode of Production. Sources, Development and Critique in the Writings of Karl Marx , Assen, Van Gorcum, 1975, p. 405. Les mots entre parenthèses sont rajoutés per Marx. Les notes remontent à 1879.
[32] Op. cit. , pp. 411, 408 et 412.
[33] Op. cit. , p. 412.
[34] Marx Karl, Lettres d’Alger et de côte d’Azur, op. cit., p . 54.
[35] Ce chiffre se base uniquement sur les lettres qui nous sont parvenues. En réalité, leur nombre est plus important, car certaines ont été malheureusement perdues. Voir Marx Eleanor in Enzensberger Hans Magnus, Colloqui con Marx e Engels, Torino, Einaudi, 1977.
[36] Karl Marx à Jenny Longuet, 6 avril 1882, in Marx Karl, Lettres d’Alger et de côte d’Azur, op. cit., p. 67.
[37] Karl Marx à Laura Lafargue, 14 avril 1882, op. cit., p. 78.
[38] Karl Marx à Laura Lafargue, 13 avril 1882, op. cit., p. 73.
[39] Karl Marx à Friedrich Engels, 8 avril 1882, op. cit., p. 71.
[40] Karl Marx à Friedrich Engels, 18 avril 1882, op. cit., pp. 83-84.
[41] Karl Marx à Friedrich Engels, 28 avril 1882, op. cit., p. 85.
[42] Karl Marx à Friedrich Engels, 8 mai 1882, op. cit., p. 92.
[43] Karl Marx à Eleanor Marx, 28 mai 1882, op. cit., p. 104.
[44] Karl Marx à Friedrich Engels, 5 juin 1882, op. cit., p. 109.
[45] Karl Marx à Friedrich Engels, 20 mai 1882, op. cit., p. 98.
[46] Karl Marx à Eleanor Marx, 28 mai 1882, op. cit., pp. 105-106
[47] Karl Marx à Friedrich Engels, 9 juin 1882, op. cit., p. 218.
[48] Ibidem.
[49] Karl Marx à Friedrich Engels, 4 juillet 1882, op. cit., p. 230.
[50] Karl Marx à Friedrich Engels, 21 août 1882, op. cit., p. 218. Entre-temps, Engels écrit à Jenny : « on a quand même toutes les raisons d’être satisfaits des améliorations intervenues, compte tenu du climat hostile qui l’a constamment persécuté, et des trois pleurésies, dont deux graves (…). Encore un peu de soins à Enghien ou à Cauterets, afin d’éliminer les résidus de la bronchite, et un séjour climatique sur les Alpes ou les Pyrénées, vont le remettre en état et lui permettre de reprendre le travail » (Friedrich Engels à Jenny Longuet, 27 août 1882, op. cit., pp. 248-249).
[51] Karl Marx à Laura Lafargue, 17 juin 1882, op. cit., p. 220.
[52] Karl Marx à Friedrich Engels, 21 août 1882, op. cit., p. 243.
[53] Karl Marx à Friedrich Engels, 4 septembre 1882, op. cit., 250.
[54] Karl Marx à Friedrich Engels, 16 septembre 1882, op. cit., p. 257.
[55] Karl Marx à Friedrich Engels, 28 septembre 1882, op. cit., p. 265.
[56] Karl Marx à Friedrich Engels, 30 septembre 1882, op. cit., pp. 265-266.
[57] Karl Marx à Laura Lafargue, 9 octobre 1882, op. cit., p. 267.
[58] Karl Marx à Friedrich Engels, 8 novembre 1882, op. cit., pp. 286-287.
[59] Karl Marx à Laura Lafargue, 14 décembre 1882, op. cit., p. 311.
[60] Karl Marx à Friedrich Engels, 18 décembre 1882, op. cit., p. 319.
[61] Karl Marx à Laura Lafargue, 14 décembre 1882, op. cit., p. 311.
[62] Marx se referait à la guerre anglo-égyptienne pendant laquelle, en 1882, les forces égyptiennes, commandées par Ahmad Urabi s’opposèrent aux troupes anglaises. La guerre se termina avec la bataille de Tell al-Kebir (13-14 septembre 1882), qui signa la fin de la révolte d’Urabi, commencée en 1879. Le résultat en fut l’établissement d’un protectorat anglais sur l’Égypte.
[63] Karl Marx à Eleanor Marx, 8 janvier 1883, in Karl Marx-Friedrich Engels, Lettere 1880-1883, op. cit., pp. 332-333.
[64] Voir IISG Karl Marx-Friedrich Engels Papers, B 168, pp. 11-18.
[65] Voir IISG, Karl Marx – Friedrich Engels Papers, A 113 et B 167. Ce dernier cahier contient en outre la liste « russe dans mes étagères », c’est-à-dire un répertoire des publications en russe dans sa bibliothèque personnelle, ce qui laisse deviner qu’il aurait eu l’intention de revenir sur le sujet, s’il en avait eu le temps et la force nécessaires.
[66] Karl Marx à Laura Lafargue, 14 décembre 1882, in Marx Karl, Engels Friedrich, Lettere 1880-1883, op. cit., p. 311.
[67] Karl Marx à Eleanor Marx, 23 décembre 1882, op. cit., p. 326. Marx se réfère ici à la table chronologique de l’histoire mondiale qu’il avait commencé à rédiger à l’automne 1881.
[68] Le témoignage est inclus dans le volume d’Hans Magnus Enzensberger, Colloqui con Marx e Engels, op. cit., p. 453.
[69] Karl Marx à James Williamson, 13 janvier 1883, op. cit., p. 335.

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Reviews

Antony Burlaud, Actuel Marx

C’est pour épargner au lecteur anglais une plongée dans les épais volumes publiés autrefois par l’Institut du marxisme-léninisme de l’URSS que Marcello Musto a réalisé cette anthologie de textes de l’Association internationale des travailleurs.

Il y a tout lieu de penser qu’il rend, du même coup, service au lecteur français. Car, si l’on peut trouver, en français, d’importants travaux de recherche et de bonnes synthèses sur la Première Internationale, il n’existe aucun recueil de documents récent qui donnerait un aperçu à la fois succinct et général des débats de l’AIT.

Marcello Musto propose en ouverture de son livre une introduction dense, qui retrace l’histoire de l’AIT. Il s’appuie sur des travaux relativement anciens, mais tout à fait solides (M. Molnar, G. Haupt, J. Rougerie, M. Rubel, G. M. Bravo…), ce qui lui permet de présenter une synthèse riche, honnête et convaincante, qui évite les principaux écueils d’un tel exercice. Musto évite d’abord le piège qui consisterait à prendre mécaniquement le parti de « Marx contre les proudhoniens », ou de « Bakounine contre Marx », et tâche d’examiner les positions des uns et des autres de manière nuancée. Il parvient à suivre à la fois le développement institutionnel de l’organisation et l’évolution de la ligne politique. Il s’intéresse aux positions du Conseil général, aux décisions des congrès, mais sans perdre de vue les différentes fédérations, sans dissimuler la diversité des profls qu’elles présentent, et sans oublier qu’elles se développent selon des rythmes et des modalités extrêmement contrastées. Enfn, il n’interrompt pas son récit avec l’éclatement du Congrès de La Haye (1872), mais consacre encore plusieurs pages à « l’après-Marx », aux années américaines de l’Internationale (« centraliste »), et à l’Internationale « antiautoritaire ».

Cette introduction historique est suivie d’un ample choix de textes, repartis en une douzaine de chapitres thématiques. Musto a choisi de présenter des textes relativement brefs, parfois découpés par ses soins, ce qui rend l’ensemble particuliè- rement accessible et maniable. Le parti pris pluraliste, sensible dès l’introduction, est respecté dans l’anthologie: Marx y est dûment représenté (environ un tiers des 80 textes reproduits sont de sa plume), mais une trentaine d’autres auteurs, célèbres (Bakounine, De Paepe, J. Guillaume…) ou inconnus, sont également présents. L’anthologie contient des textes classiques, comme l’Adresse inaugurale de 1864 ou des extraits de La Guerre civile en France, et aborde certains thèmes incontournables, comme la question du mutuellisme, le rôle du syndicalisme, la place de l’État, les formes d’organisation et d’action politiques, l’internationalisme. Mais elle porte aussi des sujets moins attendus, comme l’éducation, le problème de l’héritage, ou la question irlandaise. Il n’est pas question, évidemment, de donner à chaque fois un dossier complet et de restituer dans le détail l’ensemble des positions. Mais Musto s’efforce, sur les sujets les plus controversés (notamment sur l’organisation politique et le centralisme), de donner la parole aux différents protagonistes.

On peut certes regretter que le recueil ne prenne en compte que ce que Musto appelle lui-même les « textes ‘ofciels’ de l’Internationale ». Inclure d’autres sources – articles de journaux, correspondances, extraits de livres ou de mémoires – aurait sans doute permis de donner une image plus complète de ce que fut l’AIT. Une présentation synthétique au début de chaque chapitre thématique aurait également été bienvenue. Mais ces limites n’enlèvent pas grand-chose à cet ouvrage utile et bien fait, dont on ne peut que déplorer l’absence d’équivalent en langue française – alors même que beaucoup des textes qui y fgurent sont traduits du français.

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Journalism

Travail et droits: l’enseignement de l’Internationale

Le 28 septembre 1864, la salle du Martin’s Hall – bâtiment situé dans le centre de Londres – était bondée. Environ 2000 travailleurs et travailleuses l’emplissaient, pour écouter le meeting organisé par quelques syndicalistes anglais et leurs collègues parisiens.

C’est grâce à cette initiative qu’éclôt le point de référence de toutes les organisations du mouvement ouvrier: l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). En quelques années, l’Internationale a suscité un bouillonnement dans toute l’Europe. Grâce à elle, le mouvement ouvrier a pu mieux comprendre les mécanismes de fonctionnement du mode de production capitaliste, acquérir une plus grande conscience de sa propre force et inventer des nouvelles formes de lutte. A l’opposé, au sein des classes dominantes, la nouvelle de la fondation de l’Internationale a provoqué un sentiment d’horreur. L’idée que les ouvriers revendiquaient plus de droits et un rôle actif dans l’histoire a suscité une répulsion au sein des classes les plus aisées et nombreux furent les gouvernements qui l’ont combattue avec tous les moyens à leur disposition.

Les organisations fondatrices de l’Internationale étaient très différentes. Le promoteur initial était les Trade Unions anglaises qui la considéraient comme l’instrument le plus adéquat pour lutter contre l’importation de main-d’œuvre d’autres pays à l’occasion de grèves. Une autre organisation significative était celle des «mutuelles» [1], la composante modérée fidèle aux théories de Proudhon qui à l’époque dominaient en France. Tandis que le troisième groupe par ordre d’importance était les communistes réunis autour de la figure de Karl Marx. Faisaient aussi partie de l’Internationale à ses débuts des groupes de travailleurs faisant référence à des théories utopistes ou des noyaux d’exilés inspirés par des conceptions vaguement démocratiques et partisans d’idées interclassistes comme les disciples de Giuseppe Mazzini [1805-1872].

 

L’entreprise consistant à assurer la cohabitation de tous ces caractères au sein de la même organisation fut indiscutablement assumée par Marx. Ses qualités politiques lui ont permis de concilier ce qui apparaissait inconciliable et d’assurer un avenir à l’Internationale. En effet, ce fut Marx qui fixa une claire finalité à l’AIT et réalisa un programme politique non exclusif et néanmoins nettement de classe, étayant ce mouvement qui ambitionnait d’être de masse et non sectaire. Marx fut aussi l’âme politique du Conseil général de Londres [2], car il a personnellement rédigé presque toutes les principales résolutions de l’Internationale. Toutefois, au contraire de la propagande véhiculée par la liturgie soviétique, l’Internationale dépassait de beaucoup la personne de Marx.

A partir de la fin de 1866, les grèves s’intensifiaient dans beaucoup de pays européens et furent le cœur battant d’une saison de luttes. La première grande bataille gagnée grâce à l’appui de l’Internationale fut la grève du bronze de Paris pendant l’hiver 1867 [une brochure a été rédigée par Camélinat à ce propos: Historique de la grève du bronze en 1867, publiée en 1867]. Au cours de cette période, d’autres grèves importantes ont été victorieuses: celles des travailleurs du fer de Marchiennes [Belgique], des ouvrières des mines de Provence, des mineurs du charbon à Charleroi et des travailleurs du bâtiment de Genève. Dans chacune de ces circonstances, le scénario se répète: une collecte de fonds pour soutenir les grévistes, grâce aux appels rédigés et traduits par le Conseil général et envoyés par la suite aux travailleurs et travailleuses d’autres pays. Le but est le suivant: éviter que ces travailleurs d’autres pays ne jouent le rôle de briseurs de grève. Tout cela pousse les patrons à chercher un compromis et à accepter de nombreuses revendications des travailleurs. De la sorte s’est ouverte une période de progrès social pendant laquelle le mouvement des travailleurs a obtenu des droits sociaux plus importants pour ceux qui n’en avaient pas encore, sans les réduire – comme le prétend la recette néolibérale de la droite – pour ceux qui les avaient déjà conquis avec peine. Après ces luttes, des centaines de nouveaux travailleurs s’inscrivent et adhèrent à l’Internationale dans toutes les villes où des grèves se sont déroulées.

 

En dépit des complications propres à l’hétérogénéité des langues, des cultures politiques et pays impliqués, l’Internationale a réussi à réunir et à coordonner les organisations et les nombreuses luttes qui surgissaient sous des formes spontanées. Son plus grand mérite fut celui d’avoir su faire la démonstration de la nécessité absolue de la solidarité de classe et de la coopération ouvrière transnationale. Les objectifs et les stratégies du mouvement ouvrier ont changé de manière irréversible, mais s’affirment d’une grande actualité, de même aujourd’hui, 150 ans plus tard.

La prolifération des grèves a modifié les équilibres au sein même de l’organisation. Les composantes modérées furent endiguées et, au Congrès de Bruxelles, en 1868, la résolution portant sur la socialisation des moyens de production a été votée. Un tel acte représente un pas en avant décisif dans le processus de définition des fondements économiques du socialisme et, pour la première fois, une pierre angulaire programmatique du mouvement ouvrier a été inscrite dans la plate-forme politique d’une grande organisation. Toutefois, après avoir défait les adeptes de Proudhon, Marx a dû faire face à un nouveau rival interne, le Russe Bakounine, qui avait adhéré à l’Internationale en 1869.

La période comprise entre la fin des années 1860 et le début des années 1870 fut riche de conflits sociaux. Beaucoup des travailleurs qui prirent part aux protestations, aux rébellions qui éclatèrent pendant cette période ont demandé le soutien de l’Internationale, dont l’audience et la popularité ne cessaient de s’accroître. De la Belgique jusqu’à l’Allemagne en passant par la Suisse et l’Espagne, l’Association a vu s’accroître le nombre de ses militants et a développé sa structure organisationnelle sur presque tout le continent. Egalement, grâce à l’initiative des migrants arrivés aux Etats-Unis d’Amérique, l’Internationale s’est implantée outre-mer.

Le moment le plus éloquent de l’histoire de l’Internationale coïncide avec la Commune de Paris [18 mars-27 mai 1871]. En mars 1871, après la conclusion de la guerre franco-allemande [19 juillet 1870-29 janvier 1871], les travailleurs chassent le gouvernement d’Adolphe Thiers [«élu» le 17 février 1871] et prirent le pouvoir à Paris [et dans certaines villes, sous des formes un peu différentes, à Lyon, Marseille, Toulouse, Sain-Etienne, Narbonne, Limoges, Grenoble]. Ce fait constitue le plus important événement politique de l’histoire du mouvement ouvrier du XIXe siècle. Depuis ce moment, l’Internationale fut dans l’œil du cyclone et elle acquiert une grande renommée. Sur les lèvres de la classe dominante, le nom de l’organisation devient synonyme de menace à l’ordre établi tandis que pour la classe laborieuse elle acquiert le sens de l’espoir en un monde sans exploitation et injustices. La Commune de Paris a communiqué une vitalité au mouvement ouvrier en le poussant à endosser des positions de plus en plus radicales. Une fois de plus, la France avait montré que la révolution était possible, que l’objectif pouvait et devait être la construction d’une société radicalement différente de la société capitaliste. Mais elle avait aussi démontré que pour atteindre cet objectif, les travailleurs et travailleuses devraient donner naissance à des formes d’associations politiques stables et bien structurées.

Pour cette raison, lors de la Conférence de Londres, en 1871, Marx propose une résolution ayant trait à la nécessité, pour la classe laborieuse, de se consacrer à la lutte politique et de construire, là où il y avait la possibilité, un nouvel instrument de lutte indispensable pour la révolution: le parti (jusqu’à l’époque utilisé seulement par les ouvriers de la Confédération allemande [Deutscher Bund, jusqu’en 1866; en 1863 est créé l’Allgemeiner Deutscher Arbeiterverein (ADAV) de Ferdinand Lassalle]. Toutefois, nombreux furent ceux qui s’opposèrent à cette décision. Au-delà du groupe de Bakounine, opposé à toute orientation qui ne visait pas à la destruction immédiate de l’Etat, l’allergie à cette orientation et les désaccords face à la proposition du Conseil général ont été formulés par plusieurs fédérations. Elles jugeaient la proposition de Londres comme une immixtion portant atteinte à l’autonomie des fédérations locales. Le principal adversaire du tournant impulsé par Marx résidait dans un contexte socio-politique qui n’était pas encore «mûr» ou «prêt» pour accepter ce «saut qualitatif» proposé. Ainsi, se développa un affrontement au sein de la direction de l’organisation (l’Internationale) qui entre-temps s’était étendue dans des pays comme l’Italie, les Pays-Bas, le Danemark, le Portugal et l’Irlande. Une expansion nouvelle qui a rendu encore plus problématiques les débats au sein de la direction de l’Internationale.

 

En 1872, l’Internationale était très différente par rapport aux années de sa fondation. Les composantes démocrates-radicales avaient abandonné l’Association, après avoir été un élément de sa fondation. Les mutuellistes avaient été défaits et leurs forces drastiquement réduites. Les réformistes ne constituaient plus la fraction prédominante au sein de l’organisation – à l’exception du Royaume-Uni – et l’anticapitalisme était devenu la ligne politique de toute l’Internationale, y compris des nouvelles tendances comme celles anarchiste et des blanquistes [référence au révolutionnaire français d’envergure Auguste Blanqui; 1805-1881] qui avaient intégré l’organisation au cours des années. Les plans et le contexte avaient changé radicalement, dans et à l’extérieur de l’Association. En 1871, l’unification de l’Allemagne avait marqué l’entrée dans une nouvelle ère, celle de l’Etat-nation en tant que forme d’identité politique, juridique et territoriale. Le nouveau contexte avait rendu peu probable le maintien d’une structure supranationale à laquelle les organisations des différents pays – même si dotées d’une certaine indépendance – devaient céder une partie consistante de la direction politique.

La configuration initiale de l’Internationale était dépassée et sa mission originelle était désormais terminée. Il ne s’agissait plus de mettre en place et de coordonner des initiatives de solidarité – à l’échelle européenne – face aux grèves. Ni d’organiser des congrès pour discuter de l’unité de la lutte syndicale ou de la nécessité de socialiser la terre et les moyens de production. Ces thèmes étaient devenus un patrimoine collectif de toutes les composantes de l’organisation. Après la Commune de Paris, le vrai défi pour le mouvement ouvrier était la révolution, à savoir comment s’organiser pour mettre fin au mode de production capitaliste et renverser les institutions du monde bourgeois.

Dans les décennies suivantes, le mouvement ouvrier a adopté un programme socialiste et, après son déploiement dans toute l’Europe et dans le monde, il va construire des nouvelles formes de coordination supranationale se réclamant du nom, de l’existence et d’enseignements de l’Internationale. L’Association a marqué les consciences de fractions des masses laborieuses en stimulant la conviction que la libération du travail du joug capitaliste ne pouvait pas être réalisée au sein des frontières d’un seul pays, mais, au contraire, qu’il s’agissait bien d’une question d’ensemble, internationale. De même, grâce à l’Internationale, des secteurs significatifs les travailleurs et travailleuses ont saisi que leur émancipation ne pouvait être conquise que par eux, en ne comptant que sur eux-mêmes, sur leurs capacités à s’organiser et que ces objectifs ne devaient pas être délégués à d’autres. Enfin, l’Internationale a diffusé au sein des travailleurs et travailleuses la conscience que leurs conditions d’exploité·e·s ne pouvaient s’éteindre qu’à travers le dépassement du mode de production capitaliste et du travail salarié, car les améliorations des conditions de travail au sein même de ce système – qui pour autant devaient être des buts immédiats à atteindre – n’auraient pas modifié les conditions structurelles de leur statut d’exploité·e et d’opprimé·e.

Dans une époque où le monde du travail est contraint, même en Europe, de subir les conditions d’exploitation et des formes juridiques [mise au travail, travail précaire, chômage de masse, autoritarisme…] qui rappellent celles en vigueur dans le XIXe siècle et où des vieux ou nouveaux conservateurs essayent, encore une fois, de diviser celui qui travaille du chômeur, du précaire ou du migrant, l’héritage politique de l’organisation fondée à Londres en 1864 acquiert à nouveau toute sa valeur, son actualité. Dans tous les cas où une injustice est commise sur le lieu de travail, sur les conditions de travail – au sens large – chaque fois est foulé un droit, et chaque fois germe la semence nécessaire pour une nouvelle Internationale. (28 septembre 2014; traduction A l’Encontre)

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[1] Le mutuellisme renvoie à la doctrine économique de Proudhon, fondée sur les principes d’échange, de mutualité et de solidarité. (Réd. A l’Encontre)

[2] Le Conseil général est l’organe politique de l’Internationale. Il est élu lors de chaque Congrès annuel de l’Association. Selon les Statuts de l’Internationale (1864), rédigés par Marx, art. 5: «Le Conseil général se composera de travailleurs appartenant aux différentes nations représentées dans l’Association Internationale. Il choisira dans son sein les membres du bureau nécessaires pour la gestion des affaires, tels que trésorier, secrétaire général, secrétaires correspondants pour les différents pays, etc.» Art. 6: «Le Conseil général fonctionnera comme agent international entre les différents groupes nationaux et locaux, de telle sorte que les ouvriers de chaque pays soient constamment au courant des mouvements de leur classe dans les autres pays; qu’une enquête sur l’état social soit faite simultanément et sous une direction commune; que les questions d’intérêt général, proposées par une société, soient examinées par toutes les autres, et que, l’action immédiate étant réclamée, comme dans le cas de querelles internationales, tous les groupes de l’Association puissent agir simultanément et d’une manière uniforme. Suivant qu’il le jugera opportun, le Conseil général prendra l’initiative des propositions à soumettre aux sociétés locales et nationales. Pour faciliter ses communications, il publiera un bulletin périodique.» (Réd. A l’Encontre)

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Revisiter le concept d’aliénation chez Marx

L’aliénation fait sans doute partie des théories les plus importantes et les plus débattues au xxe siècle et la conception qu’en a élaboré Marx a joué un rôle déterminant dans le cadre des discussions sur ce thème. Mais contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, cette interprétation ne s’est pas du tout affirmée de façon linéaire et les publications de certains inédits de Marx qui contenaient des réflexions sur l’aliénation, ont représenté des tournants importants pour la transformation et la diffusion de cette théorie.

LES ORIGINES DU CONCEPT D’ALIÉNATION
Au cours des siècles, le terme d’aliénation a été utilisé de nombreuses fois et avec des changements notables. Dans la réflexion théologique, il désigne la séparation de l’homme d’avec Dieu ; dans les théories du contrat social, il sert à désigner la perte de la liberté originelle de l’individu ; tandis que dans l’économie politique anglaise, il est employé pour décrire la cession de la propriété de la terre et des marchandises. La première exposition philosophique systématique de l’aliénation n’apparaît cependant qu’au début du xixe siècle sous la plume de Georg Wilhem Friedrich Hegel. Dans la Phénoménologie de l’esprit, il en fait la catégorie centrale du monde moderne et emploie les termes de Entäusserung (extériorisation) et Entfremdung (aliénation) pour représenter le phénomène par lequel l’esprit devient autre par soi dans l’objectivité. Cette problématique a revêtu une grande importance également chez les auteurs de la gauche hégélienne et la conception de l’aliénation religieuse élaborée par Ludwig Feuerbach dans L’essence du cristianisme, c’est-à-dire la critique du processus parlequel l’homme se convainct de l’existence d’une divinité imaginaire et se soumet à elle, a contribué massivement au développement du concept.
Ensuite, l’aliénation a disparu de la réflexion philosophique et personne parmi les grands auteurs de la seconde moitié du xixe siècle n’y a accordé une attention particulière. Marx lui-même, dans les oeuvres publiées au cours de son existence, n’a employé le terme qu’en de très rares occasions et cette thématique est restée complètemente absente également dans le marxisme de la Seconde Internationale (1889-1914).
Cependant, dans cette période, certains penseurs ont éléboré des concepts qui furent ensuite associés à celui d’aliénation. Dans les livres La Division du travail et Le Suicide, par exemple, Émile Durkheim a formulé la notion d’« anomie », par laquelle il entend désigner cet ensemble de phénomènes qui se manifestent dans les société où les normes destinées à garantir la cohésion sociale sont entrées en crise suite au fort développement de la division du travail. Les changements sociaux intervenus au xixe siècle, avec les énormes transformations du processus productif, ont constitué également le fond des réflexions des sociologues allemands. Dans La philosophie de l’argent, Georg Simmel étudie très attentivement la prédominance des institutions sociales sur les individus et l’impersonnalité des rapports humains. Dans Économie et société, Max Weber se penche sur les concepts de « bureaucratisation » et de « calcul rationnel » dans les relations humaines, considérés comme l’essence du capitalisme. Ces auteurs ont néanmoins qualifié ces phénomènes d’événements inévitables et leurs considérations furent toujours guidées par la volonté de rendre meilleur l’ordre social et politique existant, et non par celle de le subvertir par un ordre différent.

LA REDÉCOUVERTE DE L’ALIÉNATION
On doit la redécouverte de la théorie de l’aliénation à Georges (György) Lukács qui, dans Histoire et conscience de classe, en se référant à certains passages du Capital de Marx, en particulier au paragraphe consacré au « caractère fétiche de la marchandise » (Der Fetischcharakter der Ware), a élaboré le concept de réification (Verdinglichung ou Versachlichung), c’est-à-dire le phénomène à travers lequel l’activité de travail s’oppose à l’homme comme quelque chose d’objectif et d’indépendant et le domine par des lois autonomes et qui lui sont étrangères. Dans ses traits fondamentaux, la théorie de Lukács était cependant encore trop semblable à celle de Hegel, puisqu’il concevait également la réification comme un « fait structurel fondamental » . Aussi, lorsque dans les années soixante, surtout après la parution de la traduction française de son livre , ce texte exerça de nouveau une grande influence auprès des chercheurs et des militants de gauche, Lukács décida de republier son écrit dans une nouvelle édition avec une longue préface autocritique, dans laquelle, pour expliquer sa position, il affirme: « Histoire et conscience de classe suit Hegel dans la mesure où, également dans ce livre, l’aliénation est mise sur le même plan que l’objectivation » .
Au cours des années vingt, un autre auteur s’est longuement penché sur ces thématiques, Isaak Ilitch Roubine. Dans son livre Essais sur la théorie du valeur de Marx, il soutient que la théorie du fétichisme constitue « la base de tout le système économique de Marx et, en particulier, de sa théorie de la valeur » . Pour l’auteur russe, la réification des rapports sociaux représente « un fait réel du capitalisme » , c’est-à-dire consiste en « une véritable “matérialisation” des rapports de production, et non en une simple “mystification” ou une illusion idéologique. Il s’agit d’un des caractères structuraux de l’économie dans la société actuelle. […] Le fétichisme n’ [est] pas seulement un phénomène de la conscience sociale, mais de l’être social lui-même » . Malgré ces intuitions, prophétiques, si l’on considère la période où elles furent écrites, l’œuvre de Rubin n’a pas réussi à favoriser la connaissance de la théorie de l’aliénation, puisque, n’ayant été traduite en anglais (puis de cette langue en d’autres encore) qu’en 1972, elle connut une réception tardive en Occident.
L’événement décisif qui intervint pour révolutionner de façon définitive la diffusion du concept d’aliénation fut la publication, en 1932, des Manuscrits économico-philosophiques de 1844, un inédit appartenant à la production de jeunesse de Marx. Dans ce texte apparaît le rôle de premier plan conféré par Marx à la théorie de l’aliénation durant une phase importante de la formation de sa conception : la découverte de l’économie politique . En effet, par la catégorie de travail aliéné (entfremdete Arbeit), Marx a non seulement tiré la problématique de l’aliénation de la sphère philosophique, religieuse et politique vers celle économique de la production matérielle, mais a fait de cette dernière également le présupposé pour pouvoir comprendre et dépasser les premières. Dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844, l’aliénation était décrite comme le phénomène à travers lequel le produit du travail « apparaît face au travail comment un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur » . Pour Marx, « l’aliénation de l’ouvrier dans son produit signifie non seulement que son travail devient un objet, une existence extérieure, mais que son travail existe en dehors de lui, indépendamment de lui, étranger à lui, et devient une puissance autonome vis-à-vis de lui, que la vie qu’il a prêtée à l’objet s’oppose à lui, hostile et étrangère » .
À côté de cette définition générale, Marx énumère quatre types différents d’aliénation qui montrent comment dans la société bourgeoise le travailleur est aliéné: 1) par le produit de son travail, qui devient un « objet étranger et exerce une domination sur lui » ; 2) dans l’activité de travail, qui est perçue comme « révolte contre lui-même […et] qui ne lui appartient pas » ; 3) par le genre humain, puisque l’« essence spécifique de l’homme » est transformée en « une essence étrangère à lui » ; et 4) par les autres hommes, c’est-à-dire par rapport « au travail et à l’objet du travail » réalisés par ses semblables.
Pour Marx, contrairement à Hegel, l’aliénation ne coïncide pas avec l’objectivation en tant que telle, mais avec une réalité économique précise et avec un phénomène spécifique : le travail salarié et la transformation des produits du travail en objets qui s’opposent à leurs producteurs. La diversité politique entre les deux interprétations est énorme. Contrairement à Hegel, qui avait représenté l’aliénation comme manifestation ontologique du travail, Marx conçoit ce phénomène comme la caractéristique d’une époque déterminée de la production, celle propre au capitalisme, et juge possible son dépassement par « le fait que la société s’émancipe de la propriété privée » . Des considérations analogues furent développées dans ses carnets de notes contenants les extraits des Éléments d’économie politique de James Mill: « le […] travail serait libre manifestation de la vie et donc jouissance de la vie. Mais dans les conditions de la propriété privée, il est aliénation de la vie ; en effet je travaille pour vivre, pour trouver des moyens pour vivre. Mon travail n’est pas la vie. Deuxièmement : dans le travail serait donc affirmée la particularité de mon individualité, puisque y serait affirmée ma vie individuelle. Le travail serait donc une véritable et active propriété. Mais dans les conditions de la propriété privée, mon individualité est aliénée au point que cette activité m’est odieuse, est pour moi un tourment, n’est que l’apparence d’une activité, et n’est donc également qu’une activité extorquée qui ne m’est imposée que par un besoin accidentel extérieur, et non par un besoin nécessaire intérieur. » Donc, également dans ces formulations de jeunesse fragmentaires et parfois, incertaines, Marx traite l’aliénation toujours d’un point de vue historique et jamais naturel.

LES CONCEPTIONS NON MARXISTES DE L’ALIÉNATION
Il faudra pourtant encore beaucoup de temps avant qu’une conception historique, et non ontologique, de l’aliénation puisse s’affirmer. En effet, la plupart des auteurs qui, dans les premières décennies du xxe siècle, ont traité cette problématique l’ont toujours fait en la considérant sous un aspect universel de l’existence humaine. Dans Être et temps, Martin Heidegger aborde le problème de l’aliénation par le versant purement philosophique et considère cette réalité comme une dimension fondamentale de l’histoire. La catégorie à laquelle il recourt pour décrire la phénoménologie de l’aliénation est celle de « déréliction » (Verfallen) , c’est-à-dire la tendance de l’Être-là (Dasein) – qui dans la philosophie heideggerienne désigne la constitution ontologique de la vie humaine – à se perdre dans l’inauthenticité et dans le conformisme du monde qui l’entoure. Pour Heidegger, « cet être au “monde” signifie le fait d’être plongé dans l’être-ensemble dominé par le bavardage, par la curiosité et l’équivoque » . Un territoire donc, complètement différent de l’usine et de la condition ouvrière qui restaient au centre des préoccupations et de l’élaboration de Marx. De plus, Heidegger ne considère pas cette condition de « déréliction » comme une condition « négative et déplorable, que le progrès de la civilisation humaine pourrait un jour annuler » un mode existentiel de l’être-au-monde » .
Également Herbert Marcuse, qui contrairement à Heidegger connaissait bien l’œuvre de Marx , identifie l’aliénation avec l’objectivation en général et non avec sa manifestation dans les rapports de production capitalistes. Dans l’essai sur les Fondements philosophiques du concept de travail dans la science économique, il soutient que le « caractère marquant du travail » ne peut être ramené purement et simplement à « des conditions déterminées présentes dans l’exécution du travail, à son organisation technico-sociale », mais doit être considéré comme un de ses traits fondamentaux: « En travaillant, le travailleur est “à la chose”, qu’il soit derrière une machine, qu’il dessine des plans techniques, qu’il prenne des mesures d’organisation, qu’il étudie des problèmes scientifiques, ou qu’il enseigne, etc., dans son action, il se laisse guider par la chose, il s’y soumet et obéit à ses lois, même quand il maîtrise son sujet […]. À chaque fois, il n’est pas “à lui-même” […], il est chez “l’autre que soi”, même lorsque cette action accomplit sa vie librement conçue. Cette aliénation et ce fait de devenir étranger de l’existence […] est, par principe, irréductible. » Pour Marcuse, il existe donc une « négativité originaire de l’activité de travail » , qu’il considère comme appartenant à l’«essence même de l’existence humaine ». La critique de l’aliénation devient ainsi une critique de la technologie et du travail en général. Et le dépassement de l’aliénation n’est jugé possible qu’à travers le jeu, moment dans lequel l’homme peut atteindre la liberté qu’on lui dénie durant l’activité productive : « un simple lancé de ballon de côté d’un joueur représente un triomphe de la liberté humaine sur l’objectivité qui est infiniment plus grand que la conquête la plus tapageuse du travail technique » .
Dans Eros et civilisation, Marcuse prend ses distances d’avec la conception marxienne de façon très nette. Il affirme que l’émancipation de l’homme ne peut se réaliser que par la libération du travail (abolition of labor) et par l’affirmation de la libido et du jeu dans les rapports sociaux. La possibilité de dépasser l’exploitation, par la naissance d’une société fondée sur la propriété commune des moyens de production, est définitivement mise par lui de côté, puisque le travail en général, pas seulement celui qui est salarié, est considéré comme : « travail pour un appareil qu’ils [la grande majorité de la population] ne contrôlent pas, qui agit comme un pouvoir indépendant. À ce pouvoir les individus, s’ils veulent vivre, doivent se soumettre, et cela devient d’autant plus étranger que plus la division du travail se spécialise. […] Ils travaillent dans un état d’aliénation […] [dans une] absence de satisfaction [et dans la] négation du principe de plaisir. » La norme contre laquelle les hommes auraient dû se rebeller était le principe de performance imposé par la société. Selon Marcuse, en effet : « le conflit entre sexualité et civilisation s’accroît avec le développement de la domination. Sous la loi du principe de performance, l’âme et le corps sont réduits à être des instruments du travail aliéné ; comme tels ils ne peuvent fonctionner que s’ils renoncent à la liberté de ce sujet-objet libidinal qu’est, et désire être, à l’origine l’organisme humain. […] L’homme existe comme instrument de performance aliénée. »
Il en conclut donc que la production matériale, même organisée de façon égale et rationnelle, « ne pourra jamais représenter un règne de civilisation et de satisfaction […]. C’est la sphère au dehors du travail qui détermine la liberté et la réalisation ». L’alternative proposée par Marcuse fut l’abandon du mythe prométhéen cher à Marx, pour se rapprocher d’un horizon dyonisiaque : la « libération de l’eros » . Contrairement à Sigmund Freud qui, dans Malaise dans la civilisation, avait soutenu qu’une organisation non répressive de la société devait comporter une régression dangereuse du niveau de civilisation dans les rapports humains , Marcuse était convaincu que si la libération des instincts advenait dans une « société libre », hautement technologisée et au service de l’homme, elle allait favoriser non seulement « un développement du progrès » , mais également créer de nouveaux et durables rapports de travail » .
Les remarques sur comment allait devoir prendre corps cette nouvelle société furent, néanmoins, plutôt vagues et utopiques. Marcuse finit par prôner une opposition à la domination technologique en général, selon laquelle la critique de l’aliénation n’était plus utilisée pour s’opposer aux rapports de production capitalistes, et il en vint à développer une réflexion sur le changement social si pessimiste qu’elle incluait également la classe ouvrière parmi les sujets qui agissaient en défense du système.
La description d’une aliénation généralisée, produite par un contrôle social envahissant et par la manipulation des besoins créés par la capacité d’influence des mass-media, fut théorisée également par deux autres représentants de pointe de l’école de Francfort : Max Horkheimer et Theodor Adorno. Dans Dialectique des Lumières, ils affirment que « la rationalité technique d’aujourd’hui n’est autre que la rationalité de la domination. Elle est le caractère obligé […] de la société devenue étrangère à elle-même ». De cette façon, ils mettent en évidence que, dans le capitalisme contemporain, même la sphère du loisir, autrefois libre et alternative au travail, a été absorbée dans les engrenages de la reproduction du consensus.
Après la Seconde guerre mondiale, le concept d’aliénation impliqua également la psychanalyse. Ceux qui s’en occupèrent partirent de la théorie de Freud, selon laquelle, dans la société bourgeoise, l’homme est mis face à la décision de devoir choisir entre nature et culture et, pour pouvoir jouir des sécurités garanties par la civilisation , doit nécessairement renoncer à ses pulsions. Les psychologues ont lié l’aliénation aux psychoses qui se manifestent, chez certains individus, précisément en conséquence de ce choix conflictuel. En conséquence, toute l’étendue de la problématique de l’aliénation était réduite à un pur phénomène subjectif.
Le représentant de cette discipline qui s’est le plus occupé d’aliénation fut Erich Fromm. Contrairement à la majorité de ses collègues, il n’a jamais séparé les manifestations de l’aliénation du contexte historique capitaliste. Avec ses écrits Psychanalyse de la société contemporaine et L’homme selon Marx il s’est servi de ce concept pour tenter de construire un pont entre la psychanalyse et le marxisme. Cependant, Fromm a également abordé cette problématique en privilégiant toujours l’analyse subjective. Sa conception de l’aliénation, qu’il voit comme « une forme d’expérience selon laquelle la personne se connaît elle-même comme un étranger », resta trop circonscrite à l’individu. De plus, son interprétation de la conception de l’aliénation chez Marx se fondait sur les seuls Manuscrits économico-philosophiques de 1844 et était marquée par une profonde incompréhension de la spécificité et du caractère central du concept de travail aliéné dans la pensée de Marx. Cette lacune a empêché Fromm de franchir le pas vers l’aliénation objective, c’est-à-dire celle de l’ouvrier dans l’activité de travail et par rapport au produit de son travail, et l’a conduit à soutenir, précisément pour avoir négligé l’importance des rapports productifs, des thèses qui apparaissent même naïves : « Marx croyait que la classe ouvrière était la plus étrangère à elle-même […], il n’a pas prévu jusqu’à quel point l’aliénation allait devenir le destin de la grande majorité de la population […]. L’employé, le commerçant, le dirigeant, sont aujourd’hui également plus aliénés que le travailleur manuel spécialisé. L’activité de ce dernier dépend encore de l’expression de certaines qualités personelles comme l’habileté spécifique, la fiabilité, etc. ; et il n’est pas contraint de vendre sa “personnalité”, son sourire, ses opinions dans une affaire. »
Parmi les principales élaborations non marxistes de l’aliénation il faut mentionner, enfin, celle qu’on doit à Jean-Paul Sartre et aux existentialistes français . À partir des années quarante, dans une période marquée par les horreurs de la guerre, la crise des consciences qui s’ensuivit et, dans le panorama français, par le néo-hégélianisme d’Alexandre Kojeve , le phénomène de l’aliénation fut pris comme une référence récurrente autant en philosophie qu’en littérature . Cependant, dans ce cas également, la notion d’aliénation prend un aspect bien plus générique par rapport à celui exposé par Marx. Elle fut identifiée avec un malaise indistinct de l’homme dans la société, avec une séparation entre la personnalité humaine et le monde de l’expérience et, de façon significative, comme condition humaine insurmontable. Les philosophes existentialistes ne confèrent pas une origine sociale spécifique à l’aliénation, mais, en tendant à l’assimiler à chaque chose factuelle (l’échec de l’expérience socialiste en Union soviétique a certainement favorisé l’affirmation de cette position), ils ont conçu l’aliénation comme un sens générique d’altérité humaine . Dans une des œuvres les plus significatives de cette tendance philosophique, les Essais sur Marx et Hegel, Jean Hyppolite expose cette position de la façon suivante : « tel quel[le], [l’aliénation] ne nous paraît pas réductible au seul concept d’aliénation de l’homme dans le Capital, comme l’interprète Marx. Ce n’est là qu’un cas particulier d’un problème plus universel qui est celui de la conscience de soi humaine, qui, incapable de se penser comme un cogito séparé, ne se trouve que dans le monde qu’elle édifie, dans les autres moi qu’elle reconnaît et que parfois, elle méconnaît. Mais cette façon de se retrouver dans l’autre, cette objectivation, est toujours plus ou moins une aliénation, une perte de soi et en même temps le fait de se retrouver. Ainsi objectivation et aliénation sont inséparables et leur unité ne peut être que l’expression d’une tension dialectique qu’on aperçoit dans le mouvement même de l’histoire. »
Marx avait contribué à développer une critique de l’asservissement humain fondée sur l’opposition aux rapports de production capitalistes . Les existentialistes, au contraire, prirent un chemin différent, à savoir qu’ils tentèrent de récupérer la pensée de Marx, à travers les parties de son œuvre de jeunesse qui pouvaient s’avérer plus utiles à leurs thèses, dans une discussion privée d’une critique historique spécifique et parfois purement philosophique.

LE DÉBAT SUR LE CONCEPT D’ALIÉNATION DANS LES ÉCRITS DE JEUNESSE DE MARX
Dans la discussion sur l’aliénation qui s’est développée en France, le recours aux théories de Marx fut très fréquent. Cependant, souvent dans ce débat, ne furent examiné que les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 et l’on ne prit pas non plus en considération les parties du Capital sur la base desquelles Lukács avait construit sa théorie de la réification dans les années vingt. De plus, certaines phrases des Manuscrits économico-philosophiques de 1844 furent complètement détachées de leur contexte et transformées en citations à sensation dans le but de démontrer la supposée existence d’un « nouveau Marx », radicalement différent de celui connu jusqu’alors, parce qu’imbu de théorie philosophique et encore privé du déterminisme économique que certains de ses commentateurs ont attribué au Capital, texte, à dire vrai, très peu lu par ceux qui ont soutenu cette thèse. Également par rapport aux seuls manuscrits de 1844, les existentialistes français ont longtemps privilégié la notion d’auto-aliénation (Selbstentfremdung), c’est-à-dire le phénomène selon lequel le travailleur est aliéné par le genre humain et par ses semblables, que Marx avait traité dans son écrit de jeunesse, mais toujours en relation à l’aliénation objective.

La même erreur flagrante fut commise par un représentant de premier plan de la pensée philosophico-politique de l’après-guerre. Dans Vie Active, en effet, Annah Harendt a construit son interprétation du concept d’aliénation chez Marx uniquement sur la base des Manuscrits économico-philosophiques de 1844. Qui plus est, en privilégiant, parmi toutes les types d’aliénation indiquées par Marx, exclusivement celle subjective : « l’expropriation et l’aliénation du monde coïncident ; et l’âge moderne, contre les intentions mêmes de ses acteurs, a commencé avec l’aliénation par rapport au monde de certaines couches de la population. […] L’aliénation du monde, donc, et non l’aliénation de soi, comment le pensait Marx, a été la caractéristique distinctive de l’âge moderne. »
Pour preuve de sa faible familiarité avec les oeuvres de maturité de Marx, pour signaler les « passages dans lesquels on voit que [Marx] avait une certaine conscience des indications dans le sens de l’aliénation mondaine dans l’économie capitaliste », Harendt renvoie à l’article journalistique de jeunesse Débats sur la loi contre les vols de bois, et non aux dizaines de pages sur la question, certainement bien plus significatives, contenues dans le Capital et dans ses manuscrits préparatoires. Sa surprenante conclusion fut que : « Dans l’ensemble de l’œuvre de Marx, ces considérations occasionelles [jouaient] un rôle secondaire, tandis qu’une part de premier plan [était] jouée par l’extrême subjectivisme moderne. » Où et de quelle façon, dans son analyse de la société capitalistique, Marx avait privilégié « l’aliénation de soi » reste un mystère dont Harendt ne donne pas d’explication.
Dans les années soixante, l’exégèse de la théorie de l’aliénation contenue dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 est devenue la pomme de discorde par rapport à l’interprétation générale de Marx. C’est dans cette période que fut conçue la distinction entre deux supposés Marx : le « jeune Marx » et le « Marx de la maturité ». Cette opposition arbitraire et artificielle fut alimentée autant par ceux qui préfèrent le Marx des œuvres de jeunesse et philosophiques (par exemple une grande part des existentialistes), que par ceux (parmi lesquels Louis Althusser et presque tous les marxistes soviétiques) qui affirment que le seul vrai Marx était celui du Capital. Ceux qui épousent la première thèse considèrent la théorie de l’aliénation contenue dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 comme le point le plus significatif de la critique marxienne de la société; tandis que ceux qui adoptent la seconde hypothèse montrent, souvent, une véritable « phobie de l’aliénation »; en tentant, dans un premier temps, d’en minimiser l’importance et, lorsque cela ne fut plus possibile, en considérant le thème de l’aliénation comme « un péché de jeunesse, un résidu de l’hégélianisme » , successivement abandonné par Marx. Les premiers arguèrent du fait que la conception de l’aliénation contenue dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 avait été écrite par un auteur de vingt ans et à l’aube de ses études principales ; les seconds, en revanche, n’ont pas voulu reconnaître l’importance de la théorie de l’aliénation chez Marx également lorsque, avec la publication de nouveaux inédits, il devint évident qu’il n’avait jamais cessé de s’en occuper au cours de son existence et que l’aliénation, elle aussi, avait changé mais avait conservé une importance dans les étapes principales de l’élaboration de sa pensée .
Soutenir, comme l’ont affirmé tant de personnes, que la théorie de l’aliénation contenue dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 était le thème central de la pensée de Marx est un faux qui dénote le peu de familiarité avec son œuvre de la part de ceux qui ont avancé cette thèse. D’autre part, lorsque Marx devint l’auteur le plus discuté et cité de la littérature philosophique mondiale, précisément pour ses pages inédites relatives à l’aliénation, le silence de l’Union soviétique sur cette thématique, et sur les controverses liées à cette dernière, donne un exemple de l’utilisation instrumentale à laquelle furent soumis ses écrits dans ce pays. En effet, l’existence de l’aliénation en Union soviétique et dans ses pays satellites, fut simplement niée et tous les textes qui ont traité cette problématique furent jugés suspects. Selon Henri Lefebvre : « Dans la société soviétique il ne pouvait, il ne devait plus être question d’aliénation. Le concept devait disparaître, par ordre supérieur, pour raison d’État » . Ainsi, jusqu’aux années soixante-dix, très peu furent les auteurs qui, dans ce qu’on appelait le « camp socialiste », ont écrit sur la question.
Enfin, également des auteurs européens faisant autorité ont sous-évalué la complexité du problème. C’est le cas de Lucien Goldmann qui s’illusionne à propos du possible dépassement de l’aliénation dans les conditions économico-sociales de l’époque et déclare, dans son livre Recherches dialectiques, qu’elle allait disparaître ou régresser, grâce au pur effet de la planification. Selon Goldmann : « la réification est en fait un phénomène strictement lié à l’absence de planification et à la production pour le marché » ; le socialisme soviétique à l’Est et les politiques keynésiennes en Occident devaient conduire « au résultat d’une suppression de la réification dans le premier cas, [et] d’un étiolement progressif du second. » L’histoire a montré la fausseté de ses prévisions.
[…]

LE CONCEPT D’ALIÉNATION DANS LE CAPITAL ET DANS SES MANUSCRIPTS PRÉPARATOIRES
Les écrits de Marx jouèrent, évidemment, un rôle fondamental pour ceux qui ont tenté de s’opposer aux tendances, présentes dans le cadre des sciences sociales, de changer le sens du concept d’aliénation. L’attention portée à la théorie de l’aliénation chez Marx, centrée au départ sur les Manuscrits économico-philosophiques de 1844, se déplaça, après la publication des inédits ultérieurs, sur de nouveaux textes et avec eux, il fut possibile de reconstruire le parcours de son élaboration des écrits de jeunesse au Capital.
Dans la seconde moitié des années quarante, Marx n’avait plus employé fréquemment le mot aliénation. À l’exception de La Sainte famille et du Manifeste du parti communiste, écrits avec la collaboration d’Engels, où le terme fut utilisé dans certains passages polémiques contre certains représentants de la gauche hégélienne . On trouve des références à ce concept seulement dans un long passage de L’idéologie allemande, elle aussi écrite avec Engels : « La division du travail nous offre […] le premier exemple du fait suivant : […] l’action propre de l’homme se transforme pour lui en puissance étrangère qui s’oppose à lui et l’asservit, au lieu qu’il la domine.[…] Cette fixation de l’activité sociale, cette pétrification de notre propre produit en une puissance objective qui nous domine, échappant à notre contrôle, contrecarrant nos attentes, réduisant à néant nos calculs, est un des moments capitaux du développement historique jusqu’à nos jours. […] La puissance sociale, c’est-à-dire la force productive décuplée qui naît de la coopération des divers individus conditionnée par la division du travail, n’apparaît pas à ces individus comme leur propre puissance conjuguée, parce que cette coopération elle-même n’est pas volontaire, mais naturelle; elle leur apparaît au contraire comme une puissance étrangère, située en dehors d’eux, dont ils ne savent ni d’où elle vient ni où elle va, qu’ils ne peuvent donc plus dominer et qui, à l’inverse, parcourt maintenant une série particulière de phases et de stades de développement, si indépendante de la volonté et de la marche de l’humanité qu’elle dirige en vérité cette volonté et cette marche de l’humanité. Cette “aliénation”, – pour que notre exposé reste intelligible aux philosophes –, ne peut naturellement être abolie qu’à deux conditions pratiques. Pour qu’elle devienne une puissance “insupportable”, c’est-à-dire une puissance contre laquelle on fait la révolution, il est nécessaire qu’elle ait fait de la masse de l’humanité une masse totalement “privée de propriété”, qui se trouve en même temps en contradiction avec un monde de richesse et de culture existant réellement, choses qui supposent toutes deux un grand accroissement de la force productive, c’est-à-dire un stade élevé de son développement. »
Une fois abandonné le projet de publier L’idéologie allemande, dans Travail salarié et capital, un recueil d’articles rédigés sur la base de notes utilisées pour une série de conférences tenues à la Ligue ouvrière allemande de Bruxelles en 1847 et publié en 1849, Marx expose de nouveau la théorie de l’aliénation, mais, pour pouvoir s’adresser au mouvement ouvrier avec une notion qui aurait semblé trop abstraite, il se passa du mot. Il écrivit que le travail salarié ne faisait pas partie de l’« activité vitale » de l’ouvrier, mais représentait, plutôt, un moment de « sacrifice de sa vie ». La force de travail est une marchandise que le travailleur est contraint de vendre « pour pouvoir vivre » et « le produit de son activité n’est pas non plus le but de son activité » . « Et l’ouvrier qui, douze heures durant, tisse, file, perce, tourne, bâtit, manie la pelle, taille la pierre, la transporte, etc., regarde-t-il ces douze heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou de maçonnerie, de terrassement ou de taille de la pierre comme une manifestation de sa vie, comme sa vie? Bien au contraire. La vie commence pour lui là où cesse cette activité, à table, à l’auberge, au lit. Par contre, les douze heures de travail n’ont nullement pour lui le sens de tisser, de filer, de percer, etc., mais celui de gagner ce qui lui permet d’aller à table, à l’auberge, au lit. Si le ver à soie tissait pour subvenir à son existence de chenille, il serait un salarié achevé. »
Jusqu’à la fin des années cinquante, dans l’œuvre de Marx, on ne trouve pas d’autres références à la théorie de l’aliénation. Suite à la défaite des révolutions de 1848, il fut contraint à l’exil à Londres et durant cette période, pour concentrer toutes ses énergies aux études d’économie politique, à l’exception de certains brefs travaux de caractère historique, il n’a publié aucun livre. Lorsqu’il se remit à écrire sur l’économie, dans les Principes fondamentaux de la critique de l’économie politique, mieux connus sous le nom de Grundrisse, Marx utilisa de nouveau le concept d’aliénation à plusieurs reprises. Cela rappelait, par bien des aspects, celui exposé dans les Manuscrits économico-philosophiques de 1844, même si, grâce aux études menées entre-temps, son analyse s’avérait bien plus approfondie : « Le caractère social de l’activité, comme la forme sociale du produit, comme la part que l’individu prend à la production, apparaissent ici, face aux individus, comme quelque chose d’étranger, comme une chose ; non pas comme le comportement réciproque d’individus, mais comme leur soumission à des rapports existant indépendamment d’eux et nés de l’entrechoquement de ces individus indifférents. L’échange universel des activités et produits, devenus condition vitale pour tout individu singulier, leur connexion réciproque apparaît à ces individus eux- mêmes comme quelque chose d’étranger, d’indépendant, comme une chose. Dans la valeur d’échange, la relation sociale des personnes est transformée en un comportement social des choses; le pouvoir de la personne s’est transformé en pouvoir de choses. »
Dans les Grundrisse, la description de l’aliénation acquiert donc une plus grande épaisseur par rapport à celle opérée dans les écrits de jeunesse, parce qu’enrichie par la compréhension d’importantes catégories économiques et par une analyse sociale plus rigoureuse. À côté du lien entre aliénation et valeur d’échange, parmi les passages les plus brillants qui montrent les caractéristiques de ce phénomène de la société moderne, on trouve également celui où l’aliénation est mise en relation avec l’opposition entre capital et « puissance de travail vivante » : « Les conditions objectives du travail vivant […], sont présupposées comme existence autonome par rapport à elle, comme l’objectivité d’un sujet distinct de la puissance de travail vivante, et autonome par rapport à elle ; la reproduction et la valorisation, c’est-à-dire l’élargissement de ces conditions objectives, est donc en même temps leur reproduction et production nouvelle en tant que richesse d’un sujet étranger indifférent et autonome par rapport à la puissance de travail. Ce qui est reproduit et nouvellement produit, c’est non seulement l’existence de ces conditions objectives du travail vivant, mais leur existence en tant que valeurs autonomes, c’est-à-dire appartenant à un sujet étranger, face à cette puissance de travail vivante. Aux conditions objectives est donc donnée une existence subjective face à la puissance de travail vivante – du capital naît le capitaliste. »
Les Grundrisse ne furent pas le seul texte de la maturité de Marx où la description de la problématique de l’aliénation revient fréquemment. Cinq ans après, en effet, on la retrouve dans Le Capital : livre I, chapitre VI inédit , manuscrit dans lequel l’analyse économique et celle politique de l’aliénation sont mises en meilleure relation entre elles : « la domination des capitalistes sur les travailleurs n’est rien d’autre que la domination des conditions de travail autonomisées, face au travailleur. » . Dans ces ébauches préparatoires du Capital, Marx met en évidence le fait que dans la société capitaliste, via « la transposition des forces productives sociales du travail en propriétés objectales du capital » , on voit se réaliser une véritable « personnification des choses et réification des personnes », c’est-à-dire qu’on crée une apparence en vertu de laquelle « non les moyens de production, les conditions matérielles du travail, apparaissent soumises au travailleur, mais lui à elles » . En réalité, selon lui : « Le capital n’est pas une chose, pas plus que l’argent n’est une chose. Dans le capital comme dans l’argent, des rapports sociaux de production entre personnes se présentent comme des rapports entre des choses et des personnes, ou encore des relations sociales déterminées apparaissent comme des propriétés naturelles sociales de choses. Dès que les individus se font face comme des personnes libres, sans salariat pas de production de survaleur, sans production de survaleur pas de production capitaliste, donc pas de capital et pas de capitaliste! Capital et travail salarié (c’est ainsi que nous appelons le travail du travailleur qui vend sa propre capacité de travail) n’expriment que les deux facteurs d’un seul et même rapport. L’argent ne peut devenir capital sans s’échanger contre la capacité de travail que le travailleur lui-même vend comme marchandise. De l’autre côté, le travail ne peut apparaître comme travail salarié qu’à partir du moment où ses propres conditions objectales se dressent en face de lui comme puissances égoïstes, propriété étrangère, valeur existant pour soi et tenant à soi, bref comme capital. »
Dans le mode de production capitaliste le travail humain est devenu un instrument du processus de valorisation du capital. « À travers l’incorporation de la capacité vivante de travail aux parties constitutives objectales du capital, ce dernier devient monstre doué de vie, et se met à agir ‘‘ comme s’il avait l’amour au corps ’’. » Ce mécanisme se développe sur une échelle toujours plus grande, jusqu’à ce que la coopération dans le processus productif, les découvertes scientifiques et l’emplois des machines, c’est-à-dire les progrès sociaux généraux créés par la collectivité, deviennent des forces du capital qui apparaissent comme propriétés par nature et se dressent étrangères face aux travailleurs comme ordre capitaliste : « Les forces productives […] développées du travail social […] se présentent comment formes de développement du capital. […] L’unité collective réside dans la coopération, le caractère combiné de la division du travail, l’application des forces naturelles et de la science, le produit du travail en tant que machinerie – tout cela s’oppose au travailleur individuel comme étranger, factuel, donné d’avance, sans sa contribution et souvent contre elle, autonome par rapport à lui, en tant que simples formes d’existence de moyens de travail qui en sont indépendantes et les dominent, au point que ce soit affaire de choses, dessein et volonté de l’atelier global incarnés dans le capitaliste ou ses sous-ordres (représentants), au point que ce soit l’effet de leur propre combinaison – en tant que fonctions du capital qui vit dans le capitaliste. »
C’est donc par ce processus que, selon Marx, le capital devient quelque chose de « terriblement mystérieux ». Et il arrive de cette façon que « les conditions de travail s’amoncellent comme puissances sociales face au travailleur et dans cette forme sont capitalisées » .
La diffusion, à partir des années 1960, du Capital: livre I, chapitre VI inédit et, surtout, des Grundrisse ouvrit la voie à une conception de l’aliénation différente de celle hégémonique en sociologie et en psychologie, dont la compréhension était finalisée par son dépassement pratique, c’est-à-dire l’action politique de mouvements sociaux, partis et syndicats, visant à changer radicalement les conditions de travail et de vie de la classe ouvrière. La publication de ce qui, après les Manuscrits économico-philosophiques de 1844 dans les années 1930, peut être considérée comme la « seconde génération » des écrits de Marx sur l’aliénation a fourni non seulement une base théorique cohérente pour une nouvelle période d’études sur l’aliénation, mais surtout une plate-forme idéologique anticapitaliste à l’extraordinaire mouvement politique et social qui a explosé dans le monde à cette époque. Avec la diffusion du Capital et de ses manuscrits préparatoires, la théorie de l’aliénation est sortie des manuels des philosophes et des amphithéâtres pour faire irruption, à travers les luttes ouvrières, dans la rue et devenir critique sociale.

FÉTICHISME DES MARCHANDISES ET DÉSALIÉNATION
Une des meilleures descriptions de l’aliénation réalisées par Marx est celle contenue dans le célèbre paragraphe « Le caractère de fétiche de la marchandise et son secret » dans le Capital. Il y est dit clairement que, dans la société capitaliste, les hommes sont dominés par les produits qu’ils ont créés et vivent dans un monde où les relations réciproques apparaissent « non [comme] des rapports immédiats des personnes [… mais comme], des rapports sociaux entre les choses. » Plus précisément: « Le secret de la forme d’une marchandise consiste […] dans le fait que cette forme, comme un miroir, restitue aux hommes l’image des caractères sociaux de leur travail, en les faisant apparaître comme caractères objectifs des produits de ce travail, comme propriétés sociales naturelles de ces choses, et donc restituent également l’image du rapport social entre producteurs et travail complexe, en le faisant apparaître comme un rapport social entre objets existants en dehors de ces producteurs. Par ce quiproquo les produits du travail deviennent marchandises, comme sensiblement suprasensibles, c’est-à-dire choses sociales. […]
C’est seulement un rapport social déterminé des hommes entre eux qui revêt ici pour eux la forme fantasmatique d’un rapport des choses entre elles. Pour trouver une analogie à ce phénomène, il faut la chercher dans la région nuageuse du monde religieux. Là les produits du cerveau humain ont l’aspect d’êtres indépendants, doués de corps particuliers, en communication avec les hommes et entre eux. C’est ce qu’on peut nommer le fétichisme attaché aux produits du travail, dès qu’ils se présentent comme des marchandises, fétichisme inséparable de ce mode de production. »
De cette définition on voit ressortir des caractéristiques précises qui montrent un fossé entre la conception de l’aliénation chez Marx et celle de la grande part des auteurs examinés dans cet essai. Le fétichisme, en effet, n’était pas conçu par Marx comme une problématique individuelle, mais fut toujours considéré comme un phénomène social. Non une manifestation de l’âme, mais un pouvoir réel, une domination concrète, qui se réalise, dans l’économie de marché, suite à la transformation de l’objet en sujet. Pour cette raison, il n’a pas limité son analyse de l’aliénation au malaise de l’être humain singulier, mais a analysé les processus sociaux qui en sont à la base, en premier lieu l’activité productive. Pour Marx, de plus, le fétichisme se manifeste par une réalité historique de la production précise, celle du travail salarié, et n’est pas lié au rapport entre la chose en général et l’homme, mais par celui qui se produit entre ce type-là et un type déterminé d’objectivité : la marchandise.
Dans la société bourgeoise les propriétés et les relations humaines se transforment en propriété et relations entre les choses. La théorie qui, après la formulation de Lukács, fut désignée sous le nom de réification a illustré ce phénomène du point de vue des relations humaines, tandis que le concept de fétichisme le traitait par celui des marchandises. Contrairement à ce qu’ont prétendu ceux qui ont nié l’existence de réflexions sur l’aliénation dans l’œuvre de la maturité de Marx, elle ne fut pas remplacée par celle du fétichisme des marchandises, parce que celle-ci n’en représentait qu’un de ses aspects particuliers. »
Mais l’avancée théorique accomplie par Marx dans sa conception de l’aliénation des Manuscrits économico-philosophiques de 1844 au Capital ne consiste pas seulement en une description plus précise, mais également en une élaboration différente et plus aboutie des mesures jugées nécessaires pour son dépassement. Si en 1844 Marx avait considéré que les êtres humains allaient supprimer l’aliénation par l’abolition de la production privée et de la division du travail, dans le Capital, et dans ses manuscrits préparatoires, le parcours indiqué pour construire une société libre de toute aliénation devient bien plus complexe. Marx pensait que le capitalisme était un système dans lequel les travailleurs sont soumis par le capital et par ses conditions, mais il était également convaincu du fait que cela avait créé les bases pour une société plus avancée et que l’humanité pouvait suivre le chemin du développement social en généralisant les bénéfices produits par ce nouveau mode de production. Selon Marx, un système qui produit d’énormes accumulations de richesses pour quelques uns et la spoliation et l’exploitation pour la masse des travailleurs, doit être remplacé par « une réunion d’hommes libres travaillant avec des moyens de production communs et dépensant, d’après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles, comme une seule et même force de travail. » Ce type de production différent se différencierait de celui basé sur le travail salarié, puisqu’il mettrait ses facteurs déterminants sous le gouvernement collectif, en prenant un caractère immédiatement général et en transformant le travail en une véritable activité sociale. C’est une conception de la société aux antipodes du bellum omnium contra omnes de Thomas Hobbes. Et sa création n’est pas un processus purement politique, mais concerne nécessairement la transformation radicale de la sphère de la production. Comme Marx l’écrit dans les manuscrits qui deviendront Le Capital, livre III : « En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur ; il se situe donc, par nature, au-delà de la sphère de production matérielle proprement dite. De même que l’homme primitif doit lutter contre la nature pour pourvoir à ses besoins, se maintenir en vie et se reproduire, l’homme civilisé est forcé, lui aussi, de le faire et de le faire quels que soient la structure de la société et le mode de la production. Avec son développement s’étend également le domaine de la nécessité naturelle, parce que les besoins augmentent ; mais en même temps s’élargissent les forces productives pour les satisfaire. En ce domaine, la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés règlent traditionnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à la nature humaine. »
Cette production par le caractère social, avec les progrès technologiques et scientifiques et la réduction en conséquence de la journée de travail, crée les possibilités pour la naissance d’une nouvelle formation sociale, où le travail coercitif et aliéné, imposé par le capital et subsumé par ses lois, est progressivement remplacé par une activité créatrice et consciente, non imposée par la nécessité; et dans laquelle des relations sociales accomplies remplacent l’échange indifférent et accidentel en fonction des marchandises et de l’argent. Ce n’est plus le règne de la liberté du capital, mais celui de l’authentique liberté humaine de l’individu social.

Traduit de l’italien par Aymeric Monville

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Italie et Grèce: ce que Marx disait du «gouvernement technique»

Ces dernières années, les médias internationaux ont de nouveau mis à l’honneur Karl Marx pour la perspicacité prémonitoire de ses analyses du caractère structurel et cyclique des crises capitalistes. Aujourd’hui, à propos de la Grèce et de l’Italie [gouvernement Monti et gouvernement Papadémos], il y a une autre raison pour le relire: le retour du «gouvernement technique».

Comme contributeur à la New York Tribune, qui était alors un des quotidiens au plus grand tirage de son temps, Marx a commenté les développements politiques et institutionnels qui avaient conduit à un des premiers gouvernements techniques de l’histoire: à Whitehall, le cabinet Earl of Aberdeen, de décembre 1852 à janvier 1855.

Les articles de Marx frappaient par leur perspicacité et leur sarcasme. De son côté, le principal quotidien de Londres, The Times, célébrait ces événements comme un signe que le Royaume-Uni était «à la porte du millénaire politique qui verra l’esprit de parti disparaître de la Terre et le génie, l’expérience, l’industrie et le patriotisme être les seules qualifications pour être ministre» .

Cela a suscité l’ironie de Marx qui s’en est donné à cœur joie dans son article « Un ministère suranné. Perspectives du ministère de coalition, etc. » (janvier 1853). Ce que The Times trouvait si moderne et enthousiasmant lui apparaissait comme une véritable farce. Alors que la presse de Londres annonçait «un ministère entièrement composé de personnalités nouvelles, jeunes et prometteuses» , Marx posait la question si «le monde ne va être un peu étonné que la nouvelle ère dans l’histoire du Royaume-Uni va être inaugurée par rien d’autre que des octogénaires usés et décrépits […], le bureaucrate, qui a servi sous presque tous les ministères depuis la fin du siècle passé; d’autres membres du cabinet morts déjà deux fois tant ils sont vieux et épuisés, et ramenés pour l’occasion à une vie artificielle.»

A côté de ces jugements sur les personnes, Marx en a bien sûr écrit d’autres, tout naturellement d’un plus grand intérêt, à propos de leur politique. «On nous promet la disparition totale de la guerre des partis, mieux la disparition des partis eux-mêmes», écrivait Marx. «Que veut dire The Times?» La question n’est malheureusement que trop pertinente aujourd’hui, dans un monde où la domination du Capital sur le Travail est devenue aussi féroce qu’elle l’était au milieu du XIXe siècle.

Economie et politique

La séparation entre l’économie et la politique qui distingue le capitalisme des modes de production antérieurs atteint désormais son sommet. Non seulement l’économie domine la politique, fixant ses priorités et façonnant ses décisions, mais elle est en dehors de sa juridiction et échappe au contrôle démocratique. C’est au point qu’un changement de gouvernement ne change plus la direction de la politique économique et sociale.

Durant le cours des trente dernières années, les pouvoirs de décision ont passé inexorablement de la sphère politique à la sphère économique. Des choix politiques particuliers ont été transformés en des impératifs économiques qui, n’admettant aucune discussion, déguisent un projet hautement politique et extrêmement réactionnaire derrière un masque idéologique d’expertise apolitique.

Des parties de la sphère politique sont court-circuitées par l’économie dont on fait un domaine séparé fermé au changement. Cela implique la plus grave menace planant sur la démocratie à notre époque. Les parlements nationaux, déjà vidés de valeur représentative par des systèmes électoraux biaisés et des révisions autoritaires de la relation entre exécutif et législatif, voient leurs pouvoirs enlevés et transférés au marché. Les notations de Standard&Poor’s et l’indice de Wall Street – ces méga-fétiches de la société contemporaine – jouissent d’un poids incomparablement plus grand que la volonté du peuple. Au mieux, le gouvernement politique peut «intervenir» dans l’économie (les classes dominantes ressentent souvent le besoin d’atténuer l’anarchie destructrice du capitalisme et ses crises violentes), mais ils ne sauraient remettre en question ses règles et ses choix fondamentaux.

Les événements des derniers jours en Grèce et en Italie constituent une frappante illustration de ces tendances à l’œuvre. Derrière la façade du terme «gouvernement technique» – ou «gouvernements de tous les talents», comme on appelait cela au temps de Marx – nous pouvons observer une suspension de la politique (pas de référendum, pas d’élections) censée remettre tout le champ dans les mains de l’économie.

Dans un article d’avril 1853, «Réalisations du ministère», Marx écrivait: «Peut-être que la meilleure chose qu’on puisse dire en faveur du ministère de coalition, c’est qu’il représente l’impuissance du pouvoir dans un moment de transition.» Les gouvernements ne débattent plus quelle orientation économique prendre, ce sont les orientations économiques qui engendrent des gouvernements.

En Italie, les points programmatiques clés ont été énumérés l’été dernier dans une lettre (qui était destinée à rester secrète) de la Banque centrale européenne (BCE) adressée au gouvernement Berlusconi. Afin de restaurer la «confiance» des marchés, il était nécessaire de prendre rapidement le chemin des «réformes structurelles», une expression devenue synonyme de dévastation sociale. En d’autres termes: baisse des salaires, attaques aux droits des travailleurs en matière d’engagement et de licenciement, élévation de l’âge de la retraite, et privatisations à grande échelle. Les nouveaux «gouvernements techniques», dirigés par des hommes sortis de diverses institutions économiques et banques d’investissement – qui portent le plus de responsabilités dans la crise (Papadémos en Grèce, Monti en Italie) – vont prendre ce chemin. A n’en pas douter «pour le bien du pays» et «le bien-être des générations futures». Et ils vont tomber à bras raccourcis sur quiconque osera faire entendre une voix discordante.

Si la gauche ne veut pas disparaître, elle doit redécouvrir comment identifier les vraies causes de la crise qui nous frappe. Elle doit également avoir le courage de proposer et expérimenter, les politiques radicales qui sont nécessaires pour obtenir une solution.

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Marx et la critique de l’économie politique (I)

Contrairement aux prévisions qui en avaient annoncé l’oubli de manière définitive, durant les dernières années, Marx s’est présenté de nouveau sur la scène de l’histoire et, en de nombreux endroits du monde, sur les étals des libraires, on a vu revenir nombre de ses textes, en réimpression ou dans de nouvelles éditions. La redécouverte de Marx se fonde sur la capacité persistante qu’ont ses écrits d’expliquer le présent. En effet, face à une crise du capitalisme nouvelle et profonde, beaucoup reviennent interroger cet auteur trop souvent lié à tort par le passé à l’Union soviétique et, ensuite, trop hâtivement mis de côté après 1989.
Cet intérêt renouvelé, de caractère politique, avait été précédé par une reprise des études sur son œuvre. Après le déclin des années quatre-vingt et, à quelques exceptions près, après la « conjuration du silence » des années quatre-vingt-dix, depuis quelques années, les publications de et sur les écrits de Marx ont repris presque partout (en partie en Russie et en Europe de l’Est, où le voisinage temporel des désastres produits par le prétendu « socialisme réel » rend encore impensable un retour à Marx) et, dans bien des domaines où elles ont fleuri à nouveau, elles ont produit des résultats pertinents et novateurs.
Parmi ces dernières, dans un but de réinterprétation globale de l’oeuvre de Marx, la publication, commencée de nouveau en 1998, de la Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA²), l’édition historique critique des oeuvres complètes de Marx et Engels , est particulièrement significative. Dans cette édition ont pu être donnés à l’impression les cahiers d’extraits de Marx et tous les manuscrits préparatoires des livres second et troisième du Capital. Les premiers qui comprennent parfois, outre les résumés des livres qu’il lisait, également les réflexions qu’il en tirait, constituent le terrain de sa théorie critique, montrent l’itinéraire complexe suivi durant le développement de sa pensée et révèlent les sources auxquelles il a puisé au cours de l’élaboration de ses conceptions. La publication de la totalité des manuscrits du Capital, ainsi que de toutes les ébauches rédactionelles d’Engels permettra une évaluation critique certaine par rapport à l’état des originaux laissés par Marx et concernant le statut des modifications apportées par Engels durant le travail éditorial pour l’impression des livres second et troisième du Capital. Ces textes, en effet, montrent efficacement le profil incomplet de l’opus magnum marxien et constitueront la base des futures études rigoureuses à ce sujet.
En mettant à profit les nouveaux matériaux offerts à la recherche, le présent travail se pose l’objectif de reconstruire toutes les étapes de la critique marxienne de l’économie politique à la lumière des acquis philologiques de la MEGA² et donc, de réaliser une étude sur la formation de la pensée de Marx d’une façon plus complète que par le passé. En effet, la grande majorité des chercheurs qui se sont occupés de ce thème n’ont pris en considération que certains stades de l’élaboration achevée par Marx, en sautant, souvent, des [Manuscrits économico-philosophiques de 1844] aux [Grundrisse] (1857-58) et de ces derniers au livre premier du Capital (1867) ; ou bien, dans le meilleur des cas, en examinant seulement deux autres textes : Misère de la philosophie (1847) et les [Théories sur la plus-value] (1862-63) .
L’étude de manuscrits précieux, qui comprennent d’intéressants résultats intermédiaires, est restée l’apanage d’un cercle restreint de chercheurs capables de lire les publications en langue allemande de la MEGA². Ainsi, dans le but de faire aussi connaître ces textes en dehors du milieu des spécialistes qui utilisent cette édition et la trouvent utile, à la lumière des nouveaux matériaux, et retourner au débat relatif à la genèse et au caractère inachevé de l’oeuvre marxienne , la présente étude se divise en trois parties. La première, qui correspond à l’article donné à l’impression, prend en compte les recherches d’économie politique de Marx et quelques développements théoriques accomplis par lui dans cette discipline, des premières études de 1843 à la publication de la Neue Rheinische Zeitung. Politisch-ökonomische Revue en 1850. Le second traitera la période comprise entre les recherches entreprises par Marx à la librairie du British Museum de Londres en 1850-53 et la rédaction des [Grundrisse] (1857-58), l’imposant manuscrit préparatoire de la brève œuvre de 1859 intitulée Critique de l’économie politique, généralement considérée comme la première ébauche du Capital. Tandis que le troisième et dernier article, qui sera lui aussi bientôt publié, étudiera la formation du Capital à travers ses différentes rédactions, des [Grundrisse] aux derniers manuscrits de 1882 réalisés par Marx avant sa mort.
Le présent essai est centré sur la reconstrution des études d’économie politique menées par Marx à Paris, Manchester et Bruxelles entre 1843 et 1847, qui culminent avec la publication du texte Misère de la philosophie (§ I et II). On y traitera, de plus, des vicissitudes politiques et personnelles de Marx durant les révolutions de 1848 et, suite à leur défaite, au temps de l’exil à Londres (§ III et IV). Durant cette période, il parla d’économie politique dans deux journaux qu’il a fondés et dirigés (de 1848 à 1849, le quotidien Neue Rheinische Zeitung. Organ der Demokratie [Nouvelle gazette rhénane. Organe de la démocratie] et en 1850, la revue Neue Rheinische Zeitung. Politisch-okonomische Revue [Nouvelle gazette rhénane. Revue d’économie politique]) et acquit la conviction qu’une nouvelle révolution n’aurait pu se développer qu’à la suite d’une crise économique mondiale.

LA RENCONTRE AVEC L’ÉCONOMIE POLITIQUE
L’économie politique ne fut pas la première passion intellectuelle de Karl Marx. La rencontre avec cette matière qui, au temps de sa jeunesse, n’en était qu’à ses premiers pas en Allemagne, n’arriva, en effet, qu’après qu̓il eut avec d’autres disciplines.
Né à Trèves en 1818 dans une famille d’origine juive, à partir de 1835, Marx étudia d’abord le droit à l’université de Bonn puis de Berlin, pour détourner ensuite son intérêt vers la philosophie, en particulier celle de Hegel alors dominante, et devenir diplômé de l’université d’iéna, en 1841, avec une thèse sur la Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et chez Épicure. À la fin de ses études, Marx aurait voulu entreprendre une carrière universitaire, mais, puisque après l’avénement de Frédéric-Guillaume IV, la philosophie hégélienne ne jouissait plus de la faveur du gouvernement prussien, il dut, vu qu’il avait adhéré au mouvement des Jeunes hégéliens, changer ses projets. Entre 1842 et 1843, il se consacra au journalisme et collabora au quotidien de Cologne la Rheinische Zeitung, dont il devint rapidement le très jeune rédacteur en chef. Néanmoins, peu de temps après le début de sa direction et la publication de certains de ses articles dans lesquels il avait commencé, bien que seulement d’un point de vue juridique et politique, à s’occuper de questions économiques , la censure frappa le journal et Marx décida d’interrompre cette expérience « pour quitter la scène publique et me retirer dans le cabinet d’études » . Il se consacra donc aux études sur l’État et les relations juridiques, dans lesquelles Hegel faisait autorité, et dans un manuscrit de 1843, publié de manière posthume avec le titre [Critique de la philosophie hégélienne du droit], en ayant acquis la conviction que la société civile était la base réelle de l’État politique, il développa les toutes premières formulations à propos de la pertinence du facteur économique dans l’ensemble des rapports sociaux.
Marx ne commença son « étude critique consciencieuse de l’économie politique » qu’après son départ pour Paris où, en 1844, il fonda et codirigea la revue Deutsch-französische Jahrbücher . À partir de ce moment, ses enquêtes, jusqu̓alors de caractère principalement philosophique, historique et politique, se tourneront vers cette nouvelle discipline qui creusera le sillon de ses recherches futures. À Paris, Marx entame une grande série de lectures et en tira neuf cahiers d’extraits et de notes . Jusqu’à la période universitaire, en effet, il avait pris l’habitude, maintenue ensuite sa vie durant, de compiler des résumés des oeuvres qu’il lisait, en les intercalant, souvent, avec les réflexions qu’elles lui suggéraient.
Les [Cahiers de Paris] sont particulièrement intéressants parce que, parmi les livres les plus résumés, figurent le Traité d’économie politique de Jean-Baptiste Say et La Richesse des nations d’Adam Smith , textes dont Marx tira les notions premières d’économie, de même que les Principes d’économie politique de David Ricardo et les Éléments d’économie politique de James Mill , qui lui donnèrent la possibilité de développer ses premières analyses des concepts de valeur et prix et de la critique de l’argent comme domination de la chose aliénée sur l’homme.
Parallèlement à ces études, Marx rédigea trois autres cahiers, publiés après sa mort sous le titre [Manuscrits économico-philosophiques de 1844], dans lesquels il accorda une attention particulière au concept de travail aliené (entäusserte Arbeit). À la différence des principaux économistes et de Georg W. F. Hegel, le phénomène par lequel l’objet produit par l’ouvrier s’oppose à lui-même « comme un être étranger, comme une puissance indépendante du producteur » , est considéré par Marx non comme une condition naturelle et, donc, immuable, mais comme la caractéristique d’une structure déterminée de rapports productifs et sociaux : la société bourgeoise moderne et le travail salarié.
On peut également voir l’intense travail mené par Marx durant cette période dans les témoignages de ceux qui l’ont fréquenté à l’époque. En se référant à la fin de 1844, le journaliste radical Heinrich Bürgers soutient que : « Marx avait commencé jusqu’à présent des recherches approfondies dans le domaine de l’économie politique et caressait le projet d’écrire une œuvre critique capable de former une nouvelle constitution de la science économique » . Friedrich Engels également, qui avait connu Marx à l’été 1844 et s’était lié d’amitié avec lui, dans un rapport d’alliance théorique et politique destiné à durer pour le reste de leur vie, dans l’espoir qu’une époque de bouleversements sociaux était à l’horizon, l̓exhorta, dès la première lettre de cette correspondance qui durera quarante ans, à mener vite son œuvre à bien : « Fais en sorte de répandre bientôt un peu partout les matériaux que tu as amassés. Il est diantrement grand temps. » Néanmoins, la conscience de l’insuffisance de ses connaissances empêcha Marx de compléter et de publier ses manuscrits. De plus, à l’automne 1844, il se consacra, avec Engels à la rédaction de La Sainte Famille. Critique de la Critique critique contre Bruno Bauer et consorts, un écrit polémique, publié en 1845, contre Bauer et d’autres représentants de la gauche hégélienne, mouvement dont Marx avait pris ses distances dès 1842, car il pensait que ses membres ne se consacraient qu’à de stériles batailles de concepts et s’enfermaient dans l’isolement spéculatif.
Après ce travail, au début de 1845, Engels revint vers son ami en l’invitant à terminer l’écrit en préparation : « Arrange-toi pour achever ton livre d’économie politique, même si bien des pages ne devaient pas te satisfaire, peu importe : les esprits sont mûrs et nous devons battre le fer tant qu’il est chaud. […] Mais il est grand temps ! Aussi tâche d’en terminer d’ici avril, fais comme moi, fixe-toi une date à laquelle tu veux effectivement avoir terminé et veille à le faire imprimer rapidement. »
Mais ces sollicitations ne suffiront pas. Sa connaissance encore insuffisante de l’économie politique conduisit Marx à poursuivre ses études, même à tenter de donner une forme achevée à ses ébauches. Poussé par la conviction de pouvoir publier son écrit rapidement, en février 1845, après que lui fut intimé l’ordre d’abandonner la France à cause de sa collaboration au bimensuel ouvrier de langue allemande Vorwärts!, il signa un contrat avec l’éditeur de Darmstadt Karl Wilhelm Leske, pour la publication d’une œuvre en deux volumes devant s’intituler « Critique de la politique et de l’économie politique » .

LA SULTE DES ÉTUDES D’ÉCONOMIE
À partir de février 1845, Marx se rendit à Bruxelles où il lui fut permis de résider à condition de ne publier « aucun écrit sur la politique du jour » et où il resta, avec sa femme Jenny von Westphalen et sa première fille, Jenny, née à Paris en 1844, jusqu’à mars 1848. Durant ces trois ans, et particulièrement en 1845, il suivit de manière très productive ses études d’économie politique. En mars de cette année, en effet, il travailla à une critique, mais sans réussir à l’achever, du Système national de l’économie politique de l’économiste allemand Friedrich List . De plus, de février à juillet, il rédigea six cahiers d’extraits, les [Cahiers de Bruxelles], en se concentrant surtout sur les études des concepts de base de l’économie politique, dans lesquels il réserva un espace particulier aux Études sur l’économie politique de Sismonde de Sismondi, au Cours d’économie politique de Henri Storch et au Cours d’économie politique de Pellegrino Rossi. Au même moment, Marx se consacra également aux questions liées aux machines et à la grande industrie et recopia différentes pages de l’ouvrage de Charles Babbage Sur l’économie des machines et des manufactures . Dans cette période, il projeta avec Engels d’organiser également la traduction en allemand d’une « Bibliothèque des meilleurs écrivains socialistes étrangers » . N’ayant trouvé le soutien financier d’aucun éditeur et ne disposant que de très peu de temps libre du fait de leurs propres travaux, Marx et Engels durent abandoner ce projet.
En juillet et en août, Marx séjourna à Manchester afin d’examiner la vaste littérature économique anglaise qu’il jugeait indispensable pour écrire le livre qu’il avait en préparation. Il rédigea ainsi neuf autres cahiers d’extraits, les [Cahiers de Manchester] et, de nouveau, parmi les textes les plus résumés, on trouve des manuels d’économie politique et des livres d’histoire économique, parmi lesquels les Leçons sur les éléments d’économie politique de Thomas Cooper, une Histoire des prix de Thomas Tooke, la Littérature d’économie politique de John Ramsay McCulloch et les Essais sur quelques problèmes irrésolus d’économie politique de John Stuart Mill . Marx s’intéressa également beaucoup aux questions sociales et recueillit des extraits de certains des principaux volumes de la littérature socialiste anglosaxonne, en particulier les Maux du travail et le remède du travail de John Francis Bray et l’essai Sur la formation du caractère humain et le Livre du nouveau monde moral de Robert Owen . De même, La situation de la classe laborieuse en Angleterre, la première œuvre d’Engels, parue en juin 1845, traitait des mêmes thèmes.
Dans la capitale belge, en plus de ses études économiques, Marx travailla également à un autre projet, qu’il jugeait nécessaire du fait des circonstances politiques qui avaient mûri entre-temps. En novembre 1845, en effet, il pensa écrire avec Engels, Joseph Weydemeyer et Moses Heß, une « critique de la plus récente philosophie allemande chez ses représentants Feuerbach, B. Bauer et Stirner, et du socialisme allemand chez ses divers prophètes » . Le texte, qui fut imprimé après sa mort sous le titre [L’idéologie allemande], se fixait pour objectif, d’une part, de combattre les formes ultimes de néohégélianisme apparues en Allemagne (L’unique et sa propriété de Max Stirner avait été imprimé en octobre 1844) et, d’autre part, comme Marx l’écrivit à l’éditeur Leske, de « préparer le public au point de vue de [son] économie (Ökonomie), qui s’oppos [ait] résolument à toute la science allemande jusqu’à présent » . Cet écrit, dont la rédaction se poursuivit jusqu’en juin 1846, ne fut néanmoins jamais mené jusqu’à son terme, même s’il permit à Marx d’élaborer, plus clairement que par le passé, même de manière non définitive, ce que Engels définira, quarante années plus tard, comme « la conception matérialiste de l’histoire » .
Pour avoir des nouvelles sur le progrès de l’« Économie » durant l’année 1846, il faut, encore une fois, examiner les lettres adressées à Leske. En août de cette année, Marx avait parlé à l’éditeur du « manuscrit quasi conclu du premier volume », c’est-à-dire de ce texte qui, selon ses nouveaux plans, aurait dû contenir la partie la plus théorique et politique, et qui était déjà disponible « depuis bien longtemps », mais qu’il n’aurait pas fait « imprimer sans le soumettre encore une fois à une révision de contenu et de style. On comprend qu’un auteur qui continue à travailler six mois après ne peut laisser imprimer littéralement ce qu’il a écrit six mois auparavant ». Malgré cela, il concluera bientôt le livre : « Le premier volume, revu et corrigé, sera prêt pour l’impression fin novembre. Le second volume qui est plus historique pourra suivre rapidement » . Les nouvelles fournies ne répondaient pas à l’état réel de son travail puisqu̓aucun de ses manuscrits de l’époque ne pouvait être défini comme « quasi conclu » et, en effet, lorsque l’éditeur ne s’en vit livrer aucun au début de 1847, il décida de résilier le contrat.
Ces retards continuels ne doivent cependant pas être attribués à un faible engagement de la part de Marx. Durant ces années, il ne renonça jamais à l’activité politique et, au printemps 1846, il fut le promoteur d’un « Comité communiste de correspondance », né pour établir un lien entre les différentes ligues ouvrières en Europe. Néanmoins, le travail théorique resta pour lui toujours une priorité, ce que confirment ceux qui le fréquentèrent. Le poète allemand Georg Weerth, par exemple, écrivit en novembre 1846 : « Marx est considéré, en un certain sens, comme le chef du parti communiste. Mais beaucoup des soi- disant communistes et socialistes s’étonneraient fortement s’ils savaient avec précision ce que fait vraiment cet homme. Marx travaille en effet jour et nuit pour nettoyer la tête des ouvriers d’Amérique, de France, et d’Allemagne de leurs nuées etc. des systèmes saugrenus qui aujourd’hui les embrouillent […] Il travaille comme un fou à son histoire de l’économie politique. Cet homme ne dort depuis de nombreuses années pas plus de quatre heures par nuit. »
On trouve également les preuves du grand travail de Marx dans les notes d’étude et les écrits publiés alors. De l’automne 1846 à septembre 1847, il remplit trois volumineux cahiers d’extraits, touchant en grande partie l’histoire économique, du texte Représentation historique du commerce, de l’activité commerciale et de l’agriculture des plus importants États commerciaux de notre temps de Gustav von Gülich , un des principaux économistes allemands de l’époque. De plus, en décembre de 1846, après avoir lu le livre Système des contradictions économiques, ou philosophie de la misère de Pierre-Joseph Proudhon et l’avoir trouvé « mauvais, voire très mauvais » , Marx décida d’en écrire une critique. Rédigé directement en français, afin que son antagoniste qui ne parlait pas allemand puisse la comprendre, l’ouvrage fut terminé en avril 1847 et imprimée en juillet sous le titre Misère de la philosophie. Réponse à Pierre-Joseph Proudhon. Il s’agissait du premier écrit d’économie politique publié par Marx et dans ses pages, on trouve ses convictions du moment sur la théorie de la valeur, l’approche méthodologique plus correcte à utiliser pour comprendre la réalité sociale et le caractère historique transitoire des modes de production.
La cause du caractère inachevé de l’oeuvre projetée – la critique de l’économie politique – n’est donc pas attribuable au manque de concentration de la part de Marx, mais à la difficulté de la tâche qu’il s’était fixée. Le sujet qu’il voulait soumettre à un examen critique était très vaste et l’affronter avec le sérieux et la conscience critique dont il était pourvu aurait signifié travailler durement encore pendant de nombreuses années. Même s’il n’en était pas conscient, en effet, à la fin des années quarante, Marx était à peine au début de ses peines.

1848 ET L’ÉCLATEMENT DE LA RÉVOLUTION
Dans la seconde moitié de 1847, le ferment social s’intensifa et la tâche politique de Marx devint, par conséquent, plus lourde. En juin fut fondée à Londres la « Ligue des communistes », association d’ouvriers et artisans allemands avec des ramifications internationales ; en août Marx et Engels constituèrent l’« association ouvrière allemande », un centre qui réunissait les ouvriers allemands de Bruxelles ; et, en novembre, Marx devint vice-président de l’« Association démocratique de Bruxelles», organisation qui unissait une aire révolutionnaire proche de lui ainsi qu’une composante démocratique plus modérée. À la fin de l’année, en outre, la « Ligue des communistes » chargea Marx et Engels de rédiger un programme politique et, peu après, en février 1848, fut imprimé le Manifeste du parti communiste. Son incipit, « Un spectre hante l’Europe – le spectre du communisme », devint célèbre, de même qu’une de ses thèses principales : « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes. »
La publication du Manifeste communiste n’aurait pu mieux tomber. En effet, immédiatement après sa parution, un extraordinaire mouvement révolutionnaire, le plus grand jusqu’à présent par sa diffusion et son intensité, surgit sur tout le continent européen, en mettant en crise son ordre politique et social. Les gouvernements en charge prirent toutes les contre-mesures possibles pour mettre fin à la situation et, en mars 1848, les autorités belges expulsèrent Marx qui se rendit en France, où la république venait depuis peu d’être proclamée. Vu les circonstances, il mit naturellement de côté ses études d’économie politique et se consacra à l’activité journalistique pour soutenir la révolution et contribuer à tracer la ligne politique à adopter. En avril, il passa en Rhénanie, la région économiquement la plus développée et politiquement la plus libérale de l’Allemagne et, pour le mois de juin, dirigea le quotidien Nouvelle gazette rhénane. Organe de la démocratie, qu’il avait, entre-temps, réussi à fonder à Cologne. Bien que la majeure partie de ses articles se fussent concentrés sur la chronique des événements politiques, en avril 1849, il publia une série d’éditoriaux ayant pour thème la critique de l’économie politique, puisqu’il pensait qu’il était « temps d’examiner de plus près les rapports économiques eux-mêmes sur lesquels se fondent l’existence de la bourgeoisie et sa domination de classe ainsi que l’esclavage des ouvriers. » Fondés sur quelques notes rédigées pour des conférences tenues en décembre 1847 à l’« Association ouvrière allemande » de Bruxelles, parurent ainsi cinq articles ayant pour titre Travail salarié et Capital, où Marx expose au public, plus longuement qu’auparavant et dans un langage mieux compréhensible par les ouvriers, ses conceptions sur l’exploitation du travail salarié de la part du capital.
Néanmoins, le mouvement révolutionnaire ayant surgi en Europe en 1848 fut vite écrasé. La reprise économique, la faiblesse de la classe ouvrière à peine structurée dans certains pays, et le tournant modéré des classes moyennes, qui après avoir soutenu une politique de réformes se rapprochèrent de l’aristocratie pour déjouer la possibilité d’une issue trop radicale des événements, permirent aux forces politiques réactionnaires de reprendre fermement les rênes du gouvernement des États et furent en partie la cause de la conclusion autoritaire et conservatrice des événements.
Suite à son intense activité politique, en mai 1849, Marx reçut un nouvel ordre d’expulsion de la Prusse et se réfugia, encore une fois, en France. Mais lorsque la révolution fut définitivement battue également à Paris, les autorités françaises obligèrent Marx à quitter la capitale et à s’installer dans le Morbihan, une région alors désolée, paludéenne et malsaine. Face à cette « tentative d’homicide masqué », Marx décida de quitter la France pour Londres où il pensait avoir des « perspectives positives de fonder […] un journal allemand » . Il devait rester en Angleterre, exilé et apatride, pour le restant de ses jours, mais la réaction européenne n’aurait pu le confiner en un meilleur endroit pour écrire sa critique de l’économie politique. À l’époque, en effet, Londres était le centre économique et financier le plus important du monde, « le démiurge du cosmos bourgeois » et donc le lieu le plus favorable pour observer les développements les plus récents du capitalisme et reprendre, avec profit, les études.

À LONDRES EN ATTENDANT LA CRISE
Marx arriva en Angleterre à l’été 1849, à l’âge de 31 ans. Sa vie à Londres ne se passa pas du tout sereinement. La famille Marx, qui comptait six membres avec la naissance de Laure en 1845, d’Edgar en 1847 et de Guido, peu après l’arrivée en ville, en octobre 1849, vécut à Soho, un des quartiers les plus pauvres et les plus délabrés de la capitale anglaise, et dut survivre longtemps dans une profonde misère. En plus des problèmes familiaux, il fut employé également dans un comité d’assistance pour les émigrés allemands, qu’il promut via la « Ligue des communistes » et dont la tâche fut d’aider les nombreux réfugiés politiques arrivés à Londres à cette époque.
Malgré ces difficiles circonstances, Marx réussit à mettre sur pied une nouvelle entreprise éditoriale. Vers mars 1850, il dirigea la Neue Rheinische Zeitung. Politisch-ökonomische Revue, mensuel qui, dans ses projets, devait être le lieu idéal pour « analyser profondément et scientifiquement les rapports économiques qui sont à la base de toute l’activité politique ». Il était convaincu, en effet, qu’« un moment d’apparent équilibre comme celui-ci [devait] être utilisé pour faire la lumière sur la période révolutionnaire passée, sur le caractère des partis en lutte, sur les rapports sociaux qui déterminent l’existence et la lutte de ces partis. »
Marx était alors certain, même s’il se trompait, que la situation où il se trouvait n’était qu’un bref interlude entre la révolution qui venait de se conclure et une autre qui éclaterait bientôt. En décembre 1849, il avait écrit à son ami Weydemeyer : « Il ne fait guère de doute pour moi qu’après la parution de trois peut-être deux cahiers mensuels, l’incendie universel éclatera et que j’aurai l’occasion de donner une conclusion provisoire à mes travaux d’économie ». Il était sûr de l’imminence d’« une énorme crise industrielle, agricole et commerciale » et tenait pour acquis un nouveau mouvement révolutionnaire, dont il souhaitait qu’il puisse surgir après le déclenchement de la crise, puisque les conditions de prospérité industrielle et commerciale atténuaient la détermination des masses prolétaires. Ensuite, dans Les luttes de classes en France, une série d’articles parus dans la Neue Rheinische Zeitung. Politisch-ökonomische Revue, Marx affirme qu’« une vraie révolution […] dans les périodes où […] les forces productives modernes et les formes de production bourgeoises entrent en conflit les unes avec les autres […] Une nouvelle révolution ne sera possible qu’à la suite d’une nouvelle crise, mais l’une est aussi certaine que l’autre. » Il ne changea pas non plus d’avis face à la florissante prospérité économique qui commençait à se répandre et, dans le premier numéro de la nouvelle Gazette rhénane, celui de janvier-février, il écrivit que la reprise aurait la vie courte puisque les marchés des Indes orientales étaient « désormais pratiquement saturés » et qu’il en irait très vite de même pour ceux du Nord et du Sud de l’Amérique ainsi que pour l’Australie. Donc : « Au premier signal se répandra la “panique” autant dans la production que dans la spéculation – peut-être dès la fin du printemps, ou au plus tard en juillet ou août. Mais cette crise, du fait qu’elle devra nécessairement coïncider avec de grandes collisions sur le continent, portera des fruits bien différents de toutes celles qui l’ont précédée. Si, jusqu’à présent, chaque crise a représenté le signal d’un nouveau progrès, d’une nouvelle victoire de la bourgeoisie industrielle sur la propriété foncière et sur la bourgeoisie financière, celle-ci marquera le début de la révolution anglaise moderne. »
Aussi dans le numéro suivant, celui de mars-avril 1850, Marx soutint que la conjoncture économique positive en cours ne représentait qu’une amélioration temporaire, tandis que la surprodution et l’excès de spéculation dans le secteur ferroviaire nous rapprochaient de la crise, dont les effets auraient été « plus graves que ceux de chaque crise précédente. Elle se produit, en effet, de façon concommitante avec la crise agricole […]. Cette double crise s’accélère, rendue plus vaste et plus dangereuse par les convulsions qui en même temps tombent sur le continent, et, sur le continent, les révolutions prendront par l’effet qu’aura la crise anglaise sur le marché mondial, un caractère nettement plus socialiste. »
Donc, le scénario envisagé par Marx était très optimiste pour la cause du mouvement ouvrier et concernait non seulement les marchés européens, mais aussi ceux d’Amérique du Nord. Il pensait en effet, que « suite à l’entrée de l’Amérique dans le mouvement régressif causé par la surproduction, nous pouvons nous attendre à ce que, en un mois, la crise se développe avec une rapidité encore plus grande ». Ses conclusions furent enthousiastes: « La coïncidence entre crise commerciale et révolution […] devient toujours plus inévitabile. Ici le destin s’accomplit! »
Durant l’été, il approfondit l’analyse économique des années précédant 1848 et, dans le numéro de la revue de mai-octobre 1850, le dernier avant la fermeture causée par le manque de ressourses financières et les vexations de la police prussienne, il parvint à l’importante conclusion que « l’impulsion donnée par les crises commerciales aux révolutions de 1848 a été infinitement plus grande que celle donnée par la révolution à la crise commerciale » . La crise économique a acquis définitivement dans sa pensée une importance fondamentale. De plus, en analysant les processus de surspéculation et de surproduction, il hasarda une nouvelle prévision et déclara que « si le nouveau cycle de développement industriel, commencé en 1848, suit le cours de celui de 1843-1847, la crise éclatera en 1852 ». Enfin, il répète que la future crise explosera aussi dans les campagne et « pour la première fois une crise industrielle et commerciale coïncidera avec une crise agricole » .
Les prévisions de Marx sur plus d’un an se révélèrent erronées. Néanmoins, également à l’époque où il fut le plus convaincu de l’imminence de la vague révolutionnaire, ses idées furent de toute façon très différentes par rapport aux thèses des autres leaders politiques européens exilés à Londres. Bien qu’il se trompe dans ses prévisions par rapport aux développements de la situation économique de son époque, Marx considère néanmoins comme indispensable l’étude de ces rapports afin de participer à l’activité politique. A contrario, la majeure partie des dirigeants démocrates et communistes de son temps, qu’il tenait pour des « alchimistes de la révolution », pensaient que l’unique condition pour qu’une révolution triomphe était de savoir simplement si « la conjuration [était] suffisamment organisée » . Un exemple d’une telle conception fut le Manifeste aux peuples du « Comité central démocratique européen », fondé à Londres, en 1850, par Giuseppe Mazzini, Alexandre Ledru-Rollin et Arnold Ruge. Selon Marx, il avançait l’idée « que la révolution [de 1848 ndt] avait échoué du fait des ambitions et jalousies de ses chefs et du fait des opinions divergentes des différentes endoctrineurs du peuple ». De plus, il trouvait « stupéfiante » la façon dont les diffuseurs de cet écrit avaient exposé leurs idées d’« organisation sociale : un manifeste pour la rue, un esclandre, une poignée de main et le jeu est fait. Pour eux la révolution consiste surtout à renverser les gouvernements existants : c’est cela qui mène à “la victoire”. »
Contrairement à ceux qui attendaient une nouvelle révolution improvisée, à partir de l’automne 1850, Marx était convaincu qu’elle n’aurait pu mûrir sans une nouvelle crise économique mondiale . Dorénavant, il s’éloignera définitivement de ceux qui nourissent la fausse espérance d’un surgissement prochain de la révolution et vécut « dans un absolu isolement » . Comme l’écrivit, en janvier 1851, Wilhelm Pieper, membre de la « Ligue des communistes » : « Marx vit dans une retraite complète, ses seuls amis sont John Stuart Mill et Loyd, et quand on vient chez lui, on n’est pas accueilli par des civilités mais par des catégories économiques. » Par la suite, en effet, Marx fréquentera très peu d’amis à Londres et ne maintiendra un lien profond qu’avec Engels qui s’était établi entre-temps à Manchester et à qui il écrit en février 1851 : « Cet isolement authentique public dans lequel nous vivons, toi et moi, me plaît beaucoup. Il répond tout à fait à notre position et à nos principes. » Engels lui répond : « C’est cette position que nous pouvons et devons adopter dans un Proche avenir […] critiquer impitoyablement tout le monde. » À son avis, « l’essentiel, c’est d’avoir la possibilité de nous faire imprimer : soit dans une revue trimestrielle où nous attaquerons directement et où nous assurerons nos positions vis-à-vis des personnes ; soit dans de gros ouvrages. » Enfin, il conclut avec un certain optimisme : « Que restera-t-il de tous ces ragots et racontars que toute la populace de l’émigration colporte sur ton compte le jour où tu répondras par ton Économie ? » À partir de ce moment, le défi se porta donc sur la prévision de l’éclatement de la crise et pour Marx le temps était venu, cette fois avec un mouvement politique en plus, de se consacrer de nouveau exclusivement aux études d’économie politique.

 

[Fin de la première partie.
La seconde sera publiée dans un prochain numéro]

 

Traduit de l’italien par Aymeric Monville

 

References
Cf. Marcello Musto, « La redécouverte », La Pensée, n° 360, octobre-décembre 2009, p. 15-30.
Idem, « La MEGA_ et les nouveaux visages de Karl Marx », ibid., p. 149-157.
L’accomplissement de cette entreprise – seconde section de la MEGA_intitulée Das Kapital und Vorarbeiten – est prévu pour 2010 avec l’impression du volume II/4.3 (Manuskripte 1863-1867. Teil 3) relatif à la dernière partie des manuscrits de 1863-67.
Dans cet essai, les titres des manuscrits inachevés de Marx désignés éditorialement sont insérés dans le texte entre crochets.
Parmi les rares études des auteurs qui se sont efforcés, par rapport aux sources alors disponibles, d’interpréter les phases moins connues de la genèse de la pensée marxienne, on trouve les articles de Maximilien Rubel, Les cahiers de lecture de Karl Marx. I. 1840-1853 et II. 1853-1856, publiés dans la revue International Review of Social History en 1957 et en 1960 et ensuite republiés dans le volume Marx critique du marxisme, Payot, Paris 1974, p. 301-59. De plus, cf. également le volume de Vitali Vygotski, Istoria odnogo velikogo otkrytija Karla Marksa, Mysl, Moscow 1965 ; le texte d’Ernest Mandel, La formation de la pensée économique de Karl Marx de 1843 jusqu’à la rédaction du Capital. Étude génétique, Maspero, Paris 1967, et le livre de Walter Tuchscheerer, Bevor « Das Kapital » entstand, Akademie, Berlin 1968. Dans le monde anglo-saxon, des recherches sur ces thématiques ne sont parues que récemment, suite à trois travaux d’Allen Oakley : The making of Marx’s critical theory, Routledge & Kegan Paul, London 1983 ; Marx’s critique of political économy. Intellectual sources and evolution. Volume I : 1844 to 1860, Routledge & Kegan Paul, London 1984 ; et Marx’s critique of political economy. Intellectual sources and evolution. Volume II : 1861 to 1863, Routledge & Kegan Paul, London 1985.
Parfois ce débat s’est basé sur des interprétations très superficielles. Pour un récent et pire exemple de ce type de littérature cf. Francis Wheen, Marx’s Das Kapital. A biography, Atlantic Books, London, 2006.
Cf. Karl Marx, Verhandlungen des 6. Rheinischen Landtags. Dritter Artikel : Debatten über das Holzdiebstahlsgesetz et Rechtfertigung des ††-Korrespondenten von der Mosel, MEGA² I/1, Dietz, Berlin 1975, pp. 199-236 et 296-323 ; tr. it. Le discussioni alla sesta dieta renana. Terzo articolo : Dibattiti sulla legge contro i furti di legna et Giustificazione di ††, corrispondente dalla Mosella, Marx Engels Opere, vol. I, Éditori Riuniti, Roma 1980, p. 222-64 et p. 344-75. Les citations de Marx et Engels présentes dans le texte ont été souvent retraduites par l’auteur et renvoient aux éditions en langue allemande Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA²) et Marx Engels Werke (MECW), toutes deux incomplètes. En langue italienne, les écrits de Marx et Engels sont parus en 32 volumes, sur les 50 prévus, dans l’édition Marx Engels Opere (Editori Riuniti, 1972-1990). Toutes les références bibliographiques relatives aux écrits présents dans cette édition renvoient à celle-ci, tandis que les références bibliographiques aux textes non inclus dans les œuvres renvoient à des publications uniques. Les textes qui n’ont pas été traduits en italien [ou en français. ndt], en revanche, renvoient, dans les notes, à la seule édition allemande.
Karl Marx, Zur Kritik der politischen Ökonomie. Erstes Heft, MEGA² II/2, Dietz, Berlin 1980, p. 100 ; tr. fr. de M. Husson, in Marx, Contribution à la critique de l’économie politique, Éditions Sociales, 1972, p. 40.
Karl Marx, Ökonomisch-philosophische Manuskripte, MEGA² I/2, Dietz, Berlin 1982, p. 325 ; tr. fr. d’Émile Bottigelli, in Marx, Manuscrits de 1844, Éditions Sociales, 1972, p. 2.
Durement touchée par la censure et par la dissension entre Marx et Arnold Ruge, l’autre codirecteur, cette publication parut en un unique numéro en février 1844.
Cf. Marcello Musto, « Marx à Paris : la critique de 1844 », in id., Sulle tracce di un fantasma. L’opera di Karl Marx tra filologia et filosofia, Manifestolibri, Roma 2005, p. 161-78.
Le Nachlaß de Marx contient près de deux cents cahiers de notes, essentielles pour la connaissance et la compréhension de la genèse de sa théorie et des parties de celle-ci qu’il n’eut pas le loisir de développer comme il l’aurait voulu. Les extraits conservés, qui couvrent la longue période de 1838 à 1882, sont écrits en huit langues – allemand, grec ancien, latin, français, anglais, italien, espagnol et russe – et touchent aux disciplines les plus variées. Ils furent tirés de textes de philosophie, d’art, de religion, de politique, de droit, de littérature, d’histoire, d’économie politique, de relations internationales, de technique, de mathématiques, de physiologie, de géologie, de minéralogie, d’agronomie, d’ethnologie, de chimie et physique ; en plus d’articles de quotidiens et revues, compte rendus parlementaires, statistiques, rapports et publications d’officines gouvernementales.
Puisqu̓en 1844 Marx ne connaissait pas encore l’anglais, durant cette période il lut les livres anglais en traduction française.
Ces extraits sont compris dans les volumes Karl Marx, Exzerpte und Notizen. 1843 bis Januar 1845, MEGA² IV/2, Dietz, Berlin 1981 et Karl Marx, Exzerpte und Notizen. Sommer 1844 bis Anfang 1847, MEGA² IV/3, Akademie, Berlin 1998 ; tr. it. parz. La scoperta dell’economia, Editori Riuniti, Roma 1990.
Karl Marx, Ökonomisch-philosophische Manuskripte, MEGA² I/2, op. cit., p. 364-5 ; tr. fr. Manuscrits de 1844, op. cit., p. 57.
Heinrich Burgers, automne 1844 – hiver 1845, in Hans Magnus Enzensberger (ed.), Gespräche mit Marx und Engels, Insel, Frankfurt am Main 1973, p. 46 ; tr. it. Colloqui con Marx e Engels, Einaudi, Torino 1977, p. 41.
Friedrich Engels à Karl Marx, début octobre 1844, in MEGA² III/1, Dietz, Berlin 1975, p. 245 ; trad. fr. sous la responsabilité de G. Badia et J. Mortier, in Marx-Engels, Correspondance, tome I, Éditions Sociales, Paris 1971, p. 339.
En réalité, Engels n’a contribué à la rédaction que pour une dizaine de pages.
Friedrich Engels à Karl Marx, 20 janvier 1845, in MEGA² III/I, op. cit. p. 260 ; trad. fr., op. cit., p. 355.
Marx Engels Werke, Band 27, Dietz, Berlin 1963, p. 669, note 365 ; tr. it. in Marx Engels Opere, vol. XXXVIII, op. cit., p. 666, nota 319.
Karl Marx, Karl Marx alla pubblica sicurezza di Bruxelles, 22 mars 1845, in Marx Engels Opere, vol. IV, Editori Riuniti, Roma 1972, p. 664.
Cf. Karl Marx, Über Friedrich Lists Buch « Das nationale System der politischen Ökonomie «, « Beiträge zur Geschichte der Arbeiterbewegung », Jg. 14. H. 3. (1972), p. 425-446 ; tr. it. A proposito del libro di Friedrich List « Das nationale System der politischen Ökonomie », in Marx Engels Opere, vol. IV, op. cit., p. 584-614.
Tous ces extraits se trouvent dans le volume Karl Marx, Exzerpte und Notizen. Sommer 1844 bis Anfang 1847, MEGA² IV/3, op. cit.
Karl Marx, Piano della « Biblioteca delle più eccellenti scrittori socialisti stranieri », Marx Engels Opere, vol. IV, op. cit., p. 659.
Ces extraits sont compris dans le volume Karl Marx – Friedrich Engels, Exzerpte und Notizen. Juli bis August 1845, MEGA² IV/4, Dietz, Berlin 1988, ici inclus les [Cahiers de Manchester]. On note de plus qu’à partir de cette période Marx commença à lire directement en anglais.
Ces extraits, compris dans les [Cahiers de Manchester] VI – IX, sont encore inédits.
Karl Marx, Erklärung gegen Karl Grün, MEW vol. 4, Dietz, Berlin 1959, p. 38 ; tr. it. Dichiarazione contro Karl Grün, Marx Engels Opere, vol. VI, Editori Riuniti, Roma 1973, p. 73.
Karl Marx à Carl Wilhelm leske, 1er août 1846, in MEGA² III/2, Dietz, Berlin 1979, p. 22 ; trad. fr., op. cit., p. 397.
Friedrich Engels, Ludwig Feuerbach und der Ausgang der klassischen deutschen Philosophie, MEW vol. 21, Dietz, Berlin 1962, p. 263 ; tr. fr. de G. Badia, in F. Engels, Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande, Éditions Sociales, Paris 1976, p. 5. En réalité Engels utilisa cette expression dès 1859, dans la recension du livre de Marx Critique de l’économie politique, mais cet article n’eut aucun écho et le terme ne commença à se répandre que suite à la publication de Ludwig Feuerbach et la fin de la philosophie classique allemande.
Karl Marx à Carl Wilhelm Leske, 1er août 1846, in MEGA² III/2, op. cit., p. 24 ; trad. fr., op. cit., p. 397.
Georg Weerth à Wilhelm Weerth, 18 novembre 1846, in Hans Magnus Enzensberger (ed.), op. cit., p. 68-69 ; tr. it. Colloqui con Marx e Engels, Einaudi, Torino 1977, p. 58-9.
Ces extraits constituent le volume Karl Marx, Exzerpte und Notizen. September 1846 bis Dezember 1847, MEGA² IV/6, Dietz, Berlin 1983.
Karl Marx à Pavel Vassiliévitch Annenkov, 28 décembre 1846, in MEGA² III/2, op. cit., p. 70 ; tr. fr. op. cit., p. 447.
Karl Marx – Friedrich Engels, Manifest der Kommunistischen Partei, MEW vol. 4, op. cit., p. 461-62 ; tr. fr. de G. Cornillet, in Marx et Engels, Manifeste du Parti communiste, Messidor, Éditions Sociales, Paris 1986, p. 51 et 53.
Karl Marx, Lohnarbeit und Kapital, MEW vol. 6, Dietz, Berlin 1959, p. 398 ; tr. it. de M. Fagard, in Karl Marx, Travail salairé et capital, Messidor Éditions sociales, Paris 1985, p. 62-63.
Karl Marx à Friedrich Engels, 23 août 1849, in MEGA² III/3, Dietz, Berlin 1981, p. 44 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 30.
Karl Marx, Die Klassenkämpfe in Frankreich 1848 bis 1850, MEW vol. 7, Dietz, Berlin 1960, p. 97 ; cf. Les Luttes de classes en France 1848-1850, Éditions Sociales, Paris 1974, p. 158.
Karl Marx – Friedrich Engels, Ankündigung der « Neuen Rheinischen Zeitung. Politisch-ökonomische Revue «, MEGA² I/10, Dietz, Berlin 1977, p. 17 ; tr. it. [Annuncio de la « Neue Rheinische Zeitung. Politisch-ökonomische Revue »], Marx Engels Opere, vol. x, op. cit., p. 5.
Karl Marx à Joseph Weydemeyer, 19 décembre 1849, in MEGA² III/3, op. cit., p. 51-2 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 37.
Karl Marx, Die Klassenkämpfe in Frankreich 1848 bis 1850, MEW vol. 7, op. cit., p. 98 ; cf., Les Luttes de classes en France 1848-1850, op. cit., p. 159.
Karl Marx – Friedrich Engels, Revue. Januar/Februar 1850, MEGA² I/10, op. cit., p. 218 ; tr. it. Rassegna (janvier – février 1850), Ivi, op. cit., p. 263-4.
Karl Marx – Friedrich Engels, Revue. März/Apr1850, Ivi, p. 302-303 ; tr. it. Rassegna (marzo — avril 1850), Ivi, p. 341.
Karl Marx – Friedrich Engels, Ivi, p. 304 ; tr. it. Ivi, p. 342.
Karl Marx – Friedrich Engels, Revue. Mai bis Oktober 1850, Ivi, p. 455 ; tr. it. Rassegna (mai-octobre 1850), Ivi, p. 509.
Karl Marx – Friedrich Engels, Ivi, pp. 459-60 ; tr. it. Ivi, p. 514-5.
Karl Marx – Friedrich Engels, Rezensionen aus Heft 4 der „Neuen Rheinischen Zeitung. Politisch-ökonomische Revue «, Ivi, p. 283 ; tr. it. Ivi, p. 319.
Karl Marx – Friedrich Engels, Revue. Mai bis Oktober 1850, Ivi, pp. 485-6 ; tr. it. Rassegna (mai-octobre 1850), Ivi, p. 543-544.
Voir à ce sujet les considérations posthumes de Friedrich Engels in Einleitung zu Karl Marx’„Die Klassenkämpfe in Frankreich 1848 bis 1850 «, in MEW vol. 22, Dietz 1963, p. 511 ; cf., Les luttes de classes en France 1848-1850, op. cit., p. 13 : « Ce fut une épreuve décisive. Tandis que dans les trois premiers articles (parus dans les fascicules de janvier, février et mars de la Neue Rheinische Zeitung, revue d’économie politique, Hambourg, 1850) passe encore l’espoir d’un nouvel essor prochain de l’énergie révolutionnaire, le tableau historique du dernier fascicule double (de mai à octobre) paru en automne 1850 et qui fut composé par Marx et par moi, rompt une fois pour toutes avec ces illusions. » Un témoignage encore plus significatif est contenu dans les procès-verbaux de la session du comité central de la ligue des communistes du 15 septembre 1850. En effet, en s’y référant aux positions communistes allemandes d’August Willich et Karl Schapper, Marx affirma : « On donne de l’importance, comme fait fondamental dans la révolution, non aux rapports réels, mais à la volonté. Alors que nous disons aux ouvriers: vous devez attendre 15, 20, 50 années de guerre civile, pour changer les rapports, pour vous rendre vous-mêmes capables de prendre le pouvoir, alors qu’ils disent : nous devons aller au pouvoir immédiatement, ou nous pouvons nous mettre à dormir. », in Marx Engels Opere, Vol. X, op. cit., p. 627.
Cf. Friedrich Engels in Einleitung zu Karl Marx’„Die Klassenkämpfe in Frankreich 1848 bis 1850 «, in MEW vol. 22, Dietz 1963, p. 513 ; cf., Les luttes de classes en France 1848-1850, op. cit., p. 16 : « La démocratie vulgaire attendait le nouveau déclenchement du jour au lendemain ; dès l’automne de 1850, nous déclarions que la première tranche au moins de la période révolutionnaire était close et qu’il n’y avait rien à attendre jusqu’à l’explosion d’une nouvelle crise économique mondiale. C’est pourquoi nous fûmes mis au ban comme des traîtres à la révolution par les mêmes gens qui, par la suite, ont fait presque sans exception leur paix avec Bismarck. »
Karl Marx à Friedrich Engels, 11 février 1851, in MEGA² III/4, Dietz, Berlin 1984, p. 38 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 138.
Karl Marx à Friedrich Engels [Post-scriptum de Wilhelm Pieper], 27 janvier 1851, in MEGA² III/4, op. cit., p. 17 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 120.
Karl Marx à Friedrich Engels, 11 février 1851, in MEGA² III/4, op. cit., p. 37 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 138.
Friedrich Engels à Karl Marx, 13 février 1851, in MEGA² III/4, op. cit., pp. 42-3 ; tr. fr., op. cit., vol. II, p. 144.

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